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Billet de blog 15 janvier 2026

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Le cas de Furcy, esclave né libre

Abd al Malik sort un film dont le scénario, romancé faute de documents, est tiré d’un livre de Mohammed Aïssaoui, qui retrace l’histoire de Furcy, esclave de La Réunion qui n’aurait jamais dû l’être, car né affranchi. Le rappeur cherche à exprimer là ce qui le motive : le droit, la justice, la patience.

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Illustration 1

Furcy Madeleine : cet homme, sans nom, porte le prénom d’un missionnaire bénédictin irlandais (saint Fursy) et celui de sa mère. Celle-ci est née en Inde, à Chandernagor, au bord du Gange, elle a été enlevée par les Portugais puis rendue à l’âge de 8 ans pour 28 roupies, élevée dans un couvent. Étant indienne, elle n’aurait pas dû être esclave, par ailleurs, étant venue à Paris en 1771, ayant donc posé le pied sur le sol français de métropole cela lui évitait le statut d’esclave. En plus, elle fut affranchie par sa propriétaire, tout en restant à son service. De ce fait, son fils était né "libre", puisque non esclave, d’où le titre du film. Il va passer une partie de sa vie à se bagarrer pour que lui soit reconnu la liberté.

Furcy vit dans la propriété d’un maître, Joseph Lory, qui a veillé à ignorer l’affranchissement de Madeleine pour le garder comme domestique à son service. Furcy, aidé par sa sœur Constance, qui collecte de la documentation, essaye d’obtenir gain de cause en engageant des poursuites.

Illustration 2
Lory, à droite (Vincent Macaigne)

Un procureur va reconnaître ses droits et l’accompagner pendant de longues années jusqu’à ce qu’il recouvre la liberté. Mais les obstacles ont été nombreux, la société coloniale et esclavagiste n’étant pas prête à abandonner ses privilèges. Et puis un esclave, selon le Code noir, n’est pas habilité à engager une telle procédure. C’est ainsi que la première réclamation de Furcy eut lieu en 1817 (alors même que la Révolution avait aboli l’esclavage en 1794, mais Napoléon l’avait rétabli en 1802, sauf en Guadeloupe, en Guyane et à Saint-Domingue) et que le papier libérateur ne lui sera remis qu’en 1842, 26 années de bataille, après une dernière décision de la Cour de cassation (l’abolition définitive sera effective quelques années plus tard, en 1848). Mais la traite était interdite dès 1815, sauf que Joseph de Villèle qui exerce la fonction de premier ministre de 1821 à 1828, sous Louis XVIII et la Seconde Restauration, dont des proches sont planteurs sur l’île de La Réunion (nommée Bourbon, à l’époque) et qui a été lui-même propriétaire d’esclaves, tergiverse quant à l’application du texte interdisant la traite, qui va ainsi perdurer clandestinement durant encore une vingtaine d’années.

Illustration 3
Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines de la Smithsonian Institution à Washington [Ph. YF]

Le rappeur, auteur-compositeur-interprète, réalisateur Abd al Malik a tourné, à La Réunion, un film qui retrace l’histoire de Furcy, né en 1786. Le film débute par l’image d’un bateau chargé d’esclaves couchés pour ramer (comme on en voit au Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines de la Smithsonian Institution à Washington). Il y a alors, au début du 19ème siècle des dizaines de milliers d’esclaves sur l’Île de Bourdon. Le procureur vient de métropole, il ne connaît pas les us et coutumes imposés par les colons, il constate que Furcy, puisque sa mère a été affranchie par le fait même qu’elle a mis un pied sur le territoire français métropolitain, son fils doit bénéficier de cet affranchissement. Alors on l’accuse de vouloir faire la Révolution et d’être complice des esclaves qui fuguent. Furcy (Makita Samba, qui a joué dans Les Olympiades d’Audiard et un rôle trop court dans Kika d’Alexe Poukine) s’éprend d’une blanche, la préceptrice des enfants du maître, alors même que Lory ne veut pas que le savoir diffuse : « l’instruction est un poison pour nos esclaves ». Le Code noir, selon les colons, a été promulgué « pour protéger nos esclaves ». Si ces derniers ne sont pas habilités à porter plainte auprès des tribunaux c’est parce qu’ils ne sont que des « meubles », pas des personnes : « depuis quand une armoire peut demander justice » !

La violence exercée à l’encontre des esclaves défile à l’écran : pilori, coups de fouet, pendaisons sous le regard amusé des Blancs, cruautés diverses, humiliations [des lycéennes d’une classe cinéma, à côté de moi, sont effrayées, elles se voilent le visage].

Illustration 4
[site de France Info]

Furcy est esclave à "Bourbon", libre à Maurice où il mourra en 1856, refusant de retourner à La Réunion. Le juge déclare que « nul n’est esclave en France », se fondant sur un édit de… 1315 pris par Louis X le Hutin (« le sol de la France affranchit l’esclave qui le touche ») et reconnaît que Furcy est libre. En 1843, il déambule à Nantes, ville négrière, dont les façades sont couvertes de sculptures d’esclaves noirs.

