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Billet de blog 25 févr. 2022

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Chapitre 8 - Le Collectif Inter-Urgences, refuser la sidération

Début 2022, il est devenu habituel que des services d'urgences ferment faute de personnel. En 2019, le Collectif Inter-Urgences alertait sur les conditions de travail des soignants et d'accueil des patients. Dans ce chapitre, le tribunal de l'hôpital public revient sur les origines de la mobilisation des urgences, notamment sur la création du Collectif Inter-Urgences.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le procès de l'Hôpital public

Introduction - Mise en place de la Sécurité sociale

Chapitre 1 - 1983, Diminution du numerus clausus et dotation globale de financement

Chapitre 2 - 1995, La réforme de la Sécurité sociale

Chapitre 3 - 2000, La loi sur les 35 heures

Chapitre 4 - 2003, mise en place de la tarification à l’activité

Chapitre 5 - 2009, Loi Hôpital Patients Santé Territoire: la logique entrepreneuriale à l'hôpital public

Chapitre 6 - 2012, Le pacte de confiance pour l’hôpital public : une mise à la diète

Chapitre 7 - De la vacuité d'Agnès Buzyn

Les urgences, terreau de la mobilisation

Le Procureur : L’année 2019 est marquée par un mouvement de révolte sans précédent mené par des travailleurs de l’hôpital. Intéressons-nous à l’origine de cette mobilisation. 

Durant l’été 2018, des soignants de psychiatrie se mobilisent pour alerter sur le manque de moyens. Certains réalisent une grève de la faim, d'autres, au Havre, plantent des tentes sur le toit de leur service et sont à cette occasion rebaptisés “les perchés du Havre” [1]. De nombreux soignants se regroupent alors au sein d’un collectif nommé “Le Printemps de la psychiatrie”. Ils publient dans les mois suivants un manifeste intitulé “Pour un renouveau des soins psychiques”. Il s’agit là d’un point de départ, d'une première mobilisation de soignants issue d'un collectif de travailleurs non syndiqués, survenue spontanément pour alerter sur un effondrement progressif, dont la couverture médiatique reste bien insuffisante.  

À la fin de l’hiver 2018-2019, un autre collectif est fondé par des soignants de quatre services d’urgences des hôpitaux parisiens : le Collectif Inter-Urgences, plus communément appelé CIU. Je souhaiterais faire intervenir Monsieur Hugo Huon, auteur du livre “Urgences”, un recueil édifiant de témoignages de soignants, ainsi que membre fondateur et ancien président du Collectif Inter-Urgences.

Un jeune homme assez grand, la mine fatiguée, se présente à la barre des témoins.

Le Procureur : Bonjour Monsieur Huon.

Hugo H. : Bonjour.

Hugo Huon © Sébastien Soriano / Le Figaro.

Le Procureur : Monsieur Huon, en 2019 vous êtes alors âgé de 30 ans. Vous travaillez en tant qu'infirmier de nuit aux urgences de l’hôpital Lariboisière, à Paris, depuis cinq années. Quelle analyse portez-vous sur cet univers de travail ?

Hugo H. : Les urgences sont un lieu d’accueil, ancré dans la réalité. La porte ouverte, la lumière dans la nuit. Nous accueillons sans réserve l’ensemble des personnes qui le demandent. Or, nous sommes aussi l’avant-garde d’une structure, l’hôpital, qui à force de réformes s’est transformée en usine à soins obsédée par la productivité et la rentabilité. Ce système a progressivement délaissé les urgences. Ces vingts dernières années, le nombre de passages aux urgences a doublé, les lits d'hospitalisation ont été diminués de 490 000 à 390 000 [2]. Années après années, les urgences accueillent, soignent et orientent davantage de patients, dans une insuffisance croissante de moyens aussi bien logistiques qu’humains. 

Le Procureur : Un quotidien éreintant et usant, j’imagine.

