Martin Heidegger ne comprenait pas lui-même ce qu'il écrivait

Peter Trawny, éditeur des "Cahiers" d'Heidegger, s’étonne que cet « artiste de la pensée » dise dans le nouveau volume ne pas comprendre lui-même ce qu’il écrit : selon lui, c’est sans doute qu’ici Heidegger « ose tout ». Le Monde diplomatique Par Sidonie KELLERER

https://www.monde-diplomatique.fr/2018/09/KELLERER/59023

Philosophie

Martin Heidegger, l’immaculé…

par Sidonie Kellerer  

Longtemps tenus secrets par les ayants droit de Martin Heidegger, les Cahiers noirs consignent les réflexions du philosophe allemand (1889-1976) à partir de 1932, et viendront à terme couronner son œuvre. La publication des quatre premiers volumes, entre 2014 et 2015, a déclenché un débat international (1) en raison de passages explicitement antisémites et de l’apologie d’un nazisme inconditionnel.

Le cinquième volume des Cahiers noirs (2), couvrant la période 1948-1951, a été présenté le 21 juin dans les locaux de la maison d’édition Vittorio Klostermann, à Francfort, devant une vingtaine de personnes, dont plusieurs membres de la famille Heidegger, sous la forme d’une discussion entre Peter Trawny, l’éditeur des Cahiers, et le journaliste et écrivain Lorenz Jäger. Ce dernier, responsable jusqu’en 2015 des pages culture du quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, a par ailleurs publié chez l’éditeur autrichien d’extrême droite Karolinger une trilogie consacrée à l’histoire culturelle de la croix gammée (2006), à la franc-maçonnerie (2009) et à la théologie politique des « intellectuels juifs » (2013). On y lit que ce sont surtout les intellectuels juifs et francs-maçons qui sont les corrupteurs des anciennes structures hiérarchiques et les hérauts d’une démocratie délétère.

Jäger et Trawny s’accordent pour présenter un Heidegger immaculé tout au long d’une remarquable accumulation de clichés : pensée à la fois « audacieuse » et humble, qui, tout en cherchant sans relâche l’au-delà de la réification, c’est-à-dire d’un rapport de domination à la nature, est pourtant consciente des limites du langage ; pensée en continuel mouvement, explique Jäger, « fascinante » et « fraîche »… Trawny s’étonne néanmoins que cet « artiste de la pensée » dise dans ce nouveau volume ne pas comprendre lui-même ce qu’il écrit : selon lui, c’est sans doute qu’ici Heidegger « ose tout ». Mais, pour partie, cette opacité est revendiquée dans les Cahiers noirs, car le penseur, face à « l’esprit de vengeance qui transperce de son venin tout ce qui est historial [qui relève de notre histoire essentielle]  », face à la « quête de profit », face aux « commerçants », doit porter un « masque ». Lieux communs de la tradition antisémite, omniprésents. Sur un autre plan, l’obscurité n’est pas le prix à payer pour la profondeur, mais relève d’un ésotérisme délibéré. Pour le messie de Fribourg, vouloir se faire comprendre implique l’absence de pensée. Et, dans ce nouveau Cahier noir, il multiplie les signes sibyllins : croix, cercles, flèches, carrés, ronds, etc.

Ni Jäger ni Trawny n’évoquent la persistance avec laquelle il relativise les « actes de violence » d’Adolf Hitler ; ceux-ci sont « assez terribles », écrit-il vers 1948, mais l’incapacité des vainqueurs à vaincre est « bien pire » : partout règnent « déchéance », « destruction », « bestialité ». Ils commentent en revanche tranquillement le « nomadisme » actuel — Heidegger, dans un séminaire de 1933-1934, évoquait les « nomades sémites » qui n’ont pas accès « à notre espace allemand », inaptes à saisir vraiment la notion de patrie, incarnations du manque d’enracinement ; or, sans enracinement, on ne meurt pas, on « crève ». C’est ce qu’il déclarait lors de ses conférences de Brême en 1949  (3).

Sidonie Kellerer

Publications de Sidonie Kellerer | Cairn.info ; Fondations philosophiques. Etapes de la réception de Descartes en Allemagne chez les néo-kantiens de Marburg, Husserl et Heidegger [Texte intégral] Thèse de doctorat en philosophie, réalisée sous la direction de Jean-Marie Vaysse, Université Toulouse-Le Mirail-Toulouse II et de E. Geulen, Rheinische Friedrich-Wilhelms-Universität Bonn soutenue en février 2010 Paru dans Trajectoires, 4 | 2010

(1Cf. également Francesco Alfieri et Friedrich-Wilhelm von Herrmann, Martin Heidegger. La vérité sur ses « Cahiers noirs », Gallimard, coll. « L’infini », Paris, 2018.

