Pour une justice sociale (partie 9)

Quel est le juste prix d’un bien ou d’un service ? Celui-ci doit-il dépendre de la rareté de l’offre ? De l’intensité de la demande ? De la quantité de travail qui a été effectuée ? Dans cette partie, nous établirons les critères qui définissent une transaction juste. Puis nous verrons comment peut fonctionner concrètement une société solidaire, dont le but serait d'amortir les effets du hasard.

On considère généralement qu’il y a injustice quand un travailleur ne bénéficie pas d’une rétribution qui est à la hauteur de sa contribution à l’œuvre collective. C’est dans cette optique que nous avons interrogé les notions de « productivité » et « d’utilité » dans la partie 6, puis que nous avons cherché à estimer dans la partie 7 les sacrifices que concèdent les travailleurs du fait des responsabilités qu’ils sont amenés à assumer. Dans la partie 8, nous avons voulu mener une réflexion d’ensemble sur le coût humain du travail, à partir du thème de la pénibilité : cela nous a conduit à énumérer les différentes manières par lesquelles le travail peut s’avérer déplaisant ou dangereux. A la suite de cela, nous avons proposé une méthode destinée à comparer la pénibilité globale (physique, psychique et temporelle) subie par les différentes catégories de travailleurs.

Ce délicat exercice de comparaison a été mené avec la volonté de tendre à l’objectivité, en s’appuyant sur un matériel statistique relativement abondant – tout en reconnaissant d’importantes limites et incertitudes. Il en ressort que les travailleurs des catégories subalternes semblent, en général, exposés à une pénibilité plus grande (usure du corps, mais aussi monotonie, contraintes de temps, manque d’autonomie et horaires atypiques) que ceux des catégories supérieures. Une telle conclusion, en termes de justice sociale, donne à penser que les ouvriers et les employés devraient probablement être plus payés (à l’heure travaillée) que professions situées plus haut dans l’échelle hiérarchique.

Maintenant, nous allons nous pencher sur le problème de la justice entre les individus : depuis le début de notre réflexion, nous cherchons à déterminer le juste revenu que chaque travailleur devrait percevoir, comme si l’Etat pouvait directement fixer les ressources à allouer à chaque citoyen. Or, nous ne vivons pas dans un régime collectiviste hyper-centralisé, mais dans une économie libérale au sein de laquelle le marché et l’initiative privée jouent un rôle primordial.

 

                Le juste prix

Il existe plusieurs raisons de penser que la taille de la sphère publique devrait être accrue pour laisser moins de place aux relations marchandes : quelle que soit la force des arguments qui pourraient être déployés en ce sens, cela ne nous dispense pas de devoir penser la justice des échanges économiques entre personnes privées. Même ceux d’entre nous qui voudraient accroître considérablement le périmètre de l’Etat, seraient sans doute sages d’en reste à une forme d’économie mixte qui laisse un moins un espace pour les mécanismes de marché – il s’agit là d’une des leçons essentielles que nous pouvons tirer des expériences communistes ayant été menées au cours du XXème siècle (voir Piketty, 2019, chapitre 12). A partir du moment où les revenus des citoyens ne sont pas tous fixés par la puissance publique, une part de notre réflexion sur la justice sociale doit être consacrée à la question suivante : comment déterminer le juste prix d’une transaction entre deux individus ?

L’enjeu est de taille : si le terme « transaction » peut a priori paraître un peu abstrait, il s’agit en réalité de définir des critères de justice qui pourraient s’appliquer à tous les salaires du secteur privé, et à tous les échanges que nous réalisons dans la vie quotidienne – le prix d’une baguette de pain, le prix de l’intervention d’un plombier, ou le montant du salaire d’un gardien d’immeuble. Que le prix d’une transaction soit trop haut ou trop bas, et l’une des parties deviendra victime d’une injustice : on peut imaginer le boulanger, le plombier et le gardien d’immeuble vivant à grands frais sur le dos de leurs clients, ou, au contraire, travaillant dur pour un revenu faible. Plusieurs critères de justice sont fréquemment employés dans nos raisonnements courants, et notre tâche ici consistera à éprouver la validité de chacun. Cette réflexion ne sera pas dénuée de conséquences politiques, puisque si l’Etat ne fixe pas directement le prix des transactions privées, il dispose néanmoins de leviers qui lui permettent de les influencer (notamment à travers la fiscalité, la réglementation et l’évolution du salaire minimum).

Dans l’histoire, les travailleurs ont très souvent été confrontés à des situations d’injustice flagrante, où celui qui achetait le fruit de leur travail disposait d’une position de force telle que l’artisan ou le laboureur ne pouvaient pas élever leur revenu au-dessus du seuil de subsistance. Cette situation est encore largement répandue dans le monde actuel, des centaines de millions d’ouvriers et de paysans se trouvant contraints de suer sang et eau pour gagner à peine de quoi survivre (on peut penser aux ouvriers des « zones économiques spéciales » dans les pays à faible revenu, ou aux petits paysans asphyxiés par des acheteurs sans scrupules).

Ce problème a conduit à la mise en place de multiples réponses au fil des époques, des réponses qui sont allées de la « police des grains » visant à encadrer les ventes agricoles dans la France du XVIème siècle, à la constitution de puissants syndicats ouvriers, en passant par l’instauration d’un salaire minimum dans de nombreux pays. Ces réalisations politiques ont chaque fois témoigné de l’état des rapports de force sociaux à un moment donné. Dans la sphère intellectuelle, par ailleurs, nombre d’économistes et de philosophes ont tenté de théoriser l’idée de juste prix : ceux-ci ont fait appel à plusieurs notions différentes, comme la rareté, le besoin et l’utilité. Nous allons, à partir d’une série de situations fictives, chercher à déterminer la pertinence de chacun de ces critères de justice.

Avant cela, je souhaite établir une règle morale, qui une interprétation concrète du principe d’égalité : si tous les êtres humains ont la même valeur, le temps de chaque être humain doit avoir la même valeur que le temps de n’importe lequel de ses semblables. L’alternative serait de croire que le temps de certains est plus précieux que le temps des autres. Bien sûr, le prix accordé au temps qu’un travailleur consacre à sa tâche doit être modulé en fonction de certains autres facteurs (intensité du travail, pénibilité, temps de formation préalable, risques encourus, etc.) que nous discuterons plus loin. Néanmoins, dans une situation où ces autres facteurs seraient identiques pour tous les travailleurs, il n’y a pas de raison de penser que le temps de l’un devrait être mieux (ou moins bien) rémunéré que le temps de l’autre. Je reviendrais sur ce point ultérieurement, quand nous aborderons le concept de valeur-travail. Pour le moment, nous allons nous atteler à explorer la dimension morale de plusieurs cas fictifs, et y repérer les écarts à la règle que je viens d’énoncer.

 

                La rareté n’est pas un critère de justice

Imaginons un pays semblable au notre, ou la monnaie nationale est le kopec. Pour simplifier, nous supposerons que tous les travailleurs de ce pays sont exposés à un niveau identique de pénibilité et ont le même niveau de qualification. Michel travaille comme employé de bureau dans une entreprise et il gagne 10 kopecs par heure travaillée. Un jour, il visite un petit village reculé dans lequel vit Roger, qui est mécanicien. La voiture de Michel tombe en panne. Roger peut réparer la voiture en 1 heure, il demande à Michel de lui payer 50 kopecs (une somme que Michel gagne en travaillant 5 heures). Michel ne peut pas repartir sans sa voiture, et il n’y a pas d’autre mécanicien aux alentours : il accepte ce prix.

Ici, Michel a travaillé 5 heures pour financer un service qui requiert seulement 1 heure de travail. Sa situation est analogue à celle d’un malade devant payer un médecin qui pratique de larges dépassements d’honoraires parce qu’il est le seul spécialiste de la maladie en question. On peut aussi penser à une entreprise d’informatique, où un informaticien serait payé deux fois plus qu’une secrétaire parce que le patron a plus de mal à trouver des informaticiens que des secrétaires. De tels mécanismes de marché apparaissent de manière spectaculaire dans le football professionnel, où certains athlètes reçoivent des salaires astronomiques (plus de 4 millions d’euros par mois [1]) car ils possèdent un talent rare et que leur « valeur » est fixée dans le cadre d’une sorte de vente aux enchères planétaire, où les acheteurs (les clubs) disposent de moyens financiers colossaux. Pourtant, rien n’indique que les footballeurs d’aujourd’hui aient plus de méritent ou travaillent plus dur que ceux des années 60, qui recevaient des salaires infiniment plus bas.

