Jean-Claude Leroy
Abonné·e de Mediapart

334 Billets

1 Éditions

Billet de blog 3 oct. 2017

Bach, c’est l’Aleph de Borges (par André Bernold)

Bach, c’est l’Aleph de Borges, je le répète, personne ne me croit, personne même n’est allé y voir. Et les organistes sont comme les grands médecins, ils se taisent. Les premiers se taisent sur la mort, les seconds sur la vie même.

Jean-Claude Leroy
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Johann Sebastian Bach (à 61 ans), par Elias Gottlob Haussmann

« …24h environ que j’écoute – je me flatte de penser que j’étudie, mais je n’ai pas les partitions, qui les a ? – huit Préludes et fugues seulement, de Bach.

Ils sont tous archi-connus, et pourtant, chacun est scellé sur son secret. La coque est très dure. Bach, c’est l’Aleph de Borges, je le répète, personne ne me croit, personne même n’est allé y voir. Et les organistes sont comme les grands médecins, ils se taisent. Les premiers se taisent sur la mort, les seconds sur la vie même. Je suis persuadé que s’il y eut quelqu’un de proche du fameux secret de la vie, de sa formule biologique, moléculaire ou cristalline, c’est Bach. Où donc aurait-il pu prendre ce perpétuel jaillissement de formes et de textures dont il n’y a aucun équivalent en art, pas même chez les plus grands peintres ? Mais pour comprendre Bach, il faut s’éloigner des grandes machines, les Oratorios, même les Cantates, où il y a pourtant bien des aveux, mais perdus dans une mécanique générale trop retentissante. Le cœur, c’est l’œuvre pour clavier. Mais là encore, ce qu’on place au sommet, c’est chef-d’œuvre d’artisan, le Clavier bien tempéré, didactique, comme l’Art de la fugue, absolument sublime quand il devient rêve ; les Variations Goldberg ; mais le cœur démiurgique de ce cœur, le Fiat divin, la fulguration de mondes en gestation, c’est les Préludes, etc. et Fugues pour orgue. Surtout les Préludes d’ailleurs, encore plus que les Fugues. C’est là qu’il atteint au démesuré en soi, à la liberté souveraine du créateur absolu. Où, là, il est le Dieu Bach, ou les mots n’ont aucun sens. On n’en revient jamais, c’est totalement inusable, après la cinq-centième écoute il y a toujours quelque chose qu’on n’avait pas entendu et qui nous place à l’origine de l’univers. Non, il n’y a rien d’équivalent dans aucune musique d’aucun lieu ni d’aucun temps avec aucun autre être humain. Bien sûr, de ces tonnerres sur le mont Sinaï il y a aussi beaucoup de versions très médiocres, routinières, brouillées, brouillamini quasi inaudible. C’est qu’il y a ici trop de paramètres à prendre en compte, la nature de l’orgue, d’abord, certains ne conviennent pas, sans qu’on le sache forcément d’avance. L’acoustique de l’église ensuite est décisive, et partout les problèmes très ardus, de prise de son, que cela doit poser. L’orgue est un instrument spatial énorme, totalement hétérogène, pas homogène plus ou moins comme un hautbois ou un violoncelle, et la capture-micros est certainement un casse-tête effrayant.

Orgues Silbermann, église abbatiale Saint Maurice d'Ebersmunster

Il y a d’ailleurs très peu de réussites, et il faut sans cesse utiliser une espèce de corrector auditif interne absolument impossible à décrire, mais indispensable, car toutes les versions sont fautives par quelque endroit. Il faut récrire le son dans sa tête sur des segments entiers. Pareil pour l’interprétation elle-même, certains sont bons dans tel trait, mais ratent tel autre. L’extrême difficulté est dans la netteté de la conduite des voix, dont la complexité est assurément la plus folle de toute l’histoire de la polyphonie (occidentale) ; là, certains registres baroques, bizarres ou puissants, à quelque égard que ce soit, peuvent beaucoup aider, encore faut-il que l’orgue en soit muni. Il y a donc une composition improbable à trouver, entre l’orgue, les bons registres d’icelui, l’interprète le plus délié, la bonne acoustique (paramètre inchangeable), le bon dispositif micros, les bons micros, le bon mathos, le silence (pas toujours acquis), et surtout l’ingénieur du son génial. Tout reste très imparfait, certaines versions très primées et quasi obligées sont de la bouillie de chat sur des plages entières. Celui qui, à mon sens, s’en tire le mieux, comme virtuose-athlète, avec les instruments qu’il a choisis, c’est feu le très grand André Isoir, qui, semble-t-il, est peut-être le seul à maîtriser vraiment, je ne dis pas tous, mais l’essentiel des paramètres de cette gigantesque équation à xn inconnues. Il y a aussi l'intégrale sur orgues Silbermann chez AEOLUS 19 CD, par quatre organistes, Ewald Kooiman, Ute Gremmel-Geuchen, Gerhard Gnann et Bernhard Klapprott. Je n'en ai entendu que des extraits : les Silbermann sont irrésistibles pour un Alsacien. Celle, classique, de Marie-Claire Alain, a aussi des parties irremplaçablement belles, définitives. On attend beaucoup enfin de l'intégrale de Marie-Ange Leurent et Éric Lebrun, dont le premier volume, le seul paru, sauf erreur, sur les orgues Silbermann de Soultz et d'Ebersmunster, est une absolue merveille. On dirait que le Seigneur protège bien les secrets de ses Élus, car, c’est curieux, mais c’est un fait par mes soins parfaitement établi, la totalité des organistes, petits et grands, hommes et femmes, ont avec une évidence irréfragable, des têtes… bizarres.*

