Du charabia sous le sapin : une couronne ne vaut pas le clou pour l'accrocher

Est-ce un crétin des Alpes ? Pas du tout. C'est le lauréat du prix Médicis. FORGET ABOUT BATAILLE AND KLOSSOWSKI, nous avons ici le produit classique : BULLSHIT. DE LA FOUTAISE.

Quelqu'un m'a mis entre les mains le livre couronné par le prix Médicis. Le titre est dans toutes les mémoires et le nom de l'auteur sur toutes les lèvres.

Coup d'œil à la quatrième de couverture. Ah ! Diane ! Chouette, me dis-je. Diane et Actéon, tout ça. J'ai quelques lettres, nul n'est parfait.

Un auteur, me dis-je, reprend donc un thème classique chez Bataille et Klossowski.

Les déclarations d'intention du début, au sujet de Hermann Melville, sont plutôt sympathiques. Me reviennent à l'esprit les conversations que j'eus sur Melville avec Deleuze, et très souvent avec mes collègues américains ; et les très beaux travaux de Philippe Jaworski.

La première chose que je fis en arrivant aux États-Unis pour y enseigner, c'est un pèlerinage à la maison de Melville, Arrowhead, 780 Holmes Road, à Pittsfield, Massachusetts, code postal 01201.

Herman Melville (1819-1891) Herman Melville (1819-1891)
Première déception : ce Melville-là est davantage celui de Wikipédia que celui de Philippe Jaworski. Je continue. Il est d'abord beaucoup question de Coppola. Coppola m'indiffère. Le sentiment de déjà vu, que j'éprouve fortement, n'a rien à voir avec lui. C'est tout à fait le climat du Club des Cinq ; Non pas Le Club des Cinq en roulotte, mais Le Club des Cinq chez Coppola, ou, à l'inverse, Melville chez Bambi. Je suis arrivé à la page 95 ; il s'agit toujours du film Apocalypse now. Je lis ceci :

« Un cerf empaillé nous observe : dans son œil humide brille la mémoire des forêts. »

Plus haut, p.52, le narrateur explique qu'il possède une

« hirondelle empaillée » « qui orne [s]on chevet. Cette hirondelle, poursuit-il, j'y tiens énormément : c'est une déesse. Dans l'Odyssée, Athéna n'apparaît-elle pas à son cher Ulysse sous les traits (sic) d'une hirondelle aux yeux pers ? »

Je croyais que c'était Athéna elle-même, et pas l'hirondelle, qui avait les yeux pers.

« Mon hirondelle, poursuit notre Homéride, avait dans les yeux cet éclat gris, légèrement nacré, qui vous destine à la perfection du silence. »

Comprenons bien : il s'agit d'un cerf, et d'une hirondelle (objectale), tous deux empaillés.

Les bêtes empaillées, en général, ont des yeux de verre. Ces yeux ne peuvent pas être « humides et brill[er] » ; ils sont nécessairement dépourvus de tout « éclat gris, légèrement nacré ».

Cela dit, les faux yeux en bouton des produits de la taxidermie « destinent »-elles à « la perfection du silence » ? La question reste ouverte.

À moins qu'elle ne soit tranchée p. 97 :

« Depuis les yeux brillants de ce cerf empaillé dans Apocalypse now, c'est Artémis qui vous (sic) observe, c'est Diane qui manigance un rendez-vous avec votre (sic) mort. »

Si Artémis m'observe, et si Diane « manigance » ma mort, il me faut m'inquiéter un peu. C'est la seule justification de ces lignes.

Quant à la raison qui inspire tant de sollicitude à Diane à mon égard, elle m'est donnée à la suite, c'est que

« le daim blanc effarouché de la vérité qui s'enveloppe dans vos phrases est aussi un prédateur » (p.97).

Alors comme ça, maintenant même les daims, voire les daims blancs, sont des prédateurs ? Sale époque !

Revenons p. 95 :

« Le velours de sa ramure [celle du cerf ci-dessus] déploie jusqu'à nous l'esprit de la chasse. »

(i) La ramure d'un cerf n'a aucun « velours » *, elle est lisse, mis à part quelques nervures ou sillons. C'est la corne de rhinocéros qui présente un « velours » à sa base, une espèce de toison drue, des petits poils de balais rêches, en kératine, sur toute la première moitié de sa hauteur. Phallique jusque dans le détail !

(ii) Le velours, quand il existe, ne déploie rien du tout, et surtout pas l'esprit.

Sont évoqués ensuite Lascaux (et Chauvet, pour faire bonne mesure) :

« des pigments ocre, etc., dessinent depuis toujours sur nos rétines des figures de saillies… » (p.95)

La saillie d'une génisse par un taureau dessine-t-elle (depuis toujours ?) des figures sur nos rétines ?

Posez-vous la question !

Courage, p.96. Le narrateur nous donne un aperçu de sa conception, mieux, de sa théorie de la chasse, qui vaut, dans la perspective du récit, pour les prolégomènes de sa philosophie personnelle. Je cite le paragraphe en entier, et je mets, en capitales ce qui me paraît remarquable :

« La chasse spirituelle : en elle se DÉPLIE un monde séparé, semblable à cet ÉCLAIR VERS LEQUEL le désir sexuel CAPTE les amants pour les isoler ; à travers leur nudité SE REJOUE UN SACREMENT, celui par lequel le chasseur et la proie, en se soustrayant au monde restreint, APPELLENT SUR EUX LES SIGNES QUI LEUR ACCORDENT de ne plus être ce qu'ils sont, mais d'APPARTENIR AU COUTEAU, à l'ÉCLAT qui VIENT FRAPPER LA LAME… »

Lala ! Un monde se déplie, soit, mais alors il ne peut être semblable à un éclair, car un éclair fait tout autre chose que se déplier. Un drap se déplie, pas un éclair. Et un éclair n'est pas le pôle vers lequel quelque chose puisse être capté par quelque chose…

Le désir sexuel capterait les amants vers un éclair qui se déplie. C'est du moins ce qui est écrit. Mais justement : ce n'est pas écrire, ça, c'est se foutre de la gueule du monde.

