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Billet de blog 10 nov. 2017

Faire fluer le passé dans le présent : "Graindelavoix" et Björn Schmelzer à Paris

Il est rare en ces temps de sornettes et de billevesées à usage universel, d’avoir l’occasion d’exprimer pour quelqu’un ou quelque chose une admiration fervente, profonde, totale... C’est ce que je voudrais faire ici pour saluer le passage à Paris, ce 14 novembre à 20h30, à l’Oratoire du Louvre, de l’ensemble vocal et instrumental de musique ancienne GRAINDELAVOIX et de son chef BJÖRN SCHMELZER

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« Il est rare en ces temps de sornettes et de billevesées à usage universel, d’avoir l’occasion d’exprimer pour quelqu’un ou quelque chose une admiration fervente, profonde, totale, une admiration émue et passionnée où le respect le dispute à la reconnaissance. C’est ce que je voudrais faire ici pour saluer le passage à Paris, le 14 novembre à 20h30, à l’Oratoire du Louvre, de l’ensemble vocal et instrumental de musique ancienne GRAINDELAVOIX et de son chef BJÖRN SCHMELZER, avec LLUIS COLL I TRULLS au cornet à bouquin et FLORIS DE RYCKER pour la guitare, le luth et l’archicistre (CETERONE) de CARLOS GONZALES d’après GERONIMO CAMPI (c-1600) prêté par le Musée de la musique de Paris, dans un concert unique consacré au grand compositeur flamand, de stature européenne, CIPRIANO DE RORE (c. 1515-1565), l’un des plus célèbres madrigalistes avant Monterverdi et Gesualdo.

Graindelavoix © D.R.

« GRAINDELAVOIX, constitué selon les époques et les disponibilités de chacun, de 6 à 11 chanteuses et chanteurs et de 0 à 7 instrumentistes, venus de toute l’Europe, justement, voici une Europe valable, - dont le nom salue la mémoire de Roland Barthes - , est basé à Anvers (ancienne et brillante métropole de grande culture européenne. Plantin, Rubens) ; est produit à St Laurent de l’Escorial, en Espagne (par Carlos CESTER); édité à Heidelberg (par GLOSSA) ; « pressé » en Autriche ; et dirigé, depuis le début, par un homme étonnant qui possède à mes yeux quelques-uns des signes du génie, un érudit profond d’une originalité puissante, un musicien, musicologue, iconologue, peut-être iconoclaste aussi, essayiste, philosophe et visionnaire : BJÖRN SCHMELZER, homonyme de ce compositeur du XVIIe siècle lui aussi ébouriffant, Johann Heinrich Schmelzer (c. 1620/1623-1680), actif à Vienne, puis à Prague, des traits prestissimo, aux violons, duquel je me souviens très bien.

« Björn Schmelzer et sa petite troupe de choc, servis par deux ingénieurs du son extrêmement talentueux, MANUEL MOHINO et ALEXANDRE FOSTIER, poursuivent, depuis plus de dix ans, dans des espaces acoustiques idéaux, principalement des églises de Belgique, mais une fois aussi en France, (à Saint Yved de Braine), activement soutenus par la solidarité lucide de quelques excellents esprits, dont les noms figurent systématiquement en tête du livret de chaque enregistrement, ce qui est remarquable en ces temps d’égoïsme, d’ingratitude et d’indifférence, soutenus aussi par quelques partenaires institutionnels et privés belges, municipaux ou nationaux, dont il faut saluer, là encore, la clairvoyance, des recherches d’un ordre que je trouve absolument fascinant et qui, avec une discographie presque mystérieuse, tant elle renferme d’inouï, forte de quatorze, bientôt quinze titres, les place au tout premier rang de ce splendide mouvement de renaissance de la musique (très) ancienne, que nous vivons en ce moment depuis une vingtaine d’années, en France aussi, après avoir connu les inoubliables grands pionniers des années 70 ; Renaissance qui surgit dans les ruines de tout le reste, au milieu de l’effondrement général de toutes les autres aménités.