Hugo H. : Notre rythme de travail est difficilement supportable. Je ne compte plus les  départs. En cinq années, je suis rapidement devenu un des infirmiers les plus anciens du service. Mes collègues partent pour protéger leur santé physique et mentale, quotidiennement agressée par un environnement violent, auquel s'ajoute des décisions de nos directions insuffisantes ou inadaptées. « C'est un cercle vicieux avec un management pervers, peu de leviers d'amélioration sur le terrain et un turnover de plus en plus important. La sidération du personnel est telle que chacun songe à partir, faute de croire à la mobilisation et dans l'idée que l'hôpital est voué à la destruction »[3]. 

Au début de notre mobilisation, le CIU a réalisé un travail d’analyse. Nous avons estimé à sept cents le nombre de postes manquants pour les vingt-cinq services d'urgences que compte l’AP-HP [4]. Ce constat alerte sur le manque massif de personnels, et la pénibilité majeure en conséquence. Travailler aux urgences est devenue une épreuve quotidienne pour chaque soignants, mettant nos nerfs à rude épreuve. Combien de services hospitaliers fermeront dans les prochains mois, dans les prochaines années, non pas faute de finances, mais bien faute de bras ?

Une collègue aide-soignante, lorsqu’elle parle de son travail aux urgences, le décrit ainsi : « On alimente la machine qui nous broie ». Nous sommes nos propres fossoyeurs… « Dans ce terreau s'est forgé le collectif , le point de départ de la mobilisation étant les violences contre le personnel » [5].

Le Procureur : Justement, quelles sont les raisons de la création du Collectif Inter-Urgences ?

Hugo H. : Notre mobilisation collective, initiée par le refus de rester sidéré, est alimentée par la colère et le désespoir. Elle brave les incessantes pressions et sanctions hiérarchiques voulant nous faire taire. Notre objectif est simple : l’amélioration de nos conditions de travail et ainsi l'accueil des patients. C’est pour mener ce combat que nous avons créé le Collectif Inter-Urgences.

Le Procureur : Comment la pénibilité de cet univers se traduit-il pour les soignants ? 

Hugo H. : Par une violence omniprésente, ressentie par chacun, soignants et soignés. Une violence physique, par les agressions quotidiennes dont nous sommes les victimes. Psychique, par les cadences de travail infernales auxquelles nous sommes soumis. Enfin, institutionnelle, par l’absence de réponse ou par des réponses inadaptées quand il y en a, de la part des administrations hospitalières.  Les directions d'hôpitaux et les ARS (cf chapitre 5), en nous confrontant à notre impuissance - l'incapacite d'hospitaliser nos patients - nous poussent à renvoyer les patients ou à les faire attendre de façon interminable sur des brancards, dans des couloirs. Les principales victimes de cette violence sont d’ailleurs les patients les plus vulnérables et les moins visibles : les personnes âgées, les patients de psychiatrie et les personnes en grande précarité sous toutes ses formes. 

Le Procureur : Vous accueillez une population particulièrement précaire ?

Hugo H. : Quand les inégalités sociales se creusent, les inégalités d’accès aux soins s’intensifient. Les urgences deviennent alors, pour les plus démunis – demandeurs d’asile, marginaux, toxicomanes, travailleurs du sexe, personnes sans domicile… – le seul accès aux soins possible. L'accentuation des inégalités sociales et économiques mène à une hausse de la fréquentation des urgences. « Nos services sont le lieu d’expression des vulnérabilités sociales. Ce sont des lieux où les personnes viennent confronter l’institution avec leurs souffrances » [6]. 

Ainsi, la pauvreté et la misère sont concentrées aux urgences. Nous devenons les premiers témoins d’une précarisation du soin à laquelle notre système de santé ne répond plus. Ces patients, atteints de maladies non rentables pour l’hôpital selon les critères définis par la T2A (cf chapitre 4), se voient triés en amont de l’hospitalisation, laissés sur le côté, sur le perron de l’hôpital, tels des déchets dont personne ne veut s’occuper. C’est à nous, personnels soignants des urgences, qu’incombe la réalisation de ce tri. Un véritable cauchemar pour qui conserve encore une once d’empathie et d’humanité. 

