Michel Chauvière s’est éteint le 26 décembre à 79 ans. L’avis de décès le présente ainsi : « sociologue, compagnon de route du travail social ».
Ce directeur de recherche au CNRS, sociologue après avoir débuté par des études en psychologie, est l’auteur de nombreux ouvrages qui font date dans l’histoire du travail social. Il occupe une place de premier plan aux côtés de Michel Autès, Robert Castel, Jacques Ion, Jacques Donzelot. Il était déjà présent dans le célèbre numéro d’Esprit de 1972 (Pourquoi le travail social ?), dans un débat avec Philippe Meyer sur la formation des éducateurs spécialisés. Il y tenait un propos sévère sur le contenu de la formation visant à en faire un modèle de psycho-pédagogue, tout candidat qui ne correspond pas au portrait-robot est écarté. Il comparait l’attitude des formateurs avec celle des éducateurs auprès des enfants : une sorte de « préceptorat (…) en référence à un modèle familial ». Il était alors formateur à l’Institut Parmentier à Paris : son positionnement syndical et certainement ce qu’il avait dit de la formation dans Esprit lui valurent une exclusion, avec plusieurs de ses collègues qu’il a décrite avec Anne-Marie Beyssaguet et Annick Ohayon dans Les socio-clercs, bienfaisance ou travail social (1976, Maspero), où ils décortiquaient ce qu’il nommait « le cléricalisme social ».
En 1980, il publie aux Éditions ouvrières Enfance inadaptée : l’héritage de Vichy, livre qui fit beaucoup de bruit et que j’ai souvent utilisé dans mes enseignements. Il démontre que la notion d’enfance inadaptée a trouvé ses lettres de noblesse en France dans la période 1940-1944. Vichy considère que l’enfant étant l’avenir il ne faut pas craindre de dépenser pour lui, « c’est un placement sûr quand il s’agit de préparer un capital humain ».
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En 1941, un plan de protection et de sauvetage imagine des conseils de protection de l’enfance qui pourraient aller jusqu’à pouvoir décider administrativement le retrait d’un enfant sans que la puissance paternelle ne fasse l’objet d’une déchéance définitive [c’est ce qu’organisera l’ordonnance du 23 décembre 1958 relative à la protection de l’enfance et de l’adolescence en danger (assistance éducative judiciaire), prise par le Général De Gaulle à son arrivée au pouvoir, alors que le ministre de la justice est Michel Debré, qui sera plus tard l’instigateur du déplacement, si ce n’est la déportation, de 1500 enfants de La Réunion vers la métropole].
L’arrêté du 25 juillet 1943 crée un Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral, consacrant la victoire de la psychiatrie infantile avec ses techniques de dépistage, de diagnostic et de traitement. Michel Chauvière voit dans cette décision une concordance avec les idéologies corporatistes et technicistes alors en vigueur, ce qui lui vaudra de fortes critiques de la part du secteur de l’enfance inadaptée (il s’en expliquera plus longuement dans un additif publié en 1987 L’Efficace des années quarante dans lequel il écrit : « je crois avoir démontré dans l’ouvrage, qu’à mes yeux l’obstacle principal à une émergence plus précoce d’un secteur enfance inadaptée, fut précisément l’école républicaine et ce qu’un ouvrage récent a nommé la "forteresse enseignante" », considérant que le contentieux historique de l’école et du secteur de l’enfance inadaptée est toujours d’actualité, fortement marqué par les années 40).
Dans ses différents ouvrages, il va décrire le travail social (salarié) comme intrinsèquement lié à l’État social, avec un regard valorisant les travailleurs sociaux (cf. mais « la main gauche de l’État » de Pierre Bourdieu, constituée de « petits fonctionnaires du social » ignorés par la main droite, la grande noblesse d’État). Chauvière publie en 2007 un livre prémonitoire sur l’action sociale squattée par le néolibéralisme : Trop de gestion tue le social, essai sur une discrète chalandisation.
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Il faudrait évoquer bien d’autres ouvrages dont il est l’auteur (L’intelligence sociale en danger, chemins de résistance et propositions, Dialogue sur le génie du travail social) ou auxquels il a collaboré (Le travail social en débat[s], sous la direction de mon ami Jacques Ion, Debout pour nos métiers du travail social). Si Esprit l’a oublié pour son numéro de mars-avril 1998 (À quoi sert le travail social ?), en mémoire du n° de 1972, Michel Chauvière a été sollicité pour un débat pour un numéro des 50 ans, en octobre 2022, Il était une fois le travail social, titre désormais sans point d’interrogation, mais sur un ton passéiste. Parole était donnée surtout aux philosophes (Guillaume Le Blanc, Fabienne Brugère) et à quelques « vigies du social », dont Chauvière, Vince et Christophe Anché.
