Fête et lutte permanentes d’artistes intermittents

De nombreux lieux de culture sont occupés en France. C’est le cas à Auch (Occitanie), depuis un mois, jour et nuit. Près de 150 personnes participent. Les artistes, intermittents et précaires, font preuve d’une imagination sans bornes pour rendre attractive leur lutte, et faire connaître leurs revendications. Le tout dans une ambiance chaleureuse et foncièrement démocratique.

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Le 4 mars, débutait à Paris l’occupation de l’Odéon. Le 17 mars, à Auch, deux lieux de culture important (Circa, cirque et théâtre) et Ciné 32 (cinéma) sont occupés, nuit et jour. A partir de ce moment, chaque jour se tient une Agora réunissant 30 à 40 personnes, et tous les mercredis une assemblée générale (AG) avec 60 participants. Tout se déroule avec méthode, comme si tout le monde avait une forte expérience en la matière : respect de la parole de l’autre, approbation avec les mains levées (comme lors de Nuit debout), refus de leader ce qui conduit nullement à une désorganisation. Bien au contraire, tout semble huilé, en tout cas pour l’observateur que je suis, pas vraiment occupant, mais très présent. Il y a une intelligence collective à l’œuvre. La préoccupation majeure est de ne rien décider qui n’ait été débattu : et ça bosse d’arrache-pied à longueur de journée pour préparer la mise en œuvre des actions décidées.

Agora Agora
A noter qu’on n’est pas dans un monde irréaliste qui ferait fi du contexte sanitaire. Les gestes barrière (masques, distances, gel, nettoyage systématique des chaises, carnet des présents avec numéros de téléphone) ne sont pas que l’application de consignes officielles, mais un réel sens des responsabilités. Il n’est pas exclu que l’ambiance conviviale qui règne soit liée à ce monde d’artistes, passionnés par leur art, même si la plupart galèrent. Ils aiment se produire, jouer, chanter, danser, mimer, faire des saltos, même si, y compris d’ordinaire, ils ne déplacent pas forcément les foules. Ce sont des artistes qui ont un immense respect pour leur public et qui sont manifestement solidaires entre eux. Cela transpire dans cette action exceptionnelle qui entraîne avec elle d’autres participants, admiratifs, venus d’autres horizons.

Acrobaties et musique sur le marché Acrobaties et musique sur le marché
J’ai bien entendu sur le marché un commentaire désobligeant à l’égard de ces artistes revendiquant des droits pour la Culture. Difficile de savoir s’il est partagé. En tout cas, beaucoup de celles et ceux qui de loin portent jugement sur cette jeunesse en action, vivante, pleine de projets, ignorent sans doute combien elle est animée par des valeurs humaines ce qui, pour dire la vérité, par les temps qui courent, est particulièrement réconfortant.

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Journal de la lutte

Le mercredi 17 mars, dans le temps de midi, les intermittents et précaires réunissent une assemblée générale dans le Dôme de Circa à Auch : elle rassemble une centaine de personnes qui votent pour l’occupation de Circa et de Ciné 32. Les directions des deux établissements n’autorisent pas explicitement l’occupation… mais ne s’y opposent pas, sous réserve du respect des règles sanitaires. Aussitôt, les occupants se présentent plus précisément comme travailleurs et travailleuses de l’événementiel et du tourisme, étudiantes et étudiants, public de la Culture, retraités et retraitées, précaires, chômeuses et chômeurs.

Première AG décidant l'occupation Première AG décidant l'occupation
Un texte de la coordination des intermittents et précaires de Midi-Pyrénées, qui occupent actuellement le TNT à Toulouse, est lu par Jean-Luc : alors que la France atteint le chiffre record de dix millions de pauvres, la réforme de l’assurance chômage est d’une « violence inouïe », « elle appauvrit de façon écrasante les plus précaires d’entre nous » : elle est « inacceptable, indigne, obscène », « exigeons son retrait définitif et l’attribution d’une allocation à tous les chômeurs ». Une longue liste de revendications est déclinée : outre l’abandon définitif de la réforme de l’assurance chômage (qui va augmenter le nombre de chômeurs non indemnisés et réduire le montant des allocations à 800 000 d’entre eux), prolongation de l’année blanche sur les droits au chômage pour les intermittents et intermittentes du spectacle avec extension à toutes celles et ceux qui ont des emplois intermittents (hôtellerie, restauration, saisonniers), extension du RSA aux jeunes de 18-25 ans, liberté de se rassembler, de débattre, de s’exprimer, d’aller et venir, politique d’urgence environnementale digne de ce nom… Leur mot d’ordre est affirmé avec force : pas d’économies sur le dos des plus pauvres !

Lors d'une action devant la Sécurité Sociale Lors d'une action devant la Sécurité Sociale
Le texte est approuvé par l’AG qui lance un appel à la convergence des luttes. Eric, pour la CGT départementale, rend compte du contact qu’il a eu le matin avec le délégué CGT Spectacle de l’Odéon. S’il y a reprise des lieux culturels sans mobilisation générale pour sauver tous les emplois, on évalue qu’entre 15 et 20 000 intermittents resteront sur le carreau : « en terre gersoise, très culturelle, de nombreux petits festivals risquent de crever ».

Charlotte, encore lycéenne il y a peu, au talent oratoire connu lors des manifestations, évoque la situation dans l’Éducation nationale où de nombreux postes ont été supprimés et rappelle la lutte victorieuse du lycée de Condom où une section arts plastiques a été sauvée grâce à la bagarre menée. Elle précise qu’il ne s’agit pas d’être enfermé dans des combats corporatistes et loue les actions se fondant sur l’auto-organisation.

La liste des lieux culturels du Gers en lutte est égrainée (dont Ciné 32, Circa, le Musée des Amériques, le Théâtre de la Ville d’Auch, le service culturel municipal, la Petite Pierre…). Marion aimerait que la mobilisation et les débats aient lieu aussi hors du chef-lieu et propose l’engagement des arts de la rue. Jean se demande s’il s’agit uniquement d’une assemblée générale ou d’une occupation. Finalement, il y a unanimité pour décider l’occupation et les 2/3 pour assurer des plages horaires de présence