Dans notre exemple de la panne de voiture, l’absence d’alternative satisfaisante conduit Michel à accepter un échange inégal, dans lequel les fruits de son travail (10 kopecs de l’heure) sont dotés d’une valeur nettement inférieure aux fruits du travail de l’autre partie (50 kopecs de l’heure) [2]. Imaginons maintenant une situation légèrement différente : la panne de voiture n’est pas sévère, et Michel pourrait repartir avec son véhicule. Simplement, il constate que Roger le mécanicien manque de clients : Michel propose alors à Roger de faire la réparation pour 5 kopecs (dans la ville où il habite, cela lui coûterait 10 kopecs). Roger doit travailler pour vivre, et personne d’autre ne lui en offre la possibilité : il accepte. A nouveau, ici, une partie accepte un échange dans lequel les fruits de son travail (5 kopecs de l’heure) sont dotés d’une valeur inférieure aux fruits du travail de l’autre partie (Michel, à son travail, est payé 10 kopecs de l'heure). La situation de Roger est analogue à celle d’un travailleur peu qualifié dans une société de chômage de masse : celui-ci accepterait un emploi pour un salaire très bas (vendeur de sandwiches, employé de supermarché, manutentionnaire, etc.) parce qu’il doit travailler pour vivre, et qu’aucune alternative satisfaisante ne se présente à lui.

A la lumière de ces illustrations, la rareté apparaît pour ce qu’elle est : une simple composante du rapport de force entre les deux parties. Que la panne de voiture empêche Michel de repartir, ou pas, ne change rien au mérite respectif de ces deux personnes. Michel fait toujours le même travail dans son entreprise, et Roger réalise une prestation équivalente (en termes de durée et de difficulté [3]). Néanmoins, les caractéristiques de la situation déterminent la rareté de l’offre ou de la demande, et pèsent donc lourdement sur les termes de l’échange – d’une manière qui est moralement arbitraire. Bien sûr, on peut imaginer que les personnes impliquées dans la transaction modèrent leurs exigences de prix de façon à ne pas profiter abusivement de la situation dans laquelle ils se trouvent : ils choisiraient alors d’agir dans un souci de justice, en dépit du critère de rareté.

 

                L’intensité des besoins

Pour déterminer le juste prix d’une transaction, un autre critère potentiellement pertinent est l’intensité du besoin que cette transaction vise à satisfaire. N’est-il pas normal que je paye le prix fort pour un bien ou un service dont j’ai terriblement besoin ? A l’inverse, n’est-il pas normal que je consacre une moindre part de mon budget aux biens et services qui ne me sont pas indispensables ? Nos intuitions morales peuvent nous amener à penser ainsi. Cette supposée évidence est pourtant trompeuse, et nous allons le comprendre à partir des exemples suivants.

Véronique est kinésithérapeute, et gagne 10 kopecs par heure travaillée. Aujourd’hui elle va faire ses courses : elle veut acheter de la bière et des pommes de terre. Dans son village, le cultivateur consacre 1 heure de travail à produire un kilogramme de pommes de terre (qu’il vend au prix de 10 kopecs), et le brasseur consacre 1 heure de travail à produire 1 litre de bière (qu’il vend au prix de 10 kopecs). Véronique n’a sur elle que 15 kopecs. Elle a besoin de pommes de terre pour se nourrir, mais peut vivre sans bière… aussi, après avoir acheté un kilogramme de pommes de terre, elle va voir le brasseur et lui propose les 5 kopecs qui lui restent pour un litre de bière (dans notre exemple, la bière est conditionnée uniquement en bouteilles d’un litre, le brasseur ne peut pas vendre un demi-litre). Ce prix est-il un juste prix ?

Nous nous retrouvons ici dans une situation similaire à celles évoquées plus haut, à savoir que le fruit du travail du brasseur se voit allouer une valeur moindre (1 heure pour 5 kopecs) que le fruit du travail du cultivateur, ou de Véronique (Véronique et le cultivateur reçoivent chacun 10 kopecs par heure travaillée). Si le brasseur accepte des transactions de cette sorte, il en vient à une situation où il travaille autant que les autres en gagnant deux fois moins, ou à une situation où il gagne autant que les autres en travaillant deux fois plus. En résumé, la valeur de son travail s’abaisse jusqu’à ne plus être que la moitié de la valeur du travail des autres.

Supposons que le brasseur, comme la plupart d’entre nous, n’a pas hérité d’une immense fortune : il doit donc travailler pour vivre, et sa décision d’accepter ou pas l’échange proposé par Véronique dépendra essentiellement des alternatives dont il dispose. Dans le cas où il a du mal à vendre ses produits (peut-être que tout le monde achète en priorité des pommes de terre, et il ne reste plus d’argent à personne pour acheter de la bière), il sera poussé à accepter l’échange. Dans le cas où il dispose d’une clientèle abondante, il aura le loisir de refuser l’offre de Véronique afin de conclure une transaction plus avantageuse avec un autre client.

Quoi qu’il en soit, ces deux alternatives ne préjugent en rien du mérite dont aura fait preuve le brasseur, et elles ne relèvent aucunement des choix qu’il a fait : que la conjoncture soit bonne ou mauvaise pour les brasseurs, cela ne change rien au temps et au soin que celui-ci aura consacré à sa production. Les êtres humains auront toujours un besoin vital de certaines choses (pommes de terre, maisons, combustible pour le chauffage) et pourront toujours se passer – même à regret – de certaines autres choses (bière, romans, spectacles de ballet) [4]. Cela doit-il avoir pour conséquence que les travailleurs dont la production est indispensable reçoivent un revenu supérieur aux travailleurs dont la production est « facultative » ?

Cette distinction, il faut le souligner, ne recouvre pas complètement la notion d’utilité : certains considèrent que, si la vie est biologiquement impossible sans pommes de terre (ou sans maison pour s’abriter de la pluie, ou sans chaleur pour survivre à l’hiver), elle n’a pas d’intérêt sans le plaisir de savourer une bonne bière (ou de lire un roman, ou de voir un spectacle). A partir de là, comment dire, de la bière ou de la patate, quelle est la plus « utile » ? Laquelle répond au plus grand besoin ? Entre le brasseur et le cultivateur, l’un des deux doit-il être plus rémunéré parce que son travail est plus indispensable ? (nous avons déjà discuté la question de l'utilité dans la partie 6, et nous reviendrons dessus dans la partie 10)

Pour beaucoup d’entre nous, notre intuition morale tendrait à nous faire dire que non. Cependant, quand la nourriture vient à manquer, les brasseurs peinent à trouver acheteur, tandis que les cultivateurs peuvent vendre leur produit à n’importe quel prix (a contrario, quand la récolte de patates est particulièrement abondante dans tout un pays, leur prix chute et les cultivateurs sont contraints de brader le fruit de leur travail pour attirer des acheteurs) [5]. Ce type de situation fait d’ailleurs apparaître le caractère profondément injuste d’un prix qui serait fixé selon l’intensité du besoin de l’acheteur : dans une telle perspective, il serait légitime de vendre la nourriture plus cher à une personne pauvre qui souffre de la faim, qu'à un bourgeois au ventre bien rempli.

Essayons de poursuivre notre réflexion avec un autre exemple : imaginons une femme nommée Gabrielle. Celle-ci vend des poulets rôtis, elle a son propre magasin qui lui permet de gagner 10 kopecs par heure travaillée. Elle estime (sans se tromper) que la présence d’un animateur déguisé en poulet attirerait quelques clients supplémentaires, et lui permettrait de gagner 2 kopecs de plus par heure. Elle publie donc une offre d’embauche, qui indique un salaire de 1 kopec de l’heure. Si le salaire montait à 2 kopecs, elle n’aurait aucun intérêt à embaucher quelqu’un qui lui coûte autant qu’il lui rapporte. Pire, si le salaire montait à plus de 2 kopecs, elle perdrait de l’argent pour payer son salarié ! Cela ne serait assurément pas juste pour Gabrielle. Pour autant, ce salaire de 2 kopecs de l’heure est-il juste pour la personne qu’elle va embaucher ? Le salarié déguisé en poulet, s’il accepte ce prix, devrait travailler dix fois plus que Gabrielle pour atteindre le même revenu qu’elle.

 

                La valeur-travail

Les considérations que je viens d’exposer ont pour but de mettre en lumière l’écart qui peut exister entre le prix de marché et le juste prix. Quand nous croyons qu’il est juste que le prix d’une transaction soit déterminé par des critères comme la rareté ou l’intensité des besoins, nous confondons le marché et la morale. Nous raisonnons à partir de ces critères de justice erronés car nous avons intériorisé les logiques de marché, qui sont des rapports de force, et nous commettons l’erreur d’accorder une légitimité morale à ces rapports de force. Comme nous l’avons vu dans les exemples ci-dessus, les critères de justice basés sur les logiques de marché sont erronés car ils ne respectent pas le principe d’égalité en valeur de tous les êtres humains. Ce constat ne doit pas nous conduire à céder au fatalisme : si le marché ne satisfait pas spontanément les exigences de la justice, il peut cependant être régulé par l’action politique dans un objectif de justice sociale.

