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Billet de blog 23 nov. 2017

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«Errare humanum est, sed perseverare diabolicum *», par André Bernold

Il faut lire, il le faut absolument, l’une des victimes les plus braves de la plus ignoble conspiration du silence des vingt dernières années : Kimberley Cornish (né en 1949, Australie), «Wittgenstein contre Hitler, le juif de Linz»...

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Toujours le même réflexe, devant un dicton, le même dicton-réflexe : Je fais comme Lautréamont dans Poésies I-II, je prends la contrapposée, ou comme ici, j’inverse les termes : Errare diabolicum est, sed perseverare humanum. Et, à supposer que ce genre de proposition puisse, de quelque manière, être vrai, ce qui est très loin d’être établi, il me semble qu’ici on est déjà mieux dans les parages du vrai qu’avec la sentence originale. Quoi qu’il en soit de l’erreur, sous bénéfice d’inventaire, persévérer est « humain », c’est-à-dire « recommandable » (inutile de chercher ici à « humain », un sens profond). À vol d’oiseau, tout le monde, peut-être, sera d’accord, mais puisque le proverbe prétend nous faire évaluer l’indice de réfraction de deux conduites en quelque sorte mises en présence l’une de l’autre, peut-être faut-il aussi entendre ceci : ce n’est pas tant l’erreur que la persévérance dans l’erreur qui est profondément humaine. LE DIABLE POND L’ERREUR, ET LE BIPÈDE SANS PLUME LA COUVE.

Portrait de Ludwig Wittgenstein par Jean-Christophe Lerouge © J-Ch Lerouge

So it is, not the other way around 2. Le diable, le hasard, un processus aléatoire, ce qu’on voudra. Mais le diable quand même. Mais cette question du diable, tout le monde n’a pas eu l’occasion d’y voir clair également. Prenons, du germe diabolique, un exemple tout à fait énorme, la rencontre, dans une Realschule (une espèce de collège technique) à Linz, Autriche, de Wittgenstein et de Hitler. Il faut lire, il le faut absolument, l’une des victimes les plus braves de la plus ignoble conspiration du silence des vingt dernières années : Kimberley Cornish (né en 1949, Australie), Wittgenstein contre Hitler, le juif de Linz, traduit de l’anglais par l’excellent Paul Audi, Paris, Presses universitaires de France, Collection Perspectives critiques, dirigée par Roland Jaccard, octobre 1998, 450 pages (The Jew of Linz, Wittgenstein, Hitler and their secret battle for the mind 3, Century Books Limited London, 1998). Ce livre profond et profondément admirable, inouï dans son propos, splendide dans son développement, ce livre courageux, intrépide, téméraire, l’une des publications les plus importantes du dernier quart du vingtième siècle, a été unanimement et rigoureusement passé sous silence, aussi bien par les philosophes que par les historiens. Il a été récusé d’emblée, et jamais discuté. Il est éminemment discutable, oui, mais où est la discussion ? Il présente trois ensembles de thèses : celles du premier groupe me paraissent définitivement établies. Celles du second restent conjecturales. Les deux sont de facto. Celles du troisième groupe, de jure, appellent un débat philosophique de fond qui n’a pas eu lieu. La lecture attentive du tout conduit à des réflexions suffisamment vertigineuses pour occuper un homme sa vie entière, ce qui semble être le cas de Kimberley Cornish, élève à Auckland de Paul Feyerabend. Cornish nous a offert l’œuvre d’une vie, et c’est un livre décisif. Il n’a été payé que de dédain, et d’un implacable cordon sanitaire. Mais Cornish, lui aussi, est un héros. « Pour l’honneur de l’esprit humain », comme dirait le très grand Jean Dieudonné (Hachette, 1987), qui avait, lui, le droit de parler ainsi, et d’user d’un tel vocable. Moi je ne l’ai pas. Exceptionnellement, ici, je le prends. Et si Cornish a vu juste, Wittgenstein est l’un des hommes les plus importants, non pas de la philosophie au XXe siècle, mais (assurément) de l’Histoire de ce siècle terrible.
Donc, si tout le monde n’a pas été à même, comme moi lisant Cornish, et aussi autrement, d’entrevoir le caractère diabolique de certaines erreurs qui souvent se laissent rapporter à une effroyable coïncidence, tout le monde en revanche, peut réfléchir à la question suivante : n’est-ce pas par la persévérance dans l’erreur que notre vie acquiert une certaine saveur ? Voire une tenue appréciable ? Je pense à feu mon ami Vladimir Slepian, qui ne tolérait pas qu’on l’appelât autrement qu’Éric Pide, et qui maintenant est un peu connu4. J’ai été, avec une poignée d’autres, notamment normaliens ou assimilés, très proche de lui : j’ai proposé à qui de droit ma contribution à l’établissement d’une biographie qui, par incurie, reste des plus obscures : je n’ai eu aucun succès, passons. Mais pour ce que j’avance, je n’ai qu’à proposer, comme d’habitude, sinon le plus modeste, semble-t-il, du moins le plus infime exemple : moi-même. Avec le concours empressé du plus gentil de mes ennemis personnels : le psychanalyste. Non pas du tout que j’aie encore envie de lui parler, ou, je l’espère, l’occasion (je ne l’ai jamais eue) : et de nos deux silences, c’est le mien le plus ferme. Le psychanalyste dira, sinon à moi, du moins peut-être à tels de nous autres, amis de toujours, qui se feraient un devoir d’acquiescer : comme toute la vie erratique de ce sujet est marquée au coin de la plus profonde névrose, sa proposition sur la persévérance dans l’erreur va de soi et n’est qu’un écran quaternaire.
Pourquoi est-ce que je m’obstine, par exemple, à écrire des dizaines et, l’année finie, des centaines de lettres à des gens qui, sauf exceptions, non seulement n’y répondent jamais d’aucune façon, mais en éprouvent malaise et désagrément ? Parce que je continue une expérience déraisonnable, mais qui teint ma vie, lui donne sa tinctura, depuis mon adolescence, et lui ajoute certaines nuances qu’elle n’aurait pas autrement. Ce n’est pas seulement « bon qu’à ça », c’est aussi « bon comme ça ». Cette expérience se déploie dans un champ, sur un domaine.
Un étudiant de Sorbonne, un élève de mon ami Jérôme, un jour, vient prendre congé de son professeur. C’est ce dernier qui me l’a raconté. Adieu, Monsieur, lui dit-il, je rentre chez moi, chez lui c’est l’Australie. Tiens. Encore. Je rentre chez moi, et ne reviendrai jamais plus en France. Car la France est le pays de la non-réponse.