Je ne m’étends pas davantage sur ses publications car mon ami Didier Dubasque a publié sur son blog un bel article faisant la recension de l’œuvre de Michel Chauvière [voir lien ci-après].
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Par contre, je souhaite me faire l’écho d’une conférence qu’il a donnée à l’Université de Toulouse Le Mirail (actuelle UT Jean-Jaurès) le 18 novembre 1992. Je suivais alors une formation préparant au DSTS (Diplôme supérieur en travail social, actuel DEIS, diplôme d’État d’ingénierie sociale). Michel Chauvière avait choisi de traiter des "usagers" (le sociologue Michel Messu, avec qui il collaborait, venait juste de publier Les assistés sociaux, analyse identitaire d’un groupe social, chez Privat). Il rappelait la lettre de Nicole Questiaux, éphémère ministre de la solidarité sous Mitterrand de 1981 (cf. son adresse aux travailleurs sociaux, "mémorable" mais vite oubliée) et les textes de 1984 sur les droits des familles. Avec la décentralisation, se posait la question de la place des usagers dans les politiques locales. Un projet de conseil Départemental des usagers, envisagé, n’avait pas eu de suite.
Le sociologue constatait que face à l’usager il y avait trois versions. L’une, politico-administrative, considérant que l’usager ne peut rester dans une « position de bénéficiaire qui se plaint et risque d’être entendu parce que porteur d’une revendication ». Il y a nécessité qu’il entre dans une démarche positive, mais en face on a le « prêchi-prêcha participationniste » consistant à donner un faux pouvoir à l’usager, comme dans les HLM, pour éviter les grèves de loyer. Les hauts-fonctionnaires craignent que les mouvements d’usagers soient incontrôlés. Et de citer le rapport d’un député de l’Indre, Michel Sapin (qui sera ministre de la fonction public de Lionel Jospin, du travail puis de l’économie sous François hollande) : La place et le rôle des usagers dans les services publics (150 pages).
L’autre version est militante, en référence aux divers mouvements familiaux (CSF, CSCV, UNAF, UNAPEI créant les premiers IME, FCPE, PEEP), et de citer Le ras-le-bol des administrés de Jean-Claude Delarue (1990). Les Unions départementales des associations familiales gèrent alors 75 % des tutelles aux prestations familiales (selon l’idée, fort discutable, que la police des familles serait assurée par les usagers eux-mêmes).
La troisième version se fondait sur une approche scientifique. Chauvière s’appuyait sur un ouvrage qu’il venait de co-diriger avec Jacques T. Godbout, Les usagers entre marché et citoyenneté (chez L’Harmattan, coll. Logiques Sociales, sept. 1992). Pour mémoire, Godbout est l’auteur de L’esprit du don (en collaboration avec Alain Caillé, La Découverte, 2000). Après avoir décrit l’usager sur quatre facettes (citoyen, client, consommateur et co-producteur), Chauvière lui reconnaissait des droits comme citoyen, son incapacité économique ne peut lui être opposée, il a droit de contracter. La notion de contrat étant considérée comme une rupture avec l’idéal de charité. Ainsi le bénéficiaire du RMI a un droit à l’insertion, à quoi je lui opposais que dans les faits c’était (et c’est toujours plus que jamais] un devoir à s’insérer [en violation de l’esprit initiale de la loi]. Occasion pour Michel Chauvière de rappeler qu’à l’origine le RMI ne vient ni de Pierre Mauroy, ni Laurent Fabius, ni Edith Cresson, ni Pierre Bérégovoy (premiers ministres) mais Michel Rocard et les centristes (Lionel Stoléru) et Jean-Michel Belorgey, et Mitterrand a accepté.
Le sociologue insistait sur les valeurs républicaines justifiant une action du travail social qui ramène du sens là où la technocratie renvoie à la rationalisation, faisant courir à la société un risque d’éclatement.
À cette époque, la situation était tendue entre les valeurs affichées (historiques) du travail social et les exigences des gestionnaires économiques et politiques. Aujourd’hui, il va de soi que le libéralisme n’ayant cessé de gagner du terrain, la situation a empiré. L’avenir est d’autant plus sombre qu’on nous harcèle en permanence avec l’hypothèse d’une victoire de l’extrême droite qui, avec son culte de l’exclusion organisée, est une négation fondamentale de l’éthique du travail social.
Michel Chauvière sera inhumé dans l’intimité ce mercredi 7 janvier au Père-Lachaise.
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. Didier Dubasque qui tient un blog toujours fort documenté, Écrire pour et sur le travail social (en accès libre), a publié un article le 30 décembre : Michel Chauvière, sociologue du travail social : une vie au service de l’intelligence sociale.
Billet n° 898
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