Evidemment, cela implique préalablement de définir ce que doit être la justice sociale. Car si nous parvenons à bien saisir que le prix de marché n’est pas nécessairement le juste prix, il nous reste cependant à trouver une manière de déterminer où se situe ce juste prix. Heureusement pour nous, certains grands penseurs des siècles passés ont bien pavé la voie : John Locke, Adam Smith, David Ricardo et Karl Marx ont tous mis en exergue l’importance capitale du travail dans la détermination de la valeur des choses. Pour Locke, la propriété d’une terre n’est justifiée que par le travail qu’on a consacré à la mettre en valeur (1662). Pour Smith, « le travail est la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise. » (1776) Pour Ricardo, la valeur d’un bien dépend de la quantité de travail nécessaire à sa production (1817). Marx, quant à lui, considère que le travail est à l’origine de toute valeur d’échange : « en tant que valeurs toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé » (1867). L’accent mis par ces auteurs sur le travail comme source de la valeur des biens, a donné naissance au concept économique de « valeur-travail » (qui ne doit pas être confondu avec l’expression « valeur travail », souvent utilisée avec l’intention de stigmatiser les personnes sans emploi).

Si le travail est à l'origine de la valeur des choses, il est donc la source légitime de la propriété : j'ai le droit de posséder les fruits de mon travail, ainsi que les biens que j'ai acquis grâce à la vente des fruits de mon travail. Nous rejoignons ici les réflexions menées dans la partie 1, au cours de laquelle nous soulevions la question suivante : qu’est-ce qui légitime la propriété privée ? Pour quelle raison morale devons-nous respecter le droit de propriété ? Si ce respect est profondément ancré dans notre culture et s’impose comme une évidence dans nos raisonnements quotidiens (« ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est à toi »), on pressent aussi qu’un ordre social inégalitaire fondé uniquement sur l'institution qu’est le droit de propriété – qui serait alors une valeur « ultime » ne reposant sur rien d’autre qu’elle-même – s’avèrerait fragile et très susceptible d’être renversé par des rébellions.

Certes, les régimes propriétaristes en vigueur au XIXème siècle ont longtemps perduré malgré l’ampleur de leurs excès [6]. Il n’en reste pas moins que, de longue date, les possédants ont cherché à justifier leur situation en faisant appel à des critères moraux qui viennent « à la rescousse » du droit de propriété : au fil des siècles, ils ont tour à tour affirmé que leur richesse était la condition de la paix et de la prospérité, que leur rang supérieur découlait de l’ordre divin ou de l’ordre naturel, ou encore que leur fortune était simplement la récompense de leur excellence.

C’est à travers ce prisme que l’on peut comprendre les références fréquentes à l’égalité des chances, à la méritocratie ou aux « premiers de cordée » : la richesse des nantis, dans ce discours, n’est pas légitime par principe. Sa légitimité dépend des conditions dans lesquelles elle a été acquise. A-t-elle été acquise par l’héritage, ou par la chance ? A-t-elle été gagnée en exploitant les travailleurs ? Ou a-t-elle été accumulée patiemment grâce à un dur travail et des décisions judicieuses ? Dans le discours méritocratique, la fortune est légitime parce qu’elle découle d’une supériorité morale, elle est légitime parce qu’elle constitue la récompense due aux individus les plus opiniâtres, audacieux ou talentueux (voir partie 4). Elle est la résultante du travail, du temps sacrifié, des risques pris et des compétences déployées. En fin de compte, le discours contemporain qui vise à légitimer les inégalités ne dit pas autre chose que ce que disaient Locke ou Marx : c’est le travail qui est à l’origine de la valeur des choses. Mais là où le bât blesse, ce que de vastes désaccords peuvent apparaître quant à la manière dont nous définissons le travail, et à la manière dont nous souhaitons pondérer ses composantes : le temps, l’intensité, et le risque.

 

                Travailler, c’est vendre son temps

On peut considérer que le travail est avant tout une quantité de temps que nous consacrons à une tâche. Tout travail demande du temps : qu’il soit agréable ou déplaisant, détendu ou stressant, il implique que nous utilisions notre temps pour réaliser cette tâche plutôt que pour toute autre chose. Qu’est-ce qu’un contrat de travail ? En premier lieu, c’est un document à travers lequel je m’engage à consacrer une part de mon temps aux activités qui me seront demandées par mon employeur. En échange, ce dernier s’engage à me verser une somme d’argent. Même si le travail en question correspond à mes intérêts et me procure du plaisir, mon temps reste contraint par la situation de travail : si je respecte les termes du contrat, cela signifie que je n’ai pas la liberté de commencer ou de finir ma journée à n’importe quelle heure.

Je ne peux pas partir en vacances à ma guise, et je ne peux pas m’arrêter à tout instant si je ne suis plus disposé à faire ce travail. Même si je travaille dans un domaine qui me passionne – disons que je suis saxophoniste professionnel – il y a des jours où je ne veux pas jouer du saxophone (ou bien je veux jouer du saxophone, mais d’une autre manière que celle qui est attendue de moi au travail). Certains peuvent même refuser de transformer leur passion en un travail rémunéré, afin de ne pas écorner l’enthousiasme qui les anime quand ils s’adonnent à leur passion en toute liberté. Travailler, de ce point de vue, revient à vendre une part de sa liberté. [7]

Bien souvent, nous préférerions faire autre chose plutôt que d’aller travailler : nous préférerions passer notre temps à profiter de notre conjoint, de nos amis, de nos enfants… Nous préférerions peut-être lire des livres, gratter une guitare ou jouer au football. Pourtant, chacun d’entre nous doit gagner sa vie, et c’est pourquoi nous partons les yeux ternes, dans le froid humide du matin, passer la journée sans ceux que nous aimons. De plus, les temps de trajet et la fatigue causée par le travail grignotent trop souvent le maigre temps que le travail lui-même nous avait laissé : ainsi, beaucoup d’entre nous ont du mal à profiter pleinement de leur vie privée car le travail leur pompe le reste d’énergie dont ils auraient besoin. Le soir, ils peinent à établir un contact de qualité avec leurs proches, sont irritables, soucieux ou simplement absents. Quand vient le weekend, ils ont besoin de se reposer et ne peuvent pas faire les activités qu’ils auraient voulu faire. Ou bien ils doivent se consacrer à une multitude de tâches domestiques qu’ils n’ont pas pu réaliser pendant la semaine, parce qu’ils étaient occupés à vendre leur temps en échange d’un salaire.

 

                Une acception large du temps de travail

Un point doit être précisé ici : lorsque nous comptabilisons la quantité de temps qui doit être rémunérée, nous ne devons pas nous limiter à considérer uniquement le temps que le travailleur a consacré à réaliser sa tâche. Il est nécessaire d’inclure dans ce calcul le temps de préparation, de formation, et plus généralement tout le temps qui a rendu possible la réalisation de cette tâche. Dans le monde de l’art, ou du sport professionnel, le temps passé à réaliser la tâche précise pour laquelle on sera rémunéré est ridiculement court par rapport à tout le temps que le travailleur a consacré à sa discipline. Un tableau peut être peint en quelques heures, et un match de boxe ne dure au plus que 12 rounds de 3 minutes. Pourtant, combien de centaines d’heures l’artiste a-t-il consacré à perfectionner sa technique et à mener sa recherche créatrice, pour aboutir à une toile qui sera mise en vente ? Combien de centaines d’heures le boxeur a-t-il consacré à préparer son corps et son esprit à la performance qu’il tentera de réaliser quand il montera sur le ring ?

Cette logique s’applique aussi au cas ordinaire de la formation et de l’apprentissage : soit les travailleurs doivent être rémunérés pendant la formation qui leur permettra d’exercer leur métier, soit leur salaire doit prendre en compte le temps consacré à des formations non rémunérées. Il serait injuste que, après avoir consacré deux années de sa vie à développer ses compétences sans recevoir de rémunération, un travailleur soit payé exactement comme ses collègues qui n’ont pas fait ce choix. Si ces considérations paraissent plaider en faveur des inégalités liées au niveau de diplôme, il importe de mesurer l’écart entre les inégalités actuelles et celles, bien plus tempérées, que je défends en écrivant ces lignes : dans notre société, les diplômes permettent généralement à leur titulaire de bénéficier de larges suppléments de rémunération – en comparaison avec ce que perçoivent les travailleurs non diplômés.

J’ai déjà présenté, dans la partie 5, les raisons pour lesquels ces suppléments de rémunération me paraissent excessifs : non seulement le diplôme donne la possibilité d’exercer un métier qui nous plaît et qui nous correspond, mais il constitue également une protection contre le chômage. De plus, tout le monde ne dispose pas des capacités intellectuelles nécessaires pour acquérir un diplôme de niveau élevé, ce qui transforme la rémunération excessive des diplômes en un privilège réservé à une sorte « d’aristocratie de l’intelligence ». Quand je mentionne l’importance d’indemniser le temps consacré à la formation, cet argument moral ne peut découler que sur des montants bien plus modestes que les inégalités que nous constatons dans la société actuelle : si, disons, un travailleur a consacré 10 % de sa carrière à se former sans être rémunéré (soit 4 ans, sur une carrière de 40 ans), on peut soutenir que son revenu devrait intégrer ce sacrifice en étant réhaussé de 10 ou 15 %. A cela il faut ajouter, ou soustraire, les autres facteurs qui permettent d’établir des inégalités justes : par exemple, le travailleur ayant passé quatre ans à se former devrait être moins payé qu’un autre qui ne possède aucune formation, mais qui réalise un travail beaucoup plus pénible (voir partie 8).

