Nous consentons à la mort avec beaucoup d’aisance… (par André Bernold)

Le pouvoir est peut-être une fatalité découlant du passage à l’agriculture, au néolithique, qui entraîne l’apparition de ce qu’on appelait naguère l’urstaat, l’État (la Cité-État) originel. Il y a cependant des sociétés sans urstaat : c’est l’admirable Pierre Clastres, trop tôt disparu, comme Camus, comme Sebald, dans un accident de voiture, qui nous l’a appris.

J’ai dit précédemment, et je répète ici impunément (pour l’instant) que la société toute entière, c’est-à-dire nous tous collectivement, consent tacitement (consentons) aux « pertes humaines » qu’elle éprouve (que nous éprouvons) du fait des attentats terroristes islamistes, des attentats terroristes d’autre nature et origine, des crimes passionnels et divers, sauf le meurtre des enfants, que nous n’acceptons pas ; et surtout du fait du cancer, qui n’est pas seulement, je le répète aussi, une maladie, mais une terrible pandémie. Ce qu’aucune autorité, à ma connaissance, médicale et/ou politique, n’a jamais reconnu jusqu’à présent. J’ai entendu sur France-Culture un très éminent médecin, chargé de la coordination de l’observation de la chose au niveau européen, nous asséner tranquillement que si nous avons tel âge et sommes de tel sexe (chacun reconnaîtra les siens), nous avons une « chance » sur deux de mourir du cancer ; ajoutant benoîtement qu’il était à prévoir avec certitude que le niveau de vie augmentant, les ex-pays dits de l’Est allaient y passer eux aussi dans un délai très proche de n dizaines d’années. Tout cela sur le ton de la plus absolue évidence. Bien malotru eût été quiconque eût songé à ne serait-ce que poser une question au Professeur. On vous dit que c’est comme ça, mon ami, rentrez à la niche et priez Dieu. Et n'allez pas faire le malin. C’est nous qui parlons. C’est exactement comme pour les pics de pollution : on les annonce, ils sont dépassés, mais tout va bien, on vous a prévenus : crevez par asphyxie, c’est dans l’ordre. « Me voilà net, arrive qui plante », comme dit Chamfort. Tel est le discours du pouvoir, qui est abominable.

Pierre Clastres Pierre Clastres
Le pouvoir est peut-être une fatalité découlant du passage à l’agriculture, au néolithique, qui entraîne l’apparition de ce qu’on appelait naguère l’urstaat, l’État (la Cité-État) originel. Il y a cependant des sociétés sans urstaat : c’est l’admirable Pierre Clastres, trop tôt disparu, comme Camus, comme Sebald, dans un accident de voiture, qui nous l’a appris.

En revanche, si, étant donné 10 000 ans de protohistoire, ou à peu près, le pouvoir est hélas « incontournable », comme on dit depuis la diffusion de Heidegger en traduction, le discours du pouvoir est intolérable. Cela, c’est toute une génération qui l’a proclamé, celle de 68, celle dont les manants du jour, à commencer par Sarkozy, se sont déclarés les ennemis jurés et les liquidateurs. Et dans cette génération, qui est celle de la classe 25, 30, aujourd’hui presque toute au tombeau, et qui se fait entendre dès les années 50, c’est-à-dire il y a presque 70 ans ! – brillent singulièrement, à côté d’une centaine d’autres, les noms de Roland Barthes, de Michel Foucault, de Gilles Deleuze, de Jacques Derrida et de Jean Baudrillard. Quelle que soit l’indifférence des jeunes, pour la plupart, comme je le constate tous les jours pour ma plus grande douleur, et j’attends ardemment qu’on me contredise, à cette époque, celle de leurs grands-parents, il reste dans ce pays un petit noyau d’irréductibles Gaulois, vieux comme moi et mes amis, ou très jeunes comme quelques rares voyants de 20 ans qui continueront à faire claquer au vent (inexistant ou pas) l’oriflamme, sur toutes ces têtes courbées, sur toutes ces nuques serviles, de ces très grands et très illustres noms, amen

Et pour très clairement mettre presque tout le monde contre moi, j’ajoute que les épigones universitaires de mes cinq demi-dieux comptent très exactement pour du beurre – clarifié. Si une chose est sûre désormais, c’est que le salut ne viendra pas, ne viendra plus de là. Adieu chers collègues, je n’ai jamais été des vôtres.