Lory est interprété par Vincent Macaigne à la perfection. Philippe Torreton fait une apparition : il est un négociant favorable à l’abolition, mais ce très bon acteur, étrangement, récite son texte. Le rôle du juge qui fait une déclaration forte teintée d’allusions actuelles a été confié à François Sureau, haut-fonctionnaire, avocat et écrivain, membre de l’Académie française, qui s’est éloigné du macroniste contestant un prétendu progressisme s’écartant trop de la défense des libertés publiques.

Illustration 5

Abd al Malik a dit chez Charles Pépin (France Inter) qu’il avait voulu faire de cette histoire « un outil artistique qui soit un objet de réconciliation ». Il a dit aussi qu’il avait mis l’accent sur l’éducation (Furcy apprend à lire et à écrire en, cachette). Dans l’émission Beau geste sur France 2 le dimanche 11 janvier, filmé à La Réunion, tandis qu’une voix off nous disait que Furcy était l’histoire d’un esclave qui avait réussi à briser ses chaînes, Abd al Malik insistait encore sur l’éducation, sur la non-violence, et sur le fait que Furcy avait choisi le droit, la justice, la patience (« tout ça c’est moi »). S’il relève à juste titre et regrette que toutes les histoires sur l’esclavage soient anglo-saxonnes, il n’empêche que Furcy est un cas particulier : il invoque le droit d’être reconnu affranchi après tant d’années de luttes judiciaires, mais c’est un cas isolé (il a obtenu une indemnisation relativement dérisoire après tant d’années d’"esclavage illégal"). Les autres, dont la mère n’avait pas été affranchie, ou n’avait pas mis le pied sur le sol français, il n’y a pas d’histoire à raconter. Abd al Malik, en invoquant ce vieux texte permettant l’affranchissement en arrivant en France, veut faire un contre-parallèle avec le Rassemblement National qui envisage de supprimer le droit du sol. Très bien, mais il importe de veiller au cinéma, qui aborde le plus souvent les questions sociales à travers une histoire individuelle, à faire en sorte qu’elle puisse recouvrir une portée universelle.

Illustration 6

Certains ont vu dans l’esclavage les prémisses de la Shoah et dans une scène de Furcy une allusion aux camps de la mort. Si les conditions de vie et de travail des esclaves étaient effroyables, le "camp de travail forcé" n’avait pas pour but premier l’extermination, même si la mortalité était très élevée. Par contre, il est certain que les Nazis sont héritiers des violences extrêmes dont les États colonisateurs avaient fait preuve (à l’encontre des populations autochtones) pour installer leur domination meurtrière et "la solution finale à la question juive".

Dans plusieurs émissions (Quotidien, la matinale de France inter le 10 janvier), Abd al Malik a déclaré que le Code noir [promulgué par Louis XIV, celui de La Réunion datant de 1723] n’avait jamais été abrogé. Il a souhaité qu’une action symbolique, puissante, soit mené pour son abrogation. Les députés doivent en débattre à l’Assemblée Nationale le 29 janvier, sur un texte porté par Max Mathiasin, député de Guadeloupe. Bruno Maillard, historien spécialiste de l’esclavage dans l’océan indien, rappelle que lors de l’abolition de l’esclavage, en 1848, ce sont les propriétaires d’esclaves qui ont été indemnisés mais pas les affranchis. Il serait plus urgent aujourd’hui, dit-il, de mettre le paquet pour développer les départements d’outre-mer où la population est confrontée au chômage, à l’illettrisme, à l’alcoolisme que de passer du temps à abroger une loi qui n’existe plus.

Illustration 7
Gilles Boucher (Romain Duris), le procureur, et Furcy (Makita Samba)

L’affaire de l’esclave Furcy

Illustration 8

Le film d’Abd al Malik est tiré d’un livre de Mohamed Aïssaoui, L’affaire de l’esclave Furcy, paru chez Gallimard en 2010 (Prix Renaudot de l’essai la même année). En réalité, une partie du livre est un document se fondant sur des archives, une autre est romancée : en effet, on ne sait rien de cette affaire sinon ce qu’en disent les pièces de la procédure ayant abouti à l’affranchissement de Furcy. Ces archives ont été mises aux enchères en 2005, elles semblaient sans intérêt mais l’État a eu la bonne idée de les acheter pour… 2 100 euros. Mohamed Aïssaoui a tenté, au-delà de comptes rendus d'audiences et de jugements bien réels, d’imaginer Furcy et ses proches, dont cette histoire d’amour avec  une préceptrice blanche. Il invoque Jorge Semprun, « sans la fiction, le souvenir périt ». Sa recherche a été longue et compliquée, car les traces d’un esclave sont quasiment inexistantes alors que, pour les maitres, les documents d’archives ne manquent pas. Il est persuadé que Furcy est allé au bout de sa démarche, sans jamais lâcher prise car il était conscient que son cas dépassait sa personne. Il rend hommage à plusieurs justes, comme Gilles Boucher, le procureur, qui pensait au-delà de son époque. L’auteur a été contacté par des descendants des esclavagistes de cette histoire, mais rien concernant Furcy, même pas son nom ni le lieu de son inhumation.

. vu au Festival Indépendance(s) & Création le 2 octobre 2025 à Auch ; en salle depuis le 14 janvier ; bande-annonce :

Furcy né libre : bande-annonce © Tempête de bandes-annonces sur le Web

Billet n° 901

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 700 et au  n° 600Le plaisir d'écrire et de faire lien (n° 800).

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