 

                L’intensité du travail

Si le temps est une composante centrale de la valeur-travail, il doit cependant être complété par la prise en compte d’autres réalités, qui peuvent être regroupées dans la catégorie d’intensité du travail. Toutes les heures de travail ne se valent pas : une heure passée à préparer un cours d'anglais pour des élèves de lycée est moins coûteuse pour le travailleur, que, disons, une heure passée à actionner un marteau piqueur. Ou qu’une heure passée sur les genoux, penché, à poser du carrelage. Ou qu’une heure passée à l’hôpital psychiatrique, à tenter d’apaiser un patient en pleine crise psychotique. Ou qu’une heure passée dans une réunion lourde d’enjeux, à présenter un projet stratégique sous l’œil sévère des dirigeants de l’entreprise.

Bien entendu, chaque métier implique des moments où le travail est plus intensif et des moments plus détendus, mais le lecteur pourra convenir que l’intensité moyenne d’une journée de travail diffère selon les professions et selon les postes. Pour prendre en compte cette intensité dans notre souci de justice sociale, il paraît donc nécessaire de moduler le prix d’une heure de travail en fonction des coûts associés que le travailleur est amené à subir : inconfort, douleur, usure du corps, souffrance morale, stress… Ne pas prendre en compte l’ensemble de ces coûts, et rémunérer toutes les heures de travail au même prix, ce serait commettre une injustice à l’encontre de ceux qui exercent les métiers les plus durs.

Une fois cela établi, il reste encore à déterminer la manière dont le niveau d’intensité doit, en pratique, influer sur la rémunération – un problème sur lequel nous nous pencherons dans la partie 12, lorsque je présenterai une série de propositions politiques concrètes en faveur de la justice sociale. A intensité équivalente, cependant (ou s’il nous est impossible de distinguer quelle personne réalise un travail de plus grande intensité) la justice exige que les heures de travail des uns et des autres soient rémunérées de la même manière. Comme expliqué plus haut, cette règle morale découle simplement du principe d’égalité de valeur entre tous les êtres humains. Si nous avons tous la même valeur, le temps de chacun a la même valeur que le temps des autres. Chaque heure travaillée devrait ainsi rapporter la somme nécessaire… pour acheter une heure du travail de quelqu’un d’autre.

 

                Prendre en compte les risques

L’intensité dépend donc du niveau de pénibilité physique et psychique auquel le travailleur est soumis (en considérant la pénibilité dans un sens large, telle que nous l’avons définie dans la partie 8), et elle dépend aussi des risques auquel il est exposé. Ces risques peuvent prendre de multiples formes : il peut s’agir de risques physiques (chute d’un échafaudage, brûlure, intoxication, etc.), de risques psychologiques (situations traumatisantes, violences verbales, burn-out, etc.) mais aussi de risques financiers. Si les risques physiques et psychologiques ont été largement abordés dans les parties précédentes, la question du risque financier n’est pas à négliger : celui-ci concerne à la fois les entrepreneurs et les travailleurs précaires.

Nous avons imaginé plus haut une entrepreneuse nommée Gabrielle : avec son magasin de poulets rôtis, elle est exposée au risque de faillite. Ce risque peut se concrétiser si un scandale sanitaire détourne les consommateurs des produits qu’elle propose, si un renchérissement des aliments d’élevage fait grimper le coût du poulet, ou si un concurrent s’installe dans son quartier. A partir de là, il peut être considéré comme juste que le prix que Gabrielle demande pour ses poulets inclue les risques auxquels elle est exposée. Imaginons un instant que nous disposions d’une information complète et parfaite, et simplifions radicalement la situation pour faire émerger un principe : si Gabrielle avait 10 % de risque de faire faillite et de perdre tout ce qu’elle a investi dans son entreprise, il ne serait pas injuste qu’elle relève de 10 % le prix de ses poulets. Même en prenant acte de la difficulté à établir ce que serait précisément le montant du « juste supplément » à appliquer sur le prix des poulets (10 % ? 20 % ? 30 %) il paraît clairement légitime que les revenus perçus par Gabrielle soient suffisamment élevés pour compenser le risque de faillite auquel elle est exposée.

La puissance publique dispose de leviers pour agir là-dessus : si l’Etat ne décide pas directement du prix des poulets rôtis, ni du revenu total perçu par Gabrielle, il établit cependant des barèmes d’imposition qui affectent les revenus des entrepreneurs. Il doit donc intégrer des considérations de justice dans le fonctionnement du système fiscal – notamment, pour le cas qui nous occupe présentement, en ce qui concerne l’impôt sur le revenu et l’impôt sur le bénéfice des sociétés.

Bien sûr, il est crucial de tenir compte de la grande hétérogénéité du monde patronal : de l’indépendant qui gère une micro-société sans salariés, au P-DG d’un gigantesque groupe multinational, il existe une grande diversité de situations (voir dir. Offerlé, 2017, pp. 9-40) et de multiples degrés d’exposition au risque de faillite. Actuellement, le système fiscal semble fonctionner à rebours de ce qu’exigerait la justice sociale : les entreprises les plus grandes et les plus solidement établies savent manœuvrer à travers les failles du système fiscal et bénéficient généralement de taux d’imposition réels situés assez bas [8], tandis que les petites sociétés réellement exposées au risque de faillite doivent composer avec un taux d’imposition des bénéfices fixé autour de 30 %.

Si les lobbies patronaux tentent généralement d’utiliser l’image du petit entrepreneur criblé de dettes afin d’obtenir des allègements de la fiscalité pour toutes les entreprises, y compris les plus grandes, il nous incombe de refuser cet amalgame afin de formuler des propositions politiques capables de combattre les injustices là où elles se trouvent réellement. Pour ce faire, on peut opter pour un impôt progressif sur les bénéfices des sociétés, dont le taux augmenterait avec la taille de l’entreprise [9]. On peut aussi choisir de réduire l’impôt sur les sociétés et de reporter la charge fiscale vers l’impôt progressif sur le revenu, afin de faire contribuer chaque individu en fonction de ses véritables possibilités. Les petits patrons qui peinent à se verser à eux-mêmes une rémunération décente seraient ainsi épargnés par la fiscalité, tandis que les actionnaires fortunés devraient remettre une part substantielle de leurs profits au trésor public. Nous reprendrons ces réflexions dans la dernière partie de cette série d’articles.

Revenons à la situation de Gabrielle, et considérons une piste de réflexion quant à la méthode qui devrait être utilisée pour calculer le montant nécessaire pour indemniser son risque de faillite. On peut imaginer un système public « d’assurance-faillite » pour les entrepreneurs : si ceux-ci pouvaient souscrire une assurance leur permettant de couvrir le risque de faillite, quel serait le coût de cette assurance ? Le fait qu’il s’agisse d’un service public élimine le risque que cette assurance ne gonfle ses marges bénéficiaires sur le dos de ses assurés – le prix du contrat d’assurance ne refléterait donc que le coût réel des faillites subies par les assurés [10]. Un tel système (dont la faisabilité reste, bien sûr, à confirmer) nous offrirait un moyen de chiffrer le risque encouru par Gabrielle, et de connaître le montant des revenus supplémentaires qui lui permettraient de compenser les risques qu’elle prend.

 

                Précaires et entrepreneurs, même combat ?

Bien entendu, nous ne sommes pas face à une alternative binaire où les deux seuls destins auxquels Gabrielle fait face seraient la réussite perpétuelle ou la faillite totale. Si Gabrielle venait à faire faillite, elle pourrait schématiquement se retrouver dans quatre cas différents. 1) Son affaire n’a pas encore pu générer de profit, et elle perd l’argent qu’elle avait investi – non seulement son travail n’a pas été rémunéré, mais elle a subi une perte nette sur son capital. 2) Son affaire a généré suffisamment de revenus pour couvrir ses frais d’investissement, mais pas assez pour dégager un profit. Dans ce cas, Gabrielle n’a pas perdu son capital mais elle a travaillé pour rien. 3) Son affaire a généré des profits avant de faire faillite, mais pas suffisamment pour rémunérer convenablement le travail qu’elle y a consacré. Elle a donc reçu une rémunération inférieure à la valeur-travail de son activité. 4) Pendant une longue période, son affaire a généré suffisamment de profits pour rémunérer confortablement son travail (avec un revenu horaire supérieur à la moyenne). Quand elle doit finalement mettre la clé sous la porte, Gabrielle se retrouve simplement sans emploi.

