Débat des départementales dans l’Allier: bref débrief

Les compétences principales du Département ont été les grandes oubliées du débat diffusé ce 14 juin sur France 3 Auvergne, mais il a quand même eu le mérite de mettre en évidence des clivages, en particulier sur les questions énergétiques, entre la droite («Union républicaine pour le Bourbonnais») et la gauche alliée aux écologistes («L’Allier nous unit»).

ALLIER. Élections départementales 2021 : le débat du premier tour © France 3 Auvergne-Rhône-Alpes

Le débat, présenté par Charline Collet, a réuni sur le plateau de France 3 Auvergne, à Chamalières (Puy-de-Dôme), les candidat∙e∙s bourbonnais·e·s suivant∙e∙s :

Claude Riboulet (UDI-URB), président du Conseil départemental de l'Allier depuis septembre 2017, est un professionnel de la politique assumé, nettement affaibli depuis sa défaite aux municipales de Commentry l’an passé ;

  • son parcours est présenté dans ce billet ;
  • sa « gouvernance » depuis 3 ans et 9 mois est présentée ;
  • son entourage à Moulins est évoqué ici ;

Véronique Pouzadoux (LR-URB) est elle aussi une professionnelle de la politique (lire ici) : elle a commencé sa carrière sous la présidence Sarkozy, d’abord à l’UMP puis auprès du secrétaire d’Etat David Douillet, avant de rentrer au pays à ses 30 ans conquérir la mairie de Gannat et la présidence de la communauté de communes (en 2014), puis le canton (2015) ; elle est aussi depuis peu présidente de l’association des maires de l’Allier et s’affirme progressivement comme une des têtes d’affiche de la droite bourbonnaise ;

Marie-Françoise Lacarin, cheffe de file des communistes bourbonnais∙e∙s. Marie-Françoise Lacarin, cheffe de file des communistes bourbonnais∙e∙s.

Marie-Françoise Lacarin (PCF-« L’Allier nous unit »), maire de Cressanges depuis 2014 (dans le bocage bourbonnais, où le communisme rural conserve de belles positions), est la présidente du groupe communiste au Conseil départemental ; depuis 2015, elle est élue sur le canton de Souvigny, où son « binôme », le député Jean-Paul Dufrègne, ne repart à ces élections qu’en tant que remplaçant ;

Arnaud Pételet-Valero (Vichy, EELV-« L’Allier nous unit »), qui était candidat l’an passé sur la liste PRG/PS/EELV à Vichy, se présente sur le canton de Vichy-2 (qui comprend aussi Abrest et Saint-Yorre), où le maire LR de Vichy (encore un — éminent — professionnel de la politique) a choisi de ne pas se représenter, préférant aller quérir à Lyon (du moins l'espère-t-il) une vice-présidence régionale auprès de M. Wauquiez, alors même qu’il cumule déjà de nombreux mandats (il préside notamment l’agglo) et que la Ville a désormais la charge du conséquent domaine thermal ;

César Boujon (Dompierre-sur-Besbre, RN) est l’un des rares candidats de son parti à ces élections dans l’Allier (le RN, comme LFI, n’y présente que trois binômes, LREM seulement deux), et ce n’est pas lui faire injure que de dire qu’il n’a à peu près rien dit pendant ce débat, si ce n’est sa proximité avec la droite départementale (pour imiter ses camarades ligériens ?).

Dysfonctionnements de la protection de l'enfance dans l'Allier. © Simon Rötig

Les politiques de solidarité sont au cœur des missions des départements français, qui dépensent chaque année 70 milliards d’euros (soit le double des régions), mais, ce 14 juin, il n’en a pas été du tout question, en dehors de quelques propos généraux sur les Ehpad au tout début du débat. Pas un mot, en particulier, sur le RSA et le handicap. Pas un mot non plus sur la protection de l’enfance, alors que les mobilisations des jeunes dits « mineurs non accompagnés » ont révélé d’évidents dysfonctionnements dans l’Allier (lire notamment ici, et ). Il m’a semblé que le minimum aurait été que les candidat∙e∙s et la chaîne assument et expliquent leur choix ― respectivement politique et éditorial ― de ne pas parler des principales compétences du conseil départemental de l’Allier.