André Bernold (été 2017)

* Écrit dans l'enthousiasme. C'est évidemment faux. Et la première exception massive qu'il me faut citer, c'est toi, l'organiste que je vois qui me lit. (n.d.a.)

Voir aussi, d'André Bernold :

« La légitimité de M. Emmanuel Macron »
« La vulgarité c’est de consentir au réel. Pire, de lui mettre un prix. »
« Rompre une lance pour les USA, my pleasure »
Bach, c’est l’Aleph de Borges
Le massacre de Las Vegas
Nous consentons à la mort avec beaucoup d’aisance…
L’insoluble affectif
Faire fluer le passé dans le présent : "Graindelavoix" et Björn Schmelzer à Paris
Qui sont nos intercesseurs ?
Errare humanum est, sed perseverare diabolicum
L’œuvre et le désœuvrement (version courte)
Du charabia sous le sapin : une couronne ne vaut pas le clou pour l'accrocher
Le Luxe
C KOI C KONRI
Bilan et perspectives
Le Fond

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Livres
Le dernier secret des manuscrits retrouvés de Louis-Ferdinand Céline
Il y a un an, le critique de théâtre Jean-Pierre Thibaudat confirmait dans un billet de blog de Mediapart avoir été le destinataire de textes disparus de l’écrivain antisémite Louis-Ferdinand Céline. Aujourd’hui, toujours dans le Club de Mediapart, il revient sur cette histoire et le secret qui l’entourait encore. « Le temps est venu de dévoiler les choses pour permettre un apaisement général », estime-t-il, révélant que les documents lui avaient été remis par la famille du résistant Yvon Morandat, qui les avait conservés.
par Sabrina Kassa
Journal — Énergies
La sécheresse aggrave la crise énergétique en Europe
Déjà fortement ébranlé par les menaces de pénurie de gaz, le système électrique européen voit les productions s’effondrer, en raison de la sécheresse installée depuis le début de l’année. Jamais les prix de l’électricité n’ont été aussi élevés sur le continent.
par Martine Orange
Journal — Politique économique
Inflation : le gouvernement se félicite, les Français trinquent
L’OCDE a confirmé la baisse des revenus réels en France au premier trimestre 2022 de 1,9 %, une baisse plus forte qu’en Allemagne, en Italie ou aux États-Unis. Et les choix politiques ne sont pas pour rien dans ce désastre.
par Romaric Godin
Journal
Climat : un été aux airs d’apocalypse
Record de sécheresse sur toute la France, feux gigantesques en Gironde, dans le sud de l’Europe et en Californie, mercure dépassant la normale partout sur le globe… Mediapart raconte en images le désastre climatique qui frappe le monde de plein fouet. Ce portfolio sera mis à jour tout au long de l’été.
par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Ce que nous rappelle la variole du singe
[REDIFFUSION] A peine la covid maitrisée que surgit une nouvelle alerte sanitaire, qui semble cette fois plus particulièrement concerner les gays. Qu’en penser ? Comment nous, homos, devons-nous réagir ? Qu’est-ce que ce énième avertissement peut-il apporter à la prévention en santé sexuelle ?
par Hervé Latapie
Billet de blog
Variole du singe : ce que coûte l'inaction des pouvoirs publics
« L'objectif, c'est de vacciner toutes les personnes qui souhaitent l'être, mais n'oublions pas que nous ne sommes pas dans l'urgence pour la vaccination ». Voilà ce qu'a déclaré la ministre déléguée en charge des professions de santé, au sujet de l'épidémie de la variole du singe. Pourtant pour les gays/bis et les TDS il y a urgence ! Quel est donc ce « nous » qui n'est pas dans l'urgence ?
par Miguel Shema
Billet de blog
Faire face à l’effondrement du service public de santé
Après avoir montré l’étendue et les causes des dégâts du service public de santé français, ce deuxième volet traite des solutions en trompe-l’œil prises jusque-là. Et avance des propositions inédites, articulées autour de la création d’un service public de santé territorial, pour tenter d’y remédier.
par Julien Vernaudon
Billet de blog
Variole du singe : chronique d'une (nouvelle) gestion calamiteuse de la vaccination
[REDIFFUSION] Créneaux de vaccination saturés, communication inexistante sur l'épidémie et sur la vaccination, aucune transparence sur le nombre de doses disponible : la gestion actuelle de la variole du singe est catastrophique et dangereuse.
par Jean-Baptiste Lachenal