Sa situation serait alors analogue à celle des travailleurs précaires, qui vivent sous le régime de l’intérim, de l’intermittence ou des contrats courts [11]. Ceux-ci courent le risque de se retrouver sans emploi : ils s’exposent à ce que personne n’achète leur travail pendant une période – les laissant donc privés de revenu, mis à part les allocations chômage auxquelles ils peuvent prétendre si leur situation le permet. Ce risque est, évidemment, très variable selon les professions exercées et l’état du marché du travail spécifique à cette profession. Quand un informaticien peut trouver dans l’intérim une liberté confortable et la possibilité de découvrir différents environnements de travail, un agent d’entretien subira plutôt sa situation d’intérimaire qui le prive d’un revenu régulier et de la sécurité dont il a besoin pour vivre sa vie. Certains estiment que la précarité est une réalité irrémédiable du fonctionnement de l’économie, et qu’il n’y a pas à la considérer comme une injustice. Ce point de vue est conforté par le chômage de masse dont souffre notre société, qui contraint les travailleurs les moins qualifiés à accepter d’être embauchés quelles que soient les conditions.

Mais considérons la situation suivante : un travailleur a le choix entre un emploi stable et une mission à durée déterminée. Supposons que les deux sont pareillement utiles du point de vue de l’intérêt général (il peut s’agir d’un travailleur intérimaire qui doit remplacer un infirmier en arrêt-maladie, renforcer les effectifs d’une usine pendant un pic de production, ou encore œuvrer à l’organisation d’un festival de théâtre). Il y a donc besoin que certains travailleurs acceptent de s’engager dans des missions à durée déterminée. Ne serait-il pas juste de leur verser un supplément de rémunération ? En acceptant un contrat à durée limitée (CDD ou intérim), le travailleur assume un risque de chômage et accepte de prendre la peine de chercher à nouveau un travail quand sa mission sera terminée.

Son exposition au risque n’est pas fondamentalement différente de celle qui concerne les entrepreneurs : s’il n’a pas à craindre de perdre son capital (à supposer qu’il en ait un), il est cependant soumis à de fortes incertitudes concernant la suite de sa vie professionnelle. Le contrat court impose donc un coût supplémentaire au travailleur, et la justice exige que ce coût – comme tous les autres coûts, qu’ils prennent la forme du volume horaire, du risque ou de la pénibilité – soit indemnisé. C’est d’ailleurs le sens que l’on peut donner à certaines dispositions légales actuellement en vigueur, comme la prime de précarité associée aux CDD et le régime des intermittents du spectacle. Il resterait évidemment à déterminer si ces dispositions sont suffisantes, mais cela ne sera pas traité dans le cadre de cette série d’articles.

 

                Remettre la compétence à sa juste place

Beaucoup de discours au sujet de la justice sociale et du juste salaire, présentent la compétence comme le principal critère de justice que nous devrions respecter (voir par exemple les propos de la représentante de la CFDT dans cette émission de France Culture). Selon cette perspective, les travailleurs devraient avant tout être rémunérés selon leur niveau de qualification – qu’ils aient acquis cette dernière par les études ou par l’ancienneté. Les plus qualifiés d'entre nous devraient recevoir des salaires élevés, tandis que les moins qualifiés devraient se contenter de salaires modestes.

Or, comme nous l’avons vu dans les parties 2, 5 et 6, les diplômes et le niveau de compétence dépendent lourdement de réalités moralement arbitraires comme les aptitudes naturelles, l’origine sociale et les hasards de la vie. Sans même prendre en compte le point de vue déterministe (voir partie 3) et les facteurs qui conduisent certains individus à être plus enclins à l’effort que d’autres, nous devons reconnaître qu’une justice basée sur la compétence serait lourdement dépendante des circonstances de nos vies, de réalités qui ne dépendent pas de nous et que nous n’avons pas choisies. Il s’agirait d’une justice de type capacitaire, qui, nous l’avons déjà dit dans la partie 1, entérine des inégalités moralement arbitraires et enfreint le principe d’égalité entre tous les êtres humains.

La compétence ne fait donc pas partie de ce que l’on peut raisonnablement appeler le mérite (nous reviendrons là-dessus dans la partie 10). Si un certain niveau d’incitations financières est nécessaire pour attirer les bons individus aux bonnes places, ou pour conduire les plus talentueux à cultiver leurs talents, ces incitations ne doivent pas prendre une forme morale (« vous méritez de recevoir ce niveau de salaire ») mais plutôt une forme contractuelle qui repose simplement sur une promesse faite par la société : « si vous acceptez d’occuper tel poste (ou si vous suivez tel cursus universitaire), la société s’engage à vous rémunérer à tel niveau ».

C’est le point de vue de John Rawls, qui s’est employé à « dé-moraliser » le mérite pour le remplacer par la notion plus instrumentale « d’attentes légitimes » [12]. Cette approche permet d’éviter qu’une « double peine » soit infligée aux moins talentueux d’entre nous, les revenus inférieurs se doublant d’une honte de l’échec dans les sociétés où le succès professionnel est considéré comme une marque de valeur morale. Rawls cherche à combiner l’existence d’incitations financières avec le constat que le mérite réel ne peut pas être mesuré, et il aboutit ainsi à cette proposition d’extraire les incitations financières du champ de la morale. Dans la perspective de Rawls, les hauts salaires ne sont pas mérités, ils sont simplement utiles pour orienter les comportements et faire fonctionner l’économie.

 

Le coût du hasard 

Si toutes ces considérations sont soutenables sur le plan théorique, qu’en est-il du fonctionnement réel des transactions entre acteurs économiques ? Pour le savoir, nous pouvons considérer la situation suivante : Pierre fabrique des paniers, et Jérémy veut acheter un panier. Jérémy travaille dans la restauration, il est payé 10 kopecs de l’heure. En posant que Pierre est moyennement doué dans son domaine, on estime qu’il fabrique un panier en 2 heures. Respectant le principe de la valeur-travail, et supposant que le travail de Pierre est de même intensité que celui de Jérémy (même niveau de pénibilité et même niveau de risque), on considérera que Jérémy doit payer le panier de Pierre avec la somme d’argent qu’il a gagné en travaillant 2 heures (soit 20 kopecs). Au vu de ce que nous avons développé plus haut, cette situation peut être considérée comme juste (2h contre 2h).

Mais posons maintenant que Pierre est peu doué, voire franchement mauvais (malgré ses efforts) dans l’art de fabriquer les paniers : il ne met pas 2, mais 4 heures pour en fabriquer un. Jérémy doit-il payer à Pierre un prix deux fois plus élevé, avec l’argent qu’il a gagné en travaillant 4 heures ? Jérémy aurait alors des raisons de crier à l’injustice, puisqu’il doit acheter les paniers à un prix élevé en raison d’un état de fait (le manque de talent de Pierre) qu’il n’a pas choisi et sur lequel il n’a aucune prise. De fait, son niveau de vie est abaissé (l’argent consacré à acheter un panier ne servira pas à acheter autre chose) par un malheureux hasard.

Considérons maintenant l’alternative inverse : si Pierre vend ses paniers au prix de 20 kopecs, mais qu’il travaille 4 heures pour en produire un, alors il doit travailler deux fois plus que Jérémy pour obtenir le même niveau de revenu que lui. Cette situation est assurément injuste : ici, Jérémy voit la valeur de son temps travaillé considérablement réduite à cause d’une réalité qu’il n’a pas choisie et qu'il ne contrôle pas (son manque de talent). Sa condition se trouve nettement détériorée – grosso modo, il doit choisir entre travailler deux fois plus que Jérémy pour gagner le même revenu que lui, ou travailler autant que Jérémy et accepter un revenu deux fois moins élevé que lui – à cause d’un malheureux hasard.

On le constate, ces deux solutions (Jérémy payant deux fois plus, ou Pierre travaillant deux fois plus) apparaissent comme des injustices flagrantes et cela donne l’impression que nous faisons face à un dilemme insoluble. Une manière possible d’atténuer l’impact de la malchance sur le fabricant de paniers et sur son client, serait de leur faire se partager le coût du hasard. Il s’agirait d’une solution à mi-chemin entre les deux que nous venons d’évoquer : Jérémy ne paierait pas 40 kopecs par panier, ni 20, mais 30. Pour acheter un panier, il devrait donc travailler une heure de plus que si Pierre était moyennement doué, et Pierre verrait une baisse de son revenu par heure travaillée, sans que celui-ci ne soit divisé par deux.

 

                La communauté solidaire

Même si Pierre et Jérémy répartissaient entre eux le coût du hasard, ce dernier impacterait fortement leurs conditions de vie (le coût des paniers pour le client, le revenu horaire pour le fabricant) et cela devrait nous pousser à chercher une solution moins insatisfaisante. Pour avancer dans cette direction-là, il est utile de nous rappeler qu’à l’évidence Pierre et Jérémy ne vivent pas dans une bulle, et qu’ils ne sont pas les deux seuls membres de la société à laquelle ils appartiennent. Si le hasard a fait que Pierre manque de talent, rien n’oblige à ce que lui et son client soient seuls à subir l’intégralité du coût de cette malchance. Une solution envisageable serait donc que l’ensemble de la communauté supporte le coût du hasard, de sorte que celui-ci n’affecte aucun de ses membres de manière arbitraire et disproportionnée.