Je constate par ailleurs qu’un état des lieux complet et accessible de l’évolution des grands postes de dépenses du Département, ainsi que du fonctionnement de ses services et de l’entretien des routes départementales n’est, à ma connaissance, nulle part disponible : l’IGAS contrôle moins de deux départements par an sur leur politique d’aide sociale à l’enfance et la presse locale se contente de parler d’une « bataille de chiffres », renvoyant majorité et opposition dos à dos et les citoyen·ne·s à leurs interrogations.

Eolien, hydroélectricité et hydrogène sont au programme, mais aussi méthanisation, LED et photovoltaïque. © Simon Rötig

Energies. C’est la dernière partie du débat (dont j’ai proposé ici un découpage), autour de la thématique « Transition écologique », qui a le plus retenu mon attention. Cela tient pour beaucoup aux prises de position dénuées de toute nuance des leaders de la droite bourbonnaise sur les questions énergétiques, particulièrement sur l’éolien. De leurs propos (à partir de 36’30), il transparaît nettement que M. Riboulet et Mme Pouzadoux veulent davantage qu’un « moratoire » sur cette énergie : ils considèrent en effet, à la suite des ténors nationaux de la droite et de l’extrême-droite, que les mâts « défigurent » les paysages et nuisent au « patrimoine », qu’ils voient comme la principale (voire l’unique) ressource d’« attractivité » du Bourbonnais. 

« L’attachement traditionaliste au terroir et la préservation du paysage, que viendrait [par exemple] défigurer l’éolien, est un discours typique de l’extrême droite. Donner une valeur d’éternité à un paysage, alors qu’il est le produit d’un développement historique et social, est propre à la pensée réactionnaire» Cette analyse du philosophe Pierre Charbonnier a paru en avril dernier, au sein d’un article édifiant relatant les prises de parole des député∙e∙s LR et RN lors de la discussion du projet de loi « climat » ― des prises de parole qui peuvent être ainsi résumées : anti-éolien primaire, défense coûte que coûte du nucléaire et promotion du gaz.

La droite s’affirme également en championne de l’hydroélectricité (jusqu’à se perdre dans des débats surréalistes), tant à Paris qu’à Vichy, où l’on promeut (non sans difficultés) une centrale sur une rivière qu’on veut pourtant « sauvage » et accueillante au saumon atlantique (lire ici et , et écouter M. Riboulet à 39’30).

© Mediapart

Allô papa bobo. Je note au passage que le président du conseil départemental n’a une nouvelle fois pu s’empêcher de nous parler de sa petite histoire personnelle (vers 37’30 et lire aussi ici) : « Toute la famille du côté de Papa [sic] est de la Montagne bourbonnaise, de La Guillermie, et quand je monte là-haut, comme samedi dernier [sic again], je n’en suis pas le premier ravi. » La cause du mécontentement de M. Riboulet ? Les éoliennes au-dessus de Ferrières-sur-Sichon, et peut-être aussi celles de Saint-Nicolas-des-Biefs (lire ici, et… ).

Je ne sais pas, pour ma part, si ces éoliennes nuisent à certain∙e∙s habitant∙e∙s, à la faune et à la biodiversité des Bois noirs ou des Monts de la Madeleine (ni, le cas échéant, dans quelle mesure). Je ne sais pas non plus si de nouvelles implantations dans les parages seraient bienvenues. Mais je sais que, dans cette « région naturelle » où, faute de reliefs marqués, il n’est souvent pas simple de se situer, les mâts de la Montagne bourbonnaise sont désormais pour moi d’utiles repères, qui ont donc pour effet de me la rendre plus familière encore (idem pour l’éolienne de Saulzet, près de Gannat, qu’on remarque aussitôt arrivé sur le site des Hurlevents, au Vernet).

Résumé à la fois fallacieux (la gauche n’a pas dit vouloir «accélérer l’implantation des éoliennes», ni cesser «les investissements dans le désenclavement routier») et ravageur (pour tout ce qu'il dit, en creux, de l’impuissance des élus locaux). © AGUILERA Frédéric

L'échelon départemental. Sur l’énergie (entre 36' et 48'), comme sur les transports (entre 21’ et 36’), un réel débat a eu lieu ce 14 juin à Clermont-Ferrand, c’est-à-dire sur des sujets où le Département n’est pas seul décisionnaire, et n’est même parfois pas du tout compétent (l’exemple du ferroviaire a été donné). J’ai donc vu dans ce débat télévisé la confirmation que le département pourrait (continuer à) être un cadre pertinent pour la vie démocratique locale, si seulement on lui en donnait les moyens et si tous les acteurs jouaient correctement et complètement le jeu — un cadre d’autant plus pertinent qu’avec le stupéfiant redécoupage hollandais de 2014, les régions se sont encore un peu plus éloignées du citoyen.