(2Martin Heidegger, Gesamtausgabe IV. Abteilung : Hinweise und Aufzeichnungen, Band 98, Anmerkungen VI-IX, Schwarze Hefte 1948/49-1951 (édition établie par Peter Trawny), Vittorio Klostermann, Francfort, 2018, 422 pages, 58 euros. Une traduction doit être publiée en France cette année.

(3Martin Heidegger, Gesamtausgabe. III. Abteilung : Unverröffentliche Abhandlungen. Vorträge - Gedachtes. Band 79. Bremer und Freiburger Vorträge (édition établie par Petra Jaeger), Vittorio Klostermann, 1994.

 

Prolonger :

Heidegger et Arendt

France culture propose une série d'émission sur Hannah Arendt qui renvoie à celles consacrées à Martin Heidegger. (https://blogs.mediapart.fr/.../heidegger-et-arendt)

Arendt en eaux troubles - À propos de : Emmanuel Faye, Arendt et Heidegger. Extermination nazie et destruction de la pensée, Albin Michel

La pensée d’Arendt a t-elle été contaminée par une philosophie heideggerienne tendanciellement nazie ? Et si oui, est-ce le signe d’un manque de lucidité ou d’une adhésion profonde ? (http://www.laviedesidees.fr/Arendt-en-eaux-troubles.html)

franceculture.fr Etat policier ennemi de la raison : penser à l'épreuve de la violence

lalibre.be La question de la responsabilité en matière de crime de guerre

franceculture.fr Il n'existe pas de "violence légitime" d'Etat. C'est un faux concept.

Libération : Hayek : Capitalisme ou démocratie, mais pas les deux à la fois

Carl Schmitt, le juriste nazi qui justifie le pire

« Carl Schmitt et l’imaginaire guerrier en philosophie des relations internationales : terreau d’une théorie belliqueuse de l’action », in Etudes polémologiques, Paris, 2016, n°55, pp. 27-40. Juliette LAFOSSE ULB

Allemagne nazie : l'exemple d'une mystification politique par la perversion du droit

Antoine Garapon aborde la perversion du droit par les nazis grâce à la collaboration et la caution de professeurs des universités, de cadres de la police, de magistrats et des médias. A l'opposé de la "banalité du mal", l'émission détaille la logique d'une intelligence et de sa prétention au service du mal.

 

Democracy and the Welfare State. The Two Wests in the Age of Austerity

Sous la direction d’Alice Kessler-Harris et Maurizio Vaudagna - Columbia University Press, New York, 2017, 424 pages, 35 dollars.

Quelles conséquences le recul des droits sociaux et l’effacement des principes qui fondent les systèmes de protection sociale en Europe et aux États-Unis ont-ils sur la démocratie et la participation politique ? Y a-t-il un espace pour que se développe une résistance populaire à la montée des nationalismes, à l’extension des zones de « colonialisme interne » entretenues pour garantir la disponibilité de travailleurs surnuméraires, à la coercition étatique croissante et à la criminalisation des mouvements sociaux ? Quelles solutions politiques de remplacement imaginer à l’ordre dominant et quels en seraient les outils ? Ces questions traversent cet ouvrage, fruit de dix ans de collaboration entre des auteurs jeunes et moins jeunes à la pointe des études sur l’État-providence et les politiques sociales. Projet intellectuel, universitaire autant que militant, cette approche transdisciplinaire brosse, à travers des éclairages historiques, théoriques et empiriques, un tableau comparatif, dix ans après l’éclatement de la crise financière.

Noëlle Burgi

 

Antisionisme = antisémitisme ?

Dominique Vidal - Libertalia, Paris, 2018, 128 pages, 8 euros.

Le poids des mots. Le choix des mots. M. Emmanuel Macron peut-il mélanger les concepts ou, pis, les amalgamer ? C’est arrivé. Le 16 juillet 2017, lors de la commémoration de la rafle du Vel’d’hiv’, le président de la République a lancé en regardant son invité, le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou : « Nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme. » Beaucoup d’observateurs ont sursauté. Dominique Vidal, ancien journaliste au Monde diplomatique, était du nombre. D’où sa réaction, utile car didactique, sous la forme d’un petit livre à l’usage de tous. La narration des histoires du sionisme, de l’antisionisme et de l’antisémitisme à laquelle il procède permet aux profanes — ou aux sceptiques — de mieux saisir la problématique lexicale. Certes, l’hydre de l’antisémitisme reste vivace, mais, comme le rappelle l’auteur, l’antisionisme est une opinion, tandis que l’antisémitisme est un délit. D’où son jugement, sévère, sur la confusion opérée par M. Macron, qualifiée d’« erreur historique » et de « faute politique ».

Baudouin Loos

 

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