Quels changements cela implique-t-il en ce qui concerne le commerce de paniers ? Si nous considérons que Pierre et Jérémy vivent sur une petite île au sein d’un groupe de 10 personnes, Pierre peut continuer à vendre ses paniers au prix de 20 kopecs, même s’il met 4 heures à les confectionner : la communauté lui versera une indemnisation pour son manque de talent, d’un montant de 2 kopecs par membre du groupe. Au bout du compte, Jérémy (le client) aura donné 22 kopecs pour ce panier (20 + les 2 kopecs qu’il verse en tant que membre de la communauté), et Pierre a gagné 38 kopecs pour 4 heures travaillées (40 - 2 kopecs qu’il s’est versé à lui-même en tant que membre de la communauté, et qui de ce fait n’ont pas été « gagnés »). Le revenu horaire de Pierre est donc quasiment identique à celui qu’il recevrait s’il ne souffrait pas d’un manque de talent, et le prix payé par Jérémy est quasiment identique à celui qu’il paierait si Pierre était moyennement doué.

Les autres membres de la communauté, eux, pourraient faire grise mine : ils ont tous dû payer 2 kopecs pour une transaction dans laquelle ils ne sont même pas impliqués. Cependant, une telle insatisfaction est vouée à s’estomper lorsque l’on considère l’autre face de la solidarité : si la communauté est disposée à partager les coûts d’un hasard malheureux, elle devrait logiquement partager les bénéfices d’un hasard heureux. Supposons cette fois-ci que Pierre soit particulièrement doué pour la fabrication de paniers : il ne met pas 2 heures, mais une seule heure pour fabriquer chaque panier.

Il pourrait engranger tout seul le profit généré par son talent, et fabriquer ses paniers deux fois plus vite qu’une personne moyennement douée, pour atteindre un revenu deux fois plus important. Ou il pourrait continuer d’être rémunéré au même niveau horaire (10 kopecs de l’heure) et faire le bonheur de ses clients qui pourraient alors acheter des paniers à la moitié du prix habituel (10 kopecs au lieu de 20). Ou bien encore, il pourrait profiter de sa chance tout en la partageant avec ses clients (en coupant la poire en deux : 15 kopecs le panier).

 

                Dissoudre les effets du hasard

Mais si la communauté a convenu qu’elle devait répartir entre ses membres les effets du hasard, il serait alors logique que Pierre partage sa bonne fortune avec ses camarades. Dans un tel cas, la formule de partage pourrait être celle-ci : Pierre vendrait toujours ses paniers à 20 kopecs, mais, pour chaque panier vendu, il remettrait 1 kopec à chaque membre de la communauté (y compris à ses clients). Il continuerait donc de percevoir le même salaire horaire que s’il n’avait pas de talent particulier, mais en tant que membre de la communauté, il recevrait comme tous les autres une part des bénéfices dégagés par son talent (1 kopec par panier vendu).

Chacun bénéficierait donc du heureux hasard qui a fait que Pierre possède du talent, même pour les membres qui n’achètent pas de paniers et qui ne sont pas impliqués dans ces transactions. Si certains membres de la communauté sont très doués, et d’autres peu doués, la somme de ces hasards tendrait à s’égaliser et le revenu de chaque membre du groupe équivaudrait à celui qu’ils toucheraient si tous étaient moyennement doués. La solidarité permettrait donc de compenser le hasard, de sorte que nul ne doive souffrir seul de la malchance par laquelle il a été frappé.

Bien entendu, la plupart des sociétés humaines ne sont pas de groupes minuscules vivant sur des îles, et il faut expliquer quelle forme cette solidarité pourrait prendre dans le contexte d’une économie moderne fourmillant de transactions, organisée à l’échelle d’un pays et enchâssée dans les réseaux du commerce mondial. Sans entrer dans les détails, on peut répondre qu’une solidarité du type que nous venons de décrire peut être mise en pratique avec un instrument fiscal que nous connaissons bien : l’impôt progressif sur le revenu. Bien sûr, sa portée et son ampleur devraient être considérablement étendues pour lui permettre de produire tous ses effets (nous développerons cela dans la partie 12).

Un taux d’imposition réduit sur les bas revenus peut signifier que la communauté indemnise les travailleurs les moins talentueux (si nous retenons l’hypothèse, certes discutable, selon laquelle les faibles salaires découlent d’un manque de capacités – comme dans l’hypothèse où Pierre devait consacrer 4 heures de son temps à faire un seul panier), tandis qu’un taux élevé d’imposition sur les hauts revenus peut signifier que la communauté redistribue les bénéfices générés par les talents particuliers possédés par certaines personnes (comme dans l’hypothèse où Pierre n’avait besoin que d’une heure pour faire un panier). Ainsi que nous l’avions indiqué dans la partie 2, aucun d’entre nous ne mérite son talent ou son manque de talent : en ce sens, il paraît juste que les effets du hasard soient amortis, en taxant le talent des uns pour indemniser le manque de talent des autres.

 

                Les incitations et le risque de fraude

Cela dit, nous ne vivons pas dans un monde idéal. Les êtres humains sont animés par toutes sortes de motivations, certaines qui vont dans le sens de la coopération et d’autres qui relèvent plutôt de l’égoïsme. L’existence d’une solidarité instituée nous confronterait au problème suivant : rien ne nous garantit que Pierre ne fait pas semblant d’être peu doué, de manière à travailler à un rythme reposant et de bénéficier d’une indemnisation confortable sur le dos de la communauté. L’affaire est sérieuse, puisque dans un tel cas, Pierre aurait fait le choix d’économiser ses efforts – ce qui, en soi, est simplement un choix de vie possible – en faisant payer le prix de sa décision à l’ensemble de la communauté (chaque membre devant alors transférer une partie de ses ressources à Pierre, sous la forme d’une indemnisation) ce qui est moralement condamnable.

Là se trouve la part de responsabilité qui incombe à chacun dans une société libérale : nous bénéficions tous (en théorie, du moins) d’un large espace de possibles qui nous permet de vivre comme nous l’entendons, mais nous n’avons pas le droit d’exiger des autres qu’ils payent le prix de nos choix. Cette question traverse profondément tous les dispositifs destinés à mettre en œuvre la solidarité : comment traiter le risque que certains trichent, fraudent, abusent, ou plus généralement trahissent la logique de coopération qui sous-tend ces dispositifs ?

Il importe de souligner que de tels comportements peuvent entraîner des conséquences désastreuses, car la coopération dans un groupe (quelle que soit sa taille, d’une colocation entre trois étudiants à une nation entière) est étroitement dépendante de la manière dont chacun perçoit l’attitude des autres. Les polémiques incessantes sur le RSA ou l’indemnisation du chômage, ainsi que la crise plus générale de la solidarité, en attestent de manière très claire [13]. La théorie des jeux a bien mis en évidence, dans des situations expérimentales, les processus sous-jacents à cette crise de la solidarité : dès qu’un parfum de suspicion commence à flotter au sein d’un groupe, le pacte coopératif est rompu et chacun devient fortement enclin à jouer exclusivement pour son intérêt personnel – même quand c’est au détriment de l’intérêt collectif (voir Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, L’entraide : l’autre loi de la jungle, éditions Les Liens qui Libèrent, 2017).

Face au risque de fraude, la réponse classique est de réduire l’ampleur de la solidarité : d’une part cela réduit le coût que la fraude impose à la collectivité (les transferts de ressources portent sur de plus faibles sommes), et d’autre part cela réduit le bénéfice que les fraudeurs pourraient trouver à leur comportement (l’incitation à frauder). Cette logique s’avère très proche de celle utilisée par les assurances, avec les principes de la franchise et du bonus-malus : si les conducteurs d’automobiles pouvaient faire prendre intégralement en charge par l’assurance le coût financier de chaque accident, on peut croire qu’ils risqueraient de se montrer moins prudents et d’avoir des accidents plus fréquemment (même si la plupart des conducteurs éviteraient quand même les accidents, simplement du fait du risque que ceux-ci représentent pour leur intégrité physique). Or, si le contrat d’assurance prévoit une franchise et un système de bonus-malus, l’automobiliste est contraint d’assumer une partie du coût financier des accidents : cela ne peut que l’inciter à la prudence, et rassure l’assureur face au risque d’une prolifération des demandes d’indemnisation.

Dans une perspective de justice sociale, cela signifie que le montant des indemnisations pour les personnes qui manquent de talent devrait être réduit dans une mesure équivalente à la suspicion qui règne au sein de notre société. Si nous croyons que l’être humain est fainéant, et toujours enclin à se reposer sur la communauté quand il a l’occasion d’économiser ses forces, on tendra à réduire le montant des indemnisations. Si nous croyons que l’être humain ressent généralement le besoin de mettre sa force de travail au service de la communauté, de se sentir utile et de se montrer honnête, alors on considérera le risque de fraude comme faible et on tendra à élever le montant des indemnisations.