La capacité à relayer, organiser et structurer les débats, à servir aussi de « locomotive » pour l’ensemble du territoire (le terme a été utilisé par Mme Lacarin), est l’un des leviers encore à la disposition d’une collectivité comme le Département. Ce lundi soir, quand les candidats de la gauche ont privilégié une « approche globale », consistant notamment à « mettre tous les acteurs autour de la table », M. Riboulet a pour sa part préféré entretenir l’illusion d’un département bâtisseur, encore capable à lui tout seul, par des « choses simples, concrètes, efficaces » (le passage, en l’occurrence, de l’éclairage public en LED et des camions d’entretien de la voirie à l’hydrogène, deux projets qui ne sont pas sans poser de sérieuses questions…), de transformer le quotidien des Bourbonnais. En octobre 2019, le même homme dénonçait pourtant (et avait de bonnes raisons de dénoncer) la perte d’autonomie fiscale des départements.

Jeu des 7 erreurs, entre les présidences Dufrègne (2008-2015) et Riboulet (2017-2021). © Simon Rötig

Sur ces questions de méthode, des clivages nets sont déjà apparus avec le temps : la consultation Riboulet de début 2018 n’avait par exemple pas grand-chose à voir avec les « Rendez-vous de l’Allier » de la présidence Dufrègne (2008-2015), et, d’une majorité à l’autre, la tonalité du journal départemental a fortement varié (voir le thread ci-dessus). Sans parler, évidemment, du comportement de l’actuel président dans l’hémicycle départemental pendant les sessions (je l’ai documenté dans ce billet)

En 2017, Mediapart rappelait justement qu’« à la tête du conseil départemental de l'Allier, M. Dufrègne avait [organisé] des rendez-vous réguliers avec les habitants dans le cadre du programme de démocratie participative et fait voter une aide publique pour permettre aux jeunes de passer leur permis de conduire, [ainsi que] des budgets importants pour les festivals culturels “indispensables à l'attractivité du territoire” : trois mesures [qui] sont passées à la trappe dès le retour de la droite au pouvoir, en 2015 ».

© Simon Rötig

Culture. J’achèverai ce « débrief » par un mot sur la première thématique abordée lors du débat (à partir de 11’), celle de l’« attractivité », à laquelle la politique culturelle a été aussitôt rattachée. Quand la gauche souhaite un soutien le plus large possible aux acteurs culturels du département, M. Riboulet réduit la question à la promotion de « l’identité bourbonnaise » (laquelle est pourtant pure « fabrication », le sujet est mieux documenté depuis peu) et de son « patrimoine » (avec une prédilection pour les châteaux et leurs propriétaires, que Stéphane Bern et Lorànt Deutsch ne renieraient probablement pas). Le programme « Lumières sur le Bourbonnais » (qui reprend bien tôt en cette année électorale, et que je me suis efforcé de décrypter dans le paragraphe « Un été 2020 » de ce billet) fut ainsi conçu comme une façon de « redonner de la fierté aux Bourbonnais » et de leur permettre de « se réapproprier leur histoire » ― des paroles qui, comme celles sur l’éolien, fleurent bon la réaction.

Ce programme de « mapping vidéo » serait, selon M. Riboulet, de la « culture accessible à tous ». D’où la question que je me permets de lui poser, ainsi qu'à son 1er vice-président Frédéric Aguilera et au reste de la majorité sortante : est-il bien « culturel » de diffuser des messages historiques mensongers auprès des Vichyssois∙e∙s et des hommes et des femmes qui visitent notre beau département ?

Aux racines de l’actuelle «misère de la démocratie territoriale», des responsabilités partagées: l’Etat (qui décentralise… sans décentraliser), Macron (qui néglige et brutalise ces élections), médias et candidats (qui ne souhaitent pas, ou ne parviennent plus, à faire la pédagogie de l’action des collectivités). © Simon Rötig


Actualisation du 29.06.2021 : la droite bourbonnaise a remporté 14 des 19 cantons du département lors des élections des 20 et 27 juin. Un tel déséquilibre entre la droite (28 élu·e·s) et la gauche (8+2 élu·e·s) est du jamais-vu depuis (au moins) cinquante ans. Bref débrief ci-dessous : 

© Simon Rötig

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