« J’ai de la joie à reconnaître mes dettes vitales : c’est encore et toujours grâce à mon cousin, le Grand Inquisiteur, Olivier Chambas, de Lyon, l’un des hommes les plus attentifs de France en diverses matières, mais principalement à ce qui se fait de plus beau et de plus remarquable en musique, et pas seulement classique, que j’ai découvert le Requiem (1612, à Anvers) d’Orazio Vecchi (1550-1605), compositeur marquant déjà un peu connu par l’entremise notamment, de l’ensemble d’Allemagne AMARCORD et, à la suite, le Kyrie, le Sanctus et l’Agnus dei de la MISSA PRAETER RERUM SERIEM, Anvers, 1578, de GEORGE DE LA HÈLE (1547-1586), mort jeune et totalement oublié : indubitablement un génie, un météore, à la GIORGIONE. J’ai ressenti là, en écoutant ce disque enregistré en février 2016 (GCD P32113), un choc comparable à celui encaissé à l’âge de 13 ans à l’occasion du Sacre de Stravinsky dans la chorégraphie de Béjart et du Moïse et Aaron de Schönberg par les Straub, cinéastes ; deux découvertes qu’à cet âge je dus à la sollicitude de ma mère ; ou plus tard, j’étais à l’École Normale, à l’occasion de la révélation devant le retable d’Issenheim des Lamentations (1599) de Emilio de Cavalieri (c.1550-1602), alors pratiquement inconnues, elles aussi, de nouveau en la compagnie exclusive de ma mère, elle aussi bouleversée. Nous sommes sortis à près de minuit de ces Leçons de ténèbres du couvent d’Unterlinden : un rossignol chantait, en pleine ville (Colmar), dans la nuit pour cette seule et unique fois. C’était il y a très longtemps.

« Mais aujourd’hui, dans le champ magnétique induit par graindelavoix, parmi les CD chaque fois accompagnés d’un essai, toujours novateur, toujours inattendu, de Björn Schmelzer, de qui le style et la vitesse, l’altitude, les coups de sonde hardis, ne sont pas sans rappeler ceux d’un Walter Benjamin qui eût été musicien, je distingue avec le Vecchi/de la Hèle (2016, date d’enregistrement), orné d’une magnifique photo d’archives, un Cecus (consacré au grand compositeur franco-flamand de la cour de Philippe le Beau, Pierre de la Rue, une passion de ma jeunesse, et à Alexander Agricola), sur les couleurs en musique et la rhétorique musicale de la cécité (2010) ; les motets presque tous anonymes du manuscrit de Cambrai A410, 3e volet d’une saisissante méditation selon les lignes de l’architecte du gothique flamboyant Villar de Honnecourt dans la descendance légitime du penseur des sciences nomades (Gilles Deleuze dans Mille plateaux), une monumentale messe de Notre-Dame de Guillaume de Machaut (2010), avec un essai magistral dans lequel Schmelzer donne les clefs principales de sa théorie de l’interprétation ; la dernière parution enfin, ce Cipriano de Rore, dont le programme est, peu ou prou, celui du concert du 14 novembre à Paris, intitulé Portait de l’artiste en chien affamé (2016), sur des textes du Roland Furieux de l’Arioste. De Cinzio et Brevio, moins connus, et sur un passage très beau de Virgile (Aen IV, 305-319), qui donne envie de relire tout Virgile ; dans le livret correspondant, Schmelzer donne sa mesure de critique d’art, compétence qui, en épousant celle de musicologue, confère à Björn Schmelzer sa très forte singularité dans son domaine propre. Reste à découvrir les Vêpres chypriotes de Jean Hanelle, le 2 premiers Villard-guides, un Ockeghen de 2004, la musique du Brabant au XIIIe, Cesena…