Ce problème est en réalité étroitement lié à la manière dont une société traite le statut des personnes handicapées. Si une personne est considérée comme étant dans l’incapacité de travailler du fait de son état de santé, et qu’elle n’est pas responsable de son état de santé (par exemple, dans le cas d’une personne née aveugle ou sans bras), alors il serait juste de lui verser une indemnisation qui équivaut au revenu moyen – et cela, sans même prendre en compte la perte de bien-être qui résulte de son handicap. Tout montant inférieur reviendrait à faire subir à cette personne le coût d’un hasard dont elle n’est pas coupable : si la malchance ne l’avait pas frappée sous la forme d’un handicap, peut-être aurait-elle pu atteindre un niveau de revenu très élevé, ou peut-être pas. Dans le doute, le revenu moyen semble représenter le repère le plus évident qui soit à notre disposition [14].

 

                Qui devons-nous aider ?

Le problème du manque de talent, que nous avons développé plus haut, n’est pas déconnecté du problème du handicap : en réalité, il n’en est que le prolongement. A partir de quel moment considère-t-on qu’une personne est handicapée ? Pour une personne à laquelle il manque un bras, cela est évident. S’il lui manque une main, cela est encore vrai. Mais s’il ne lui manque « que » trois doigts ? Ou deux ? Ou un ? A partir de quel « seuil » devient-on « handicapé » ? Pour le dire autrement : à partir de quel niveau d’incapacité devrait-on pouvoir bénéficier des aides de la communauté ? On le voit avec l’exemple que je viens d’évoquer, le handicap n’est pas une réalité binaire (les personnes handicapées formeraient alors un groupe bien séparé des non-handicapés) mais plutôt une affaire de degré. En France, les lois sur le handicap reconnaissent d’ailleurs cela en prévoyant que chaque handicap soit situé par l’Assurance Maladie sur une échelle allant de 0 % à 100 %. Si un taux d’incapacité inférieur à 10 % traduit une infirmité légère, un taux supérieur à 80 % signifie que la personne n’a même pas la capacité d’assurer les actes élémentaires de la vie quotidienne.

Cette gradation se retrouve de manière très claire dans le domaine du handicap mental : historiquement (même si les professionnels du secteur ont affiné leur approche depuis quelques décennies), on considérait qu’une personne relevait du handicap mental si elle obtenait un score de Q.I. inférieur à 70 (voir la partie 2 pour quelques considérations sur les tests de Q.I.). Si cette définition du handicap mental laisse la place à de grands écarts entre les personnes handicapées elles-mêmes – par exemple entre ceux qui obtiennent un score de 50, et ceux qui obtiennent un score de 65 – elle met également en lumière le caractère conventionnel des seuils que nous utilisons.

Si j’obtiens un score de 71 ou de 73, peut-on considérer que je me situe clairement en-dehors du domaine du handicap mental ? Si j’obtiens un score de 69 ou 67, doit-on me situer résolument à l’intérieur de ce domaine ? Qu’en est-il d’une personne qui obtient des scores de 80 ou 85 ? Si elle ne correspond pas à la définition traditionnelle du handicap mental, elle est cependant gênée dans sa vie professionnelle par une intelligence nettement inférieure à la moyenne. En ce sens, ne devrait-elle pas bénéficier elle aussi d’une aide de la communauté ? (Même si cette aide serait évidemment moins importante que celle destinée aux personnes les plus handicapées.) A titre de repère, on peut rappeler que, si l’on faisait passer un test de Q.I. à toute la population française, la moitié d’entre nous obtiendrait un score inférieur à 100. Cela vient du fait que, lors de la conception de ces tests, les notes sont étalonnées de sorte que le chiffre 100 sépare la population en deux moitiés égales.

Si chaque personne handicapée peut être située (certes approximativement) sur un axe allant dans incapacités les plus bénignes aux infirmités les plus graves, on peut étendre ce principe en supposant que tous les êtres humains peuvent être placés sur un continuum allant des individus les plus performants, à ceux qui ont le plus besoin de l’aide de la communauté. Evidemment, un tel classement unidimensionnel ne rendrait pas justice à la complexité de la réalité. Une personne peut par exemple être très efficace dans les activités techniques, mais inapte sur le plan relationnel… ou souffrir de paraplégie, mais faire preuve d’une intelligence extraordinaire – le défunt Stephen Hawking représente ainsi un exemple extrême de la combinaison possible entre le handicap physique et le génie intellectuel. Cependant, même simpliste, l’idée de ce classement peut nous aider à prendre conscience du fait que la solidarité devrait bénéficier aux personnes peu douées (faiblement dotées en talents ou en intelligence) pour les mêmes raisons qu’elle bénéficie aux personnes handicapées. Le visuel suivant aidera peut-être le lecteur à se représenter le continuum dont il est question, allant des personnes handicapées aux personnes les mieux dotées en intelligence, talents et aptitudes naturelles :

 

visuel-js9

 

 

Que ce soit pour les personnes les moins douées ou pour les personnes handicapées, c’est le même principe qui s’applique : dans une société égalitaire, la communauté doit veiller à ce qu’aucun de ses membres ne soit désavantagé par le fait du hasard. Bien sûr, on peut frémir devant les perspectives vertigineuses qu’ouvre une telle extension du domaine de la solidarité. On pourrait penser qu’aller au bout de nos principes en matière d’égalité impliquerait que la moitié la plus aisée de la population reverse en permanence une part conséquente de ses revenus à la moitié la plus modeste.

Une telle redistribution, bien entendu, serait aveugle aux choix réalisés par les individus et à la responsabilité qui leur incombe : si certains ont choisi de mener une vie plus productive au bénéfice de la communauté (en travaillant plus dur que les autres, en assumant de lourdes responsabilités, en sacrifiant certaines de leurs aspirations, etc.), il serait injuste que leurs revenus ne soient pas supérieurs à la rémunération de ceux qui n’ont pas fait ces choix (voir Kymlicka, 2003 [1990], pp. 87-90).

De surcroît, les richesses ayant une forte tendance à se concentrer au sommet de la pyramide sociale, d’autres solutions de redistribution sont sans doute plus pertinentes – comme de taxer prioritairement les 20 % ou les 10 % les plus fortunés. Nous discuterons pleinement ces questions dans la partie 12. Pour l’heure, nous pouvons laisser décanter nos réflexions sur les sujets qui nous ont occupés au cours de cette partie : la question du juste prix, le principe de la valeur-travail, les problèmes que pose la prise en compte des différences de talent et le fonctionnement d’une société solidaire.

La partie suivante reviendra sur le thème du mérite. Nous avions déjà développé, notamment dans les parties 1 et 2, une réflexion sur ce que le mérite ne devrait pas être, et sur les ambiguïtés inhérentes à cette notion. Nous devons maintenant déterminer quelle place il faudrait donner au mérite dans une société juste, et proposer une définition du mérite qui soit compatible avec ce que le philosophe Ronald Dworkin a appelé « la vertu souveraine » : l’égalité.

 

 

  • Julien Damon & Benjamin Ferras, Que sais-je ? La sécurité sociale, 2015, Presses Universitaires de France
  • Ronald Dworkin, Sovereign Virtue, 2002 [2000], Harvard University Press
  • Will Kymlicka, Les théories de la justice : une introduction, 2003 [1990], éditions La Découverte
  • Michel Offerlé (sous la direction de), Patrons en France, 2017, éditions La Découverte
  • Thomas Piketty, Capital et idéologie, 2019, éditions du Seuil
  • Patrick Savidan, Repenser l’égalité des chances, 2007, éditions Grasset

 

 

 

[1] En 2016, Christiano Ronaldo touchait 51 millions d’euros par an, et Lionel Messi 48,5 millions. Le basketteur Rudy Gobert, lui, devait se « contenter » de 23 millions d’euros par an. Dans les années 60, les meilleurs joueurs de football pouvaient atteindre le salaire de 100 000 € par an.

[2] Bien sûr, l’exemple ici présenté a ses limites : on peut considérer que le service fourni par Roger n’est pas équivalent à une réparation qui serait effectuée en ville, car Roger réalise sa prestation dans une zone reculée où les autres mécaniciens n’ont pas voulu s’installer. En ce sens, il n’est pas absurde de dire que Michel rémunère aussi Roger pour les heures passées à attendre qu’un client se présente. Si, dans sa journée, Roger passe 4 heures à attendre les clients et 1 heure à effectuer une réparation, alors l’échange est juste : Roger a consacré 5 heures à son travail, et il est payé avec le fruit de 5 heures du travail de Michel (50 kopecs). Cette justification ne fonctionne pas, cependant, dans l’exemple inverse : si Michel profite du fait que Roger a peu de clients, alors Roger subit une « double peine » - non seulement il consacre son temps à attendre les clients, et de surcroît il reçoit une faible rémunération pour le travail qu’il fait… la situation devient donc doublement injuste. De telles considérations importent peu, néanmoins, puisque le but de ces petites vignettes est simplement d’illustrer la manière dont la rareté de l’offre (ou de la demande) peut influer sur le prix des échanges.