La rupture entre le réel et la logique gestionnaire a lieu ici même. Les urgences sont un observatoire, un miroir grossissant de tous les dysfonctionnements de notre système de santé, mais également de la société dans laquelle nous vivons. Ces dysfonctionnements y sont poussés à l'extrême, exacerbés. 

Le Procureur : Avez-vous des exemples en tête ?

Hugo H. : Par centaines ! Aux urgences de Valence, l’hiver 2018-2019 a été marqué par des durées d’attente avant hospitalisation atteignant 70 heures. À la sortie de l’hiver, afin de réduire un déficit annuel de huit millions d’euros, la direction a annoncé la mise en place d’un “Plan de Retour à l'Équilibre”, dit PRE, impliquant la fermeture de 30 lits, soit 5 % de la capacité d’accueil de cet hôpital, et la suppression de 50 à 70 postes [7]. 

Le Procureur : La direction répond à un manque de lits par un programme de fermeture de lits… 

Hugo H. : Cet exemple, un parmi tant d’autres, est emblématique de la déconnexion entre la réalité – celle des urgences – et les décisions administratives motivées par des impératifs budgétaires. Ces décisions, sans résoudre aucune de nos difficultés, ne font qu’intensifier les violences que je viens de décrire. C’est pour dénoncer cela que mes collègues et moi-même nous sommes investis dans ce mouvement.

Le Procureur : Bien des soignants vous en sont reconnaissants, j’imagine ?

Hugo H. : Très rapidement, des soignants de services d’urgences de province nous ont rejoints et se sont à leur tour engagés avec toute leur énergie. Je pense notamment à Christophe Le Tallec, aide soignant de nuit aux urgences du CHU de Nantes, qui est devenu le premier vice-président du CIU. De nombreux soignants attendaient depuis des années que « les choses bougent ». Nos conditions de travail, nos mauvaises expériences, nos traumatismes constituaient un tabou. Ce tabou a été levé, les infirmièr·e·s ne sont plus des nonnes. Le Collectif Inter-Urgences a été, pour beaucoup, l'élément déclencheur.

Le Procureur : Et organisateur. Dites-moi, gardez-vous espoir dans votre mobilisation ?

Hugo H : Je m'efforce d’être assertif. Que nous gagnons ou pas, nos actions ont permis de médiatiser la réalité des urgences. La population a pris conscience des conditions de travail des soignants d’accueil et des patients. Ce qu’il se passe actuellement dans les hôpitaux n’est pas acceptable. Ce n’est plus acceptable. Il y a eu des morts retrouvés sur des brancards, dans des salles d’attente. Il y en aura d’autres, beaucoup d’autres, si rien ne change [8]. Aux politiques de prendre leurs responsabilités.

Le Procureur : Monsieur Huon, merci pour votre témoignage. Souhaitez-vous ajouter un mot ?

Hugo H. : Je veux bien, Monsieur le Président.

Hugo Huon se tourne alors vers l’assemblée des accusés, anciens et actuel ministres (Mr Juppé, Mme Aubry, Mr Mattei, Mr Douste-Blazy, Mr Fillon, Mme Bachelot, Mme Touraine et Mme Buzyn, cf chapitres précédents).

Hugo H. : Vous savez, la plupart de mes collègues sont résignés ou veulent partir de l’hôpital. Pour ma part, j'aurais pu poursuivre encore quelque mois mon métier, me dire que je n'en avais rien à faire et partir à mon tour. J’ai préféré me mobiliser. Ne pas baisser les bras et lutter. «Mon combat pour l’hôpital public, juste, s'arrêtera peut-être dans les prochains mois. Mais vous, vous serez les premiers concernés : vous serez grabataires avant moi et vous expérimenterez alors ce que cela signifie d'être incontinent sans pouvoir être changé, assoiffé et douloureux, à attendre pendant des heures, des jours, sur un brancard, au milieu d’un couloir »[9].

Hugo Huon quitte alors la barre des témoins. Les ministres le regardent s’éloigner, dubitatifs.