PS : Selon l’estimation très récente de la charmante personne qui préside maintenant aux destinées du bel établissement lyonnais où je me fournis, exclusivement, en papier, encres, stylos, PERREYON 1884, j’ai consommé en 2017 quinze flacons d’encre de 50 ml, ce qui est exactement le chiffre que j’ai établi moi-même pour 2015 en comptant les flacons vides que je n’avais pas jetés : soit l’équivalent du contenu d’une bouteille de Bordeaux. En vain. En pure perte. Ce qui donne le résultat suivant : bon an mal an, j’ai écrit dans ma vie environ dix mille pages, évaporées dans la nature, et pour lesquelles je n’ai pas reçu l’ombre d’un remerciement. Telle est l’époque. (Frédéric Martin, peintre et graveur à Lyon, est dans le même cas).

 André Bernold (2017)

* L'erreur est humaine, l'entêtement [dans son erreur] est diabolique. NdE
2 Donc, ce n’est pas l’inverse. NdE
3 Le Juif de Linz, Wittgenstein, Hitler et leur bataille secrète pour l'esprit. NdE
4 Vladimir Slepian, Fils de chien, éditions du chemin de fer, 2015.

Voir aussi, d'André Bernold :

« La légitimité de M. Emmanuel Macron »
« La vulgarité c’est de consentir au réel. Pire, de lui mettre un prix. »
« Rompre une lance pour les USA, my pleasure »
Bach, c’est l’Aleph de Borges
Le massacre de Las Vegas
Nous consentons à la mort avec beaucoup d’aisance…
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Errare humanum est, sed perseverare diabolicum
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