[3] Dans notre exemple, le fait que la panne empêche la voiture de repartir n’a pas d’incidence sur la complexité ou la durée des réparations à effectuer. Nous pouvons supposer que c’est simplement une autre pièce qui est affectée : par exemple, un embrayage qui commence à dysfonctionner est bien plus long et complexe à remplacer qu’un pneu crevé, mais Michel pourrait repartir avec son embrayage en mauvais état – ce qu’il ne peut pas faire avec un pneu crevé.

[4] En ce qui concerne l’alimentation, il est intéressant de noter que, selon l’INSEE, la part du budget des ménages consacrée aux dépenses alimentaires est passée de 28 % dans les années soixante, à 17 % de nos jours – cette part a donc été quasiment divisée par deux. Pourtant, les gens ont autant besoin de manger aujourd’hui qu’il y a soixante ans : ce n’est donc pas le caractère indispensable du besoin qui détermine, à lui seul, la somme d’argent que nous sommes disposés à y consacrer.

[5] Les économistes considèrent que les marchés agricoles ont une faible « élasticité », ce qui signifie que le niveau de la demande s’ajuste peu aux variations de l’offre. Pour être plus clair : je mange 1 kg de pommes de terre par jour. Si la récolte de pommes de terre est deux fois plus abondante que d’habitude, je continuerai à manger 1 kg de pommes de terre par jour : même à supposer une faible variation de ma consommation (je mangerai peut-être plus de patates et moins de riz, si le prix de la patate est bas), elle sera sans commune mesure avec les variations de l’offre (je ne vais pas manger deux fois plus de patates simplement parce que leur prix est bas). Un cultivateur a de la chance s’il est le seul à faire une bonne récolte : il dispose alors de plus de produits à commercialiser, sans que ce volume supplémentaire ne soit assez conséquent pour affecter l’ensemble du marché. Cependant, si tous les cultivateurs du pays font une bonne récolte, l’abondance de l’offre fait chuter les prix, puisque chacun sait que toute une partie de la production ne sera pas vendue (les besoins des acheteurs sont toujours les mêmes) et que chacun veut attirer les clients pour être sûr de vendre sa propre production.

[6] L’un des plus remarquables étant l’indemnisation des propriétaires d’esclaves à la suite de l’abolition de l’esclavage. Il faut prendre toute la mesure de la signification de cette décision : au moment où l’on admettait enfin que l’esclavage était une violation des droits humains fondamentaux, on décidait de consacrer d’immenses sommes d’argent public à l’indemnisation de ceux qui avaient bâti leur fortune sur cette abjection… parce que l’alternative – l’abolition sans indemnisation – était perçue comme une violation inacceptable du droit de propriété. C’est dire le niveau de sacralisation de la propriété alors en vigueur au sein des élites françaises et britanniques. Voir Piketty, 2019, pp. 253-275.

[7] Le bénévolat représente un cas intéressant pour notre propos : on constate que cette forme d’engagement suscite un engouement conséquent, puisque un quart des Français de plus de 15 ans sont bénévoles actifs dans une association. Dans un cadre bénévole, beaucoup de gens réalisent des tâches pour lesquelles on pourrait raisonnablement attendre une rémunération (tenir des stands, traiter des courriers, distribuer des colis, faire de la comptabilité, rédiger des documents, etc.). Or, l’absence de rémunération ne les dissuade pas, puisqu’ils trouvent dans le bénévolat d’importants bénéfices non matériels : la satisfaction de se sentir utile et le plaisir de participer à une œuvre collective comptent pour beaucoup, mais on peut aussi mentionner la liberté offerte par l’engagement bénévole. Cette forme d’activité offre ce que le travail ne permet pas : la possibilité de choisir ce qu’on va faire, comment on va le faire, quand on va le faire et pour combien de temps. On voit d’ailleurs un certain nombre de bénévoles mettre fin à leur engagement quand ils perçoivent que celui-ci a fini par perdre son caractère libre, et a acquis avec le temps la lourdeur de la contrainte.

[8] Les grandes entreprises multinationales ont notamment la possibilité d’utiliser pleinement toutes les possibilités de déduction offertes par la législation fiscale (grâce à l’efficacité de leurs services juridiques) mais aussi de localiser artificiellement leurs profits dans les pays où l’impôt sur les bénéfices est le moins élevé (grâce à l’organisation de transferts financiers entre leurs différentes filiales). En l’absence de données officielles, il est impossible de savoir exactement à quel taux d’imposition sont réellement soumises les plus grandes entreprises. Pour certaines, ce taux serait proche de 0 % grâce à des accords passés avec des territoires fiscalement arrangeants (aussi appelés « paradis fiscaux »).

[9] Cette progressivité existe déjà, en théorie, en France et dans d’autres pays : dans l’hexagone, les petites entreprises bénéficient d’un taux réduit à 15 %, tandis qu’une légère augmentation du taux normal s’applique aux grandes entreprises – mais il ne s’agit là que d’une disposition temporaire qui doit prendre fin en 2022. Il apparaît assez clairement qu’une telle progressivité sur le barème légal ne suffit pas à compenser, dans l’ensemble, la régressivité due aux pratiques d’évitement fiscal des grandes entreprises. On peut cependant se réjouir de son existence, et appeler à accentuer cette progressivité dans les années qui viennent. Voir cet article des Echos pour un point de vue contraire.

[10] A cela, il faut bien entendu ajouter les coûts qui seraient liés à l’administration de ce service. A titre d’information, on peut noter que les coûts d’administration de la Sécurité Sociale ne représentent que quelques % du total des dépenses de santé qui passent par cette institution (Damon & Ferras, 2015, p. 114 ; Libération, 25/09/2019, en ligne ici). Les systèmes d’assurances privées apparaissent, de ce point de vue, nettement moins performants : en France, les organismes complémentaires captent pour eux-mêmes environ 20 % du total des sommes qu’ils sont amenés à gérer.

[11] Il importe également de ne pas oublier les travailleurs qui sont salariés dans de petites entreprises fragiles, et qui, comme le patron, se retrouveront le bec dans l’eau si la société venait à faire faillite. De plus, il est probable que le patron, de sa position, dispose d’informations privilégiées sur la santé financière de son entreprise : ces informations lui permettent alors d’anticiper la faillite, et de parvenir plus facilement à se reconvertir – quand les salariés peuvent apprendre le dépôt de bilan comme un coup de tonnerre, et rencontrer plus de difficultés que leur (désormais ex-) patron pour poursuivre leur vie professionnelle.

[12] Voir Savidan, 2007, pp. 273-276. Patrick Savidan souligne le caractère conventionnel des « attentes légitimes » : dans l’approche rawlsienne, la société définit quelles compétences et quels comportements seront rentables, et les individus s’orientent à travers ce système de règles sans que celui-ci ne revête une dimension morale. Les attentes légitimes découlant uniquement des objectifs de la société à un moment donné, elles peuvent être réinterrogées et modifiées au cours du temps. Elles n’ont aucune prétention à être naturelles ou universelles, et ne sont liées qu’aux institutions qui les établissent.

[13] Un autre exemple, très parlant, est celui de l'attitude des pays de l'Union Européenne envers la crise grecque. Nombre de commentateurs et de responsables politiques, au cours des années, ont soutenu que les Grecs ne méritaient pas de bénéficier de la solidarité communautaire et devaient être livrés à leur sort, car ils avaient fait preuve d'un irresponsable manque de civisme fiscal sur une longue période. Cet argument pose cependant de nombreux problèmes : les autres pays de l'U.E. sont-ils vraiment bien placés pour donner des leçons de morale, entre ceux qui présentent un bilan environnemental calamiteux, ceux qui refusent de recevoir des réfugiés, et ceux qui baissent leur fiscalité afin d'attirer les grandes entreprises au détriment des pays voisins ? D'autre part, même s'il existe en Grèce un problème de civisme fiscal, les jeunes grecs doivent-ils payer le prix des fautes de leurs aînés ? L'indifférence au sort des Grecs devient encore moins envisageable quand on prend en compte le coût humain que la crise impose aux enfants qui vivent dans la pauvreté, ainsi que l'expansion des épidémies qui résulte des coupes dans les budgets de la santé (explosion de la mortalité infantile, SIDA, paludisme, etc).

[14] Un tel raisonnement devrait d’ailleurs nous conduire à soutenir une hausse très importante du montant de l’aide financière versée par la CAF aux personnes handicapées, aide qui est actuellement de 900 € par mois alors que le revenu moyen se situe à 1950 €, soit plus de deux fois plus haut.

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