« Eh bien ! Schmelzer et ses amis sont constamment guidés par le souci d’établir une théorie historiquement fondée et qui pourtant dépasse l’historicisme, un guide de la pratique aujourd’hui (et fondée aussi sur d’autres aspects que musicaux : architecturaux, ou picturaux, par exemple), c’est-à-dire un guide de l’interprétation à la fois plausible et vivante, d’une musique sublime dont on est certain qu’elle comportait des aspects et des dimensions qui ne pouvaient pas être notés ; et de retrouver ces aspects et ces dimensions par ce que Schmelzer, d’après Deleuze, appelle une manière de fabulation : d’une manière créatrice bien que non-arbitraire.

« Projet immense, dont les premières pierres sont là, pour nous, devant nous. C'est donc une démarche à la fois spéculative et pratique, à la fois philosophique et intégralement musicale, comme une pratique du temps lui-même.

« Ce travail d’une originalité, je le répète, hors de pair sur ce corpus-là, bien qu’il se réclame, entre autres, du grand Marcel Pérès, sera donc essentiellement celui D’UNE PRATIQUE DE L’ORNEMENT COMME ESTHETIQUE GÉNÉRALE, un maniérisme, si l’on veut ; la technique de ce qu’en profane j’appelais des cassations glissées ou des glissandi cassés, ou stoppés, des voix d’une efficacité extraordinaire ; d’une polyphonie spatiale réelle, ou quadriphonie, comme chez Monteverdi, par exemple, à St Marc de Venise ; d’un art de l’enveloppement des voix dont personnellement je ne connais aucun équivalent, et qui qualifie parfaitement graindelavoix pour la musique de Berio et, quelqu’un d’autre que moi l’a observé, de Kurtág. Ils sont 10, on croit en entendre 30, ou 50, et ça nous enveloppe et ça nous roule dans un pavement d’espace sonore que notre oreille distingue comme si le son voyait. Là est le mystère, là est le miracle. C’est une pure potentialisation.

« En bref, ce que veulent Schmelzer et graindelavoix, c’est « faire fluer le passé dans le présent », comme il est dit dans l’essai sur Machaut, avec une pratique de la musique qu’on appellera diagrammatique ; en laissant à Björn Schmelzer le soin de préciser encore, à l’avenir, cette conception autour de laquelle il tourne depuis longtemps.

« Mon professeur de musique au collège Victor Hugo de Colmar (Haut-Rhin), M. RAUCH, que j’ai donc eu au début des années 70, en 4e ou en 3e, avait placé au-dessus du tableau noir un immense panneau où se lisait, en lettres énormes, ceci, que nous récitions en chœur, toute la classe, debout, au début de chaque leçon hebdomadaire : « Pour bien comprendre un chef-d’œuvre, incline-toi bien bas devant lui et, RETENANT TON SOUFFLE, attends qu’il te PARLE. »

« Mon cher vieux Maître, étiez-vous fumée, RAUCH, ou ivresse, RAUSCH : je n’ai fait que ça toute ma vie, j’ai suivi votre divin conseil. Aujourd’hui, c’est à vous, mon cher vieux Maître, que je dois de pouvoir dire à nos amis d’Anvers aussi : Björn, my dear friends, I bow in wonder. Je m’incline avec une joie profonde devant Binchois, Nicolas Champion, Pierre de Cambrai, les anonymes de Cambrai, Ockeghem, Pierre de la Rue, Alexander Agricola, Juan de Anchieta, Josquin, Machaut, Jean Hanelle, Vecchi, de la Hèle, Cipriano de Rore, né, comme dit Björn, dans une ville de gangsters, et, retenant mon souffle, j’attends, amie lectrice, ami lecteur, qu’ils te PARLENT. »

André Bernold

Site de Graindelavoix : ici

Concert du 14 novembre 2017 : ici

Voir aussi, d'André Bernold :

« La légitimité de M. Emmanuel Macron »
« La vulgarité c’est de consentir au réel. Pire, de lui mettre un prix. »
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