La naissance d’une mobilisation

Le Procureur s’adresse à Madame Buzyn, toujours présente à la barre des accusés, en tant que ministre de la Santé (cf chapitre 7).

Le Procureur : Si vous le voulez bien, nous allons poursuivre le récit de cette mobilisation en votre compagnie, Madame Buzyn.

Agnès B : Ai-je le choix ? 

Le Juge : Non.

Le Procureur : Madame Buzyn, en avril 2018 vous avez été interrogé par un journaliste du journal Libération. Vous déclarez alors : « j’en ai assez du discours catastrophique sur l’hôpital. Nos hôpitaux publics font un travail remarquable. Oui, il y a des lieux qui dysfonctionnent, de 10 à 14 % des services d’urgences sont en surchauffe, mais pas tous, loin s’en faut. Beaucoup d’hôpitaux fonctionnent très bien, avec une très bonne ambiance de travail. […] Chaque hôpital doit se poser la question de sa réorganisation » [10]. Pensez-vous que cette analyse reste d’actualité ?

Agnès B. : La situation peut avoir évoluée depuis.

Le Procureur : Je souhaite rappeler un fait important, qui à mon sens a participé à la création du CIU. Le 20 décembre 2018, une femme de 48 ans décéde en salle d'attente des urgences de l’hôpital Lariboisière, service dans lequel travaille à cette période Monsieur Huon, notre précédent témoin [11]. Ce service, dimensionné pour accueillir quotidiennement cent cinquante patients, en accueille trois cents. Cette patiente est décédée d'une embolie pulmonaire. Une mission d’enquête, propre à l'AP-HP, a rendu ses résultats dès janvier 2019 : « Il n’y a pas de faute individuelle d’un soignant, mais une série de dysfonctionnements qui n’ont pas permis d’arrêter le processus menant au drame »[12]. Madame Buzyn, quelle est l’origine selon vous de ces dysfonctionnements ?

Agnès B. : Indéniablement, une surcharge de travail consécutives à des difficultés organisationnelles. “Il y a un afflux invraisemblable aux urgences de patients qui n’ont rien à y faire. Au moins 30 % d’entre eux pourraient être pris en charge par la médecine de ville” [13], et cela pénalise fortement les services d’urgences.

Le Procureur : Selon la Cour des comptes, les patients consultant aux urgences ne bénéficiant d'aucun examen avant d'être réorientés vers la médecine de ville représentent 10 à 20 % des recours aux urgences [14]. Je vous le concède, ce n’est pas un faux problème, mais de toute évidence, ce ne sont certainement pas ces patients qui attendent des jours sur un brancard avant d’être hospitalisés.

Agnès B. : Certes, mais ils accaparent mes collègues urgentistes par leur irresponsabilité.

Le Procureur : … Poursuivons. Le 18 mars 2019, les urgences de l'hôpital de Saint-Antoine entrent en grève illimitée. Cette grève survient suite à cinq agressions de soignants en l’espace de deux mois. Le 14 avril, quatre services d’urgences des hôpitaux de Tenon, Lariboisière, Saint-

Banderole à l'entrée de la Pitié-Salpêtrière © Kenzo Tribouillard, AFP

Louis et la Pitié rejoignent Saint-Antoine. Les organisations syndicales SUD, FO et CGT déposent alors des préavis de grève locale et nationale, permettant ainsi à chaque service de se déclarer gréviste. Des liens se créent entre les différents services, les soignants s’organisent. Se crée alors le Collectif Inter-Urgences, dont les membres fondateurs sont tous aide-soignant·e·s et infirmier·e·s.

Au début du mois de mai, la totalité des vingt-cinq services d’urgences de l’AP-HP est en grève. Toutefois, les grévistes sont systématiquement assignés à leur poste, soit réquisitionnés par l’administration hospitalière. Ils poursuivent leur travail sans interruption, avec un sparadrap collé au dos de leur blouse sur lequel est écrit “en grève". Se déclarer gréviste est symbolique, cela n’impacte en rien le fonctionnement des services, qui continuent d’accueillir et de soigner. Difficile dans ces conditions de se faire entendre et d’attirer l’attention des médias. 