Au travers de la nudité des amants se rejoue un sacrement ?

Objection, votre Honneur !

Un sacrement ne se joue ni ne se rejoue, il s'administre. Par ce sacrement sont appelés des signes qui accordent. Ce qui est accordé, c'est d'appartenir au couteau. La lame de ce couteau, un éclat vient la frapper.

Total, l'auteur ne sait pas ce que c'est qu'un éclair, ignore l'emploi du verbe capter comme celui du verbe se déplier, celui du verbe accorder comme celui du verbe appartenir, confond sacrement et flash-back, et n'a jamais vu luire la lame d'un couteau. Est-ce un crétin des Alpes ? Pas du tout. C'est le lauréat du prix Médicis.

FORGET ABOUT BATAILLE AND KLOSSOWSKI, nous avons ici le produit classique : BULLSHIT. DE LA FOUTAISE. 1

Enfin, p.98, on s'est encore haussé d'un cran dans la métaphysique (non nihiliste) :

« À l'intérieur du bardo [état éprouvé dans l'agonie, tel que décrit par le Bardo Thödol tibétain] on rencontre des morts. Certains donnent la direction, d'autres nous égarent, il est nécessaire que nous continuions à tendre vers la lumière même lorsqu'elle est complètement éteinte… »

Ah vraiment ? Nécessaire ? Vous tournez le commutateur, et me voici plongé dans les ténèbres. Mais il est NÉCESSAIRE que je CONTINUE À TENDRE vers la lumière. En vérité, je n'avais PAS VRAIMENT COMMENCÉ, mais, puisque c'est nécessaire, je vais tendre la main vers le bouton.

Mais pourquoi est ce nécessaire ? Moi, je suis nihiliste (c'est bien connu), rien pour moi ne saurait être nécessaire (sauf en Logique)… Voici la raison donnée par le narrateur : « parce que l'obscurité profite de nos moindres distractions : elle veut vivre à notre place, et lorsqu'elle y est parvenue, elle nous expulse » (p.98)

Vous avez bien lu : L'OBSCURITÉ VEUT VIVRE À NOTRE PLACE. Ici je n'ai qu'un mot à dire : c'est vraiment dégueulasse, ce qu'elle veut, l'obscurité.

En plus, elle nous expulse, l'obscurité.

Franchement, c'est un scandale.

Une fois mon indignation surmontée ; toujours curieux, toujours indiscret, toujours fouille-merde, je m'informe : Vers où nous expulse-t-elle, l'obscurité ?

Notre penseur ne nous le dit pas.

Je vous offre mon hypothèse de lecture : AU FOND DU COULOIR.

Lisez attentivement les deux premières lignes de la p.98, et vous verrez pourquoi je dis ça. « J'AIME, DIT LE POÈTE, QUE L'ITINÉRAIRE RELÈVE D'UN COULOIR » (Ce n'est pas la phrase, c'est son squelette).

Je relève dans la conclusion du chapitre 10, p.98 :

« Les ténèbres attendent que nous perdions la lumière ;  mais il suffit d'une lueur, même la plus infime, la pauvre étincelle d'une tête d'allumette, pour que le chemin s'ouvre : alors le courant s'inverse, vous fait remonter la mort (souligné dans le texte). »

J'ai donc raison d'avoir toujours une provision d'allumettes chez moi, car faute de M'OUVRIR UN CHEMIN, l'une de ces allumettes s'arrangera pour que le CHEMIN S'OUVRE. La combustion de cette allumette inversera un courant, je ne sais lequel, mais certainement pas le courant électrique, le courant électrique ne marche pas à l'allumette. Et cette inversion du courant me fera remonter la mort. Carrément. On verra ça le moment venu.

Pour l'heure, ce que je retiens de plus utile, c'est que les ténèbres ATTENDENT que nous perdions la lumière.

De vraies salopes, ces ténèbres.

Pour ce qui est de l'auteur de ce charabia, elles n'ont plus tellement à attendre, les ténèbres. Il a tout perdu, et non seulement la lumière. Mais il a le Médicis.

André Bernold (14 décembre, Ste Odile)

 * [note du 21 février 2018] On m’informe, anonymement et par courrier, que « au cours de leur croissance, les bois des cerfs sont d’abord recouverts d’un tissu tégumentaire (le velours) qui assure la protection, la vascularisation et l’innervation de ces organes ».
Je me suis donc trompé sur ce point. J’en fais ici amende honorable. Je maintiens le reste.

André Bernold

1  Voir Harry G. FRANCKFURT, ON BULLSHIT, Princeton University Press, 2005. Titre très mal rendu en 2006 chez 10/18 par « De l'art de dire des conneries. » Je reviendrai en détail, prochainement, sur ce petit ouvrage de 67 pages, 9,8 x 15,2 cm.

 

Voir aussi, d'André Bernold :

« La légitimité de M. Emmanuel Macron »
« La vulgarité c’est de consentir au réel. Pire, de lui mettre un prix. »
« Rompre une lance pour les USA, my pleasure »
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