11 Août 68: Opération Teresita à Santiago du Chili

N°94 de ma série "1968". Après l’occupation de l’Université Catholique de Santiago du Chili (11 août 1967), le mouvement universitaire reprend de l’ampleur à partir de la rentrée (avril 1968). Les croyants, comme ailleurs- nous le verrons aussi pour la France- sont touchés par ce contexte. Prochain article: "1968: bilans 10 ans plus tard".

11 août 2018 -

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Ce 11 août 68, les secteurs progressistes des croyants catholiques, que l’on retrouvera dans la défense de l’Unité Populaire de Allende, organisent dans le plus grand secret l’occupation de la cathédrale de Santiago. En voici un récit , par Elodie Giraudier: 

« Le dimanche 11 août 1968, 9 prêtres, 3 religieuses et 200 laïcs occupent la cathédrale de Santiago, un fait inédit au Chili et en Amérique latine et minutieusement préparé. Seuls quelques prêtres connaissaient la date et l’heure du déroulement de l’opération « Teresita ». L’enjeu était de se faire entendre et d’obtenir un maximum d’appui, à partir du lieu de culte le plus important du pays. 

Le samedi 10 août après-midi, une partie du groupe reste secrètement dans la cathédrale après la messe. À 4 heures du matin, ils ouvrent les portes aux fidèles qui les soutiennent. Pendant 14 heures, ils restent à l’intérieur de la cathédrale, donnent une conférence de presse et réfléchissent collectivement. Les pères Diego Palma, Paulino García et Francisco Guzmán célèbrent une messe et prient pour le peuple du Biafra, les victimes de la guerre du Vietnam, la classe laborieuse exploitée en Amérique latine, ceux qui sont poursuivis pour raisons politiques au Brésil, ainsi que les morts pour la libération de l’Amérique latine. 

L’influence marxiste est très nette : au lieu d’utiliser l’autel principal de la cathédrale et de disposer parallèlement les chaises, on utilise une simple petite table et les chaises sont disposées tout autour. Dans l’après-midi, Ángel et Isabel Parra chantent « Oratorio para el pueblo ». Sur le pupitre où ils chantaient étaient accrochées, comme des images de saints, les portraits de Camilo Torres et du Che Guevara. 

À l’intérieur de la cathédrale, circule un document « Por una Iglesia servidora del Pueblo ». À l’extérieur, est accrochée une banderole « Por una Iglesia junto al pueblo y su lucha ». Le groupe ne manifeste pas contre le pape ou le cardinal et il ne cherche pas à diviser l’Église, mais il entend dénoncer « la estructura de poder, de dominio y de riqueza en la que se ejerce a menudo la acción de la Iglesia ». Les occupants sont sortis à 18 heures de la cathédrale, à l’heure qu’avait fixée le président Frei pour les déloger.

Les membres d’Iglesia Joven sont de jeunes clercs qui ont, en majorité, une trentaine d’années et ont été ordonnés dans la seconde moitié des années 1950. Ainsi, Francisco Guzmán, curé de la paroisse La Barrancas, a été ordonné en 1956. Se trouvent aussi dans ce groupe des prêtres marxistes espagnols comme Paulino García (Las Barrancas), ou Antonio Pastigo (Medalla Milagrosa, Santiago). Du côté des laïcs, se détachent deux grandes figures, Miguel Ángel Solar, et Clotario Blest. À 68 ans, ce dernier a été président de l’Agrupación Nacional de Empleados Fiscales (ANEF) et président de la CUT. Il se joint au mouvement de l’Iglesia Joven pour lutter contre le capitalisme.

La hiérarchie a vu avec terreur cet événement qu’elle rejette vivement :

« Se ha profanado nuestra Iglesia Catedral, se ha profanado hermosas tradiciones de nuestra patria en materia religiosa (…). La Iglesia de Santiago no merecía este trato (…). Queremos que nuestros fieles sepan que condenamos con toda energía estos hechos y que los sacerdotes que han intervenido en ellos, se han separado de la comunión con su Obispo. »

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

  • Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici
  • Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France ». 42 articles déjà parus à consulter ici
  • Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles d’ici la fin de l’année:
  1. Mai 68: une situation révolutionnaire ?
  2. Bilan et leçons de la grève générale de 68
  3. Lettre d'un enfant de 1968 à un jeune de 2018
  4. Un bilan de 68 par Ludivine Bantigny et Alain Krivine
  5. La deuxième vague féministe, fille légitime de 68 
  6. 18 Juillet 68: les CRS chargent les festivaliers d’Avignon
  7. 1968, année de l'autogestion ?
  8. Une féministe révolutionnaire ouvrière chez Renault Flins- vidéo
  9. 28 juillet 68: Mao dissout les « Gardes Rouges »
  10. 1968: toute une jeunesse transformée
  11. Le contexte international de 68
  12. Mieux soixante-huitard que jamais 
  13. 1968: Bilans à chaud

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