Malgré cette quasi-invisibilité médiatique, le mouvement s’étend rapidement au-delà de l’île de France. Annecy, Valence, Nantes, Saint-Nazaire, Angers, Toulouse… Le 25 mai 2019, soixante-cinq services sont en grève, soit près de 15 %  des 474 services d'urgences d’établissements de santé publics français, dans trente-trois villes. Ce jour-là, deux cents soignants venus de différents services d’urgences de France se rassemblent à la bourse du travail de Paris. Ils sont unanimes sur leurs conditions de travail et d'accueil des patients devenues inacceptables et insupportables. Ensemble, ils déclarent le Collectif Inter-Urgences en association, définissent et votent  trois revendications principales :

  • Une augmentation de salaire de trois cents euros pour l'ensemble des soignants paramédicaux. 
  • La fin des fermetures de lits ainsi que la réouverture des lits précédemment fermés, l’arrêt des fermetures des services d’urgences et des lignes de SMUR. 
  • L'embauche immédiate de personnels soignants pour l’ensemble des services d’urgences, avec une augmentation des effectifs à hauteur des besoins remontés service par service. 

À l’issue de cette journée exceptionnelle, les organisations syndicales CGT, SUD et FO, ainsi que l’AMUF, l’Association des Médecins Urgentistes de France, soutiennent les revendications du CIU et appellent à la mobilisation générale. Le mouvement est lancé, vous ne pourrez pas l'arrêter, Madame Buzyn.

AG Collectif Inter-Urgences 25 mai 2019 © Julien Baguette

La construction d’un rapport de force

Le Procureur : Dès sa création, Madame Buzyn, le CIU n'a eu de cesse de vous interpeller. Le 27 mai, deux jours après la rédaction et le vote des revendications, vous semblez enfin manifester une once d'intérêt pour le mouvement des urgences. Vous déclarez alors : « Il n'y a pas de solution miracle tant que nous n'avons pas plus d'urgentistes formés dans notre pays, c'est une problématique qui est aujourd'hui internationale » [15]. Vos propos sont sensiblement différents de vos déclarations face au “catastrophisme” exagéré des soignants. Toutefois, vous tardez à identifier l'urgence des urgences, alors que chaque jour de nouveaux services d’urgences entrent en grève. 

Les médias publient alors de nombreux articles sur “la crise des urgences". L’attention se porte sur les urgences de Lons-Le-Saunier. Fin mai 2019, alors que le personnel est en grève depuis six mois pour obtenir de meilleures conditions de travail, 70 % des soignants du service, épuisés, sont en arrêt maladie, ainsi que huit médecins sur quinze. L’équipe est anéantie. Les paramédicaux sont en sous-effectif, les médecins absents, les internes livrés à eux-mêmes pendant que les patients s’accumulent sur des brancards, dans des couloirs, perplexes et inquiets [16]. 

Agnès B. : Effectivement, l’ARS l’a reconnu, la situation des urgences de Lons-Le-Saunier est assez préoccupante.

Le Procureur : Pour assurer la continuité des soins, suite à une décision préfectorale, les forces de l'ordre réquisitionnent les infirmier·e·s. Des policiers frappent à la porte du domicile d’infirmier·e·s des urgences de Lons-Le-Saunier à 1h du matin pour les informer qu’ils sont réquisitionnés pour travailler, le même jour à 7 heures, sur leurs jours de repos. 

Cette procédure est totalement inédite. Estimez-vous, Madame Buzyn, qu’il s’agit de la meilleure stratégie pour aider ce service ? Pensez-vous que ces méthodes permettent aux soignants de Lons-Le-Saunier de faire leur travail dans de bonnes conditions, sereinement, et surtout leur donnent envie de continuer ?

Agnès B. : Vous connaissez l’expression : aux grands maux les grands remèdes.