Autre chose encore est enveloppé par l’abject discours du pouvoir, que je voudrais mentionner ici brièvement, en  « seconde partie ». Y en aura-t-il une troisième ? Une conclusion ? Et, nec plus ultra dans nos classes, une double conclusion suivie d’une « ouverture » ? C’est fort douteux, et pratiquement exclu, pour l’heure, quant à l’« ouverture », qui vivra verra.

Quand j’affirme que, collectivement (pas individuellement!), nous consentons aux morts terribles, je le dis après bien d’autres et j’énonce une banalité. J’en suis conscient. C’est tout, sauf original. C’est d’une trivialité désolante. La thèse en elle-même est désolante, mais sa trivialité aussi. Ce sont deux choses distinctes. Comme je dis toujours à ma vieille mère, j’ai été en deuil toute ma vie. Et sais-tu ce qu’elle m’a dit, elle, l’autre jour au téléphone. Une chose difficile pour une mère, presque impossible à répéter, mais qui reste belle. allons-y. Elle m’a dit : « Quand je te regarde, je vois un abîme. » Elle a 87 ans, souffre de maux divers, plutôt implacables, mais, elle aussi, souffre, principalement, de l’époque.

Puisque je suis trivial et indiscret, et plein de jactance et que le mal est fait, je vais ajouter une seconde banalité à la première, et qui fait peut-être (peut-être !) beaucoup plus mal encore. C’est que, tous, nous mourrons dans la plus totale indifférence. Ce n’est pas seulement à la mort accidentelle, ou criminelle, ou catastrophique, ou cataclysmique, que nous consentons, bon gré mal gré, c’est à la mort tout court, et avec beaucoup d’aisance. Nous ne l’aimons pas, comme certains assassins, mais nous avons avec elle nos aises. La mort des autres, s’entend. La mort d’autrui. Et lorsque vient notre tour de mourir, nous constatons avec un effroi indicible, les yeux exorbités, dans notre chambre d’hôpital, qu’il va parfaitement de soi aux yeux de l’infirmière, pourtant très gentille, que d’ici dix à quinze jours, à tout casser, cette chambre, ce lit, seront occupés par un autre candidat au départ imminent, atteint de la même maladie, bercé des mêmes réconfortantes paroles, traité selon le même protocole, le meilleur assurément, tout a fait personnalisé, et qui n’en partira pas moins avec la même certitude, par tous partagée, que moi à ce moment-là, j’aurai déjà eu, largement, le temps de m’habituer à ma tombe.

Ce que je dis là est risqué. Ça ne passera sans doute pas. Tout est fait mais vraiment tout, pour que genre de commentaire ne se fasse pas entendre. C’est pourtant un secret de polichinelle dans le tiroir, comme dirait Stéphane Crémer, un grand écrivain. Cioran disait qu’il préférait avoir à écrire la préface à la Phénoménologie de l’esprit qu’une lettre de condoléances. Cioran disait que ne méritait d’être écrit que ce qui peut se murmurer à l’oreille d’un ivrogne ou d’un mourant. Nous n’avons plus rien à murmurer et c’est de cela que nous sommes si gravement malades.

André Bernold (octobre 2017)

PS : sur la question naguère longuement discutée, faut-il dire la vérité à un malade condamné ? et à laquelle François Mitterrand, semble-t-il, s’était intéressé, j'adopte le parti, je crois, d’une majorité de médecins aujourd’hui (je puis me tromper sur ce décompte personnel), et je réponds très résolument : non. Et il me semble qu’elle suffit : il y a une immense différence, toto coelo, comme disaient les Latins, une différence de la grandeur de tout le ciel, entre se dire à soi-même qu’on est fichu, et lire dans les yeux ou entendre des lèvres d’un autre que tel est bien le cas. Personne n’est obligé de vivre 24h/24h avec dans l’oreille la sentence de mort prononcée par un Autre.

 

Voir aussi, d'André Bernold :

« La légitimité de M. Emmanuel Macron »
« La vulgarité c’est de consentir au réel. Pire, de lui mettre un prix. »
« Rompre une lance pour les USA, my pleasure »
Bach, c’est l’Aleph de Borges
Le massacre de Las Vegas
Nous consentons à la mort avec beaucoup d’aisance…
L’insoluble affectif
Faire fluer le passé dans le présent : "Graindelavoix" et Björn Schmelzer à Paris
Qui sont nos intercesseurs ?
Errare humanum est, sed perseverare diabolicum
L’œuvre et le désœuvrement (version courte)
Du charabia sous le sapin : une couronne ne vaut pas le clou pour l'accrocher
Le Luxe
C KOI C KONRI
Bilan et perspectives
Le Fond

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.