Le Procureur : Parole de médecin… Le 4 juin 2019, aux urgences de l’hôpital de Lariboisière – ce même service où une patiente est décédée six mois plus tôt en salle d'attente – une vingtaine de personnels des urgences, théoriquement de garde le soir même, sont en arrêt de travail. Quatre jours plus tard, aux urgences de l’hôpital Saint-Antoine, treize soignants sur dix-neuf sont à leur tour en arrêt de travail. Ces actions inédites attirent fortement l'attention des médias dont elles font la Une. Madame la ministre, comment réagissez-vous face à ces arrêts de travail groupés ?

Agnès B. : « En général, les soignants en grève viennent soigner avec un brassard pour assurer la continuité des soins. Là, ils se sont mis en arrêt maladie, je pense que c'est dévoyer ce qu'est un arrêt maladie (…). [Ce qu’ils ont fait], ce n'est pas bien, ça entraîne une surcharge de travail pour les autres. Nous l'avons vu à Lons-le-Saunier, ce sont les ambulanciers, ce sont les pompiers, ce sont les médecins libéraux qui ont pris en charge tous les patients. En faisant cela, on accroît la fatigue des autres » [17]. 

Le Procureur : Madame Buzyn, outre votre incompréhension totale de la situation des soignants de Lons-Le-Saunier, de Saint-Antoine et de Lariboisière, vous contestez d'une part la prescription médicale des arrêts de travail, d'autre part l'état d'épuisement de soignants qui interpellent le gouvernement depuis plusieurs mois. Vous les accusez de ne pas répondre à leur mission de soin. Ces propos sont totalement contre-productifs pour engager un dialogue social.

Agnès B. : Un dialogue social, dites-vous ?

Le Procureur : Vos propos, loin d’apaiser, attisent sensiblement la colère de soignants épuisés. Vous faites preuve d’un grand niveau d'amateurisme politique pour une ministre, d’un manque cruel d’empathie pour un médecin. 

Dans les semaines suivantes, les services en grève se propagent comme une épidémie sur l'hexagone. Ils attendaient depuis des années un sursaut. En moins de trois mois, le Collectif Inter-Urgences est devenu une association portée par une vingtaine de paramédicaux non syndiqués, qui revendique plus de 130 services en grève, une centaine de relais partout en France, et participe aux discussions avec le ministère de la Santé.

L’ingéniosité, l’énergie et l’abnégation des membres fondateurs du Collectif Inter-Urgences ont constitué l’étincelle qui a embrasé l’hôpital. Ils ont offert aux soignants l’opportunité de lutter contre la résignation et d’être enfin entendus.

manifestation du 6 juin 2019 © Collectif Inter-Urgences

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Ce chapitre est dédié à Christophe Le Tallec, aide soignant de nuit aux urgences du CHU Nantes, membre fondateur et premier vice-président du CIU. Christophe est décédé le 4 janvier 2021, à l’âge de 51 ans.

Christophe Le Tallec, devant l'entrée de urgences du CHU de Nantes

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[1] Article écrit par Christine Wurtz,  publié le 4 juillet 2018, sur le site de France bleu Normandie. https://www.francebleu.fr/infos/sante-sciences/les-perches-de-l-hopital-psychiatrique-du-havre-plus-que-jamais-determines-1530696081

[2] Source : DREES, Panorama des établissements de santé 2015

[3] Hugo Huon, le 3 octobre 2019, en commission des affaires sociales réuni en commission plénière. http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20190930/soc.html

[4] Samu-Urgences de France, référentiel. Les ressources médicales et non médicales nécessaires au bon fonctionnement des structures d'urgence (Samu, Smur, Service des Urgences, UHCD) Novembre 2011. https://www.samu-urgences-de-france.fr/medias/files/155/654/sudf_effectifs_medicaux-et-nonmedicaux.pdf

[5] Ibid Hugo Huon, le 3 octobre 2019, en commission des affaires sociales réuni en commission plénière. http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20190930/soc.html

[6] “Entretien avec Hugo Huon : « A l’hôpital, nous sommes nos premiers fossoyeurs »”, propos recueillis par Céline Mouzon, publié le 13 février 2020 par Alternatives Economiques. https://www.alternatives-economiques.fr/a-lhopital-sommes-nos-premiers-fossoyeurs/00091813

[7] “200 Manifestant devant l’hôpital de Valence contre le plan de retour à l’équilibre”. Article écrit par David Meilhac, Nathalie Rodrigues, publié le 2 mai 2019 par France Bleu Drôme Ardèche. https://www.francebleu.fr/infos/economie-social/200-manifestants-devant-l-hopital-de-valence-contre-le-plan-de-retour-a-l-equilibre-1556819767

[8] Mardi 8 février 2022, une patiente de 67 ans est décédée d’un arrêt cardiaque aux urgences du CHU de Nantes. L’engorgement du service, et une panne informatique concomitante, interrogent sur les circonstances de ce drame. Des agents lancent un SOS. Article écrit par Yan Gauchard, publié par ouest france le 10/02/2022. 

[9] Ibid, Hugo Huon, le 3 octobre 2019, en commission des affaires sociales réuni en commission plénière. http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20190930/soc.html

[10] Extrait d’un article paru dans “Libération”, le 8 avril 2019. https://www.liberation.fr/france/2018/04/08/agnes-buzyn-chaque-hopital-doit-se-poser-la-question-de-sa-reorganisation_1641977

[11] “Décès d'une femme 12 heures après son admission aux urgences de Lariboisière : le parquet de Paris ouvre une enquête”. Article publié le 18 décembre 2018 par francetvinfo.fr. 

https://www.francetvinfo.fr/sante/hopital/deces-d-une-femme-12-heures-apres-son-admission-auxurgences-de-lariboisiere-le-parquet-de-paris-ouvre-une-enquete_3106719.html 

[12] “Patiente morte à l’hôpital Lariboisière : l’AP-HP admet « une série de dysfonctionnements »”, article écrit par François Béguin, publié le 14 janvier 2019 par Le Parisien. https://www.lemonde.fr/sante/article/2019/01/14/deces-a-l-hopital-de-lariboisiere-l-ap-hp-reconnait-une-serie-de-dysfonctionnements_5408891_1651302.html

[13] Ibid Extrait d’un article paru dans “Libération”, le 8 avril 2019. https://www.liberation.fr/france/2018/04/08/agnes-buzyn-chaque-hopital-doit-se-poser-la-question-de-sa-reorganisation_1641977

[14] Cour des comptes. Rapport public annuel 2019. Chapitre 6 : Les urgences hospitalières : des services toujours trop sollicités. https://www.ccomptes.fr/system/files/2019-02/08-urgences-hospitalieres-Tome-2.pdf

[15] Agnès Buzyn, le 27 mai 2019, lors de la visite du chantier du prochain hôpital d’Ajaccio. https://www.lexpress.fr/actualite/politique/greve-aux-urgences-pas-de-solution-miracle-regrette-agnes-buzyn_2080717.html

[16] Aux urgences de Lons-le-Saunier, « l’équipe est anéantie ». Article écrit par Caroline Coq-Chodorge, publié par Mediapart le 2 juin 2019. https://www.mediapart.fr/journal/france/020619/aux-urgences-de-lons-le-saunier-l-equipe-est-aneantie

[17] Extrait de la matinale de France Inter du 4 juin 2019, dont Madame Buzyn était l’invitée. https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grandentretien-04-juin-2019

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Crédit Photo : 

  1. Hugo Huon :  Sébastien Soriano / Le Figaro.
  2. Banderole sur une entrée d’hôpital : Kenzo Tribouillard, AFP.
  3. AG du CIU le 25 mai 2019 à la bourse du travail de Paris. Crédit photo : Julien Baguette
  4. Photo manifestation : Collectif Inter-Urgences. 

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Billet de blog
Ukraine : non à la guerre de Poutine
Face à la guerre, la gauche au sens large a pris des positions divergentes, divergences largement marquées par des considérations géopolitiques. Le mot d'ordre « non à la guerre de Poutine » permet d'articuler trois plans : la résistance des Ukrainiens contre l'agression russe, les mobilisations contre la guerre en Russie, la course aux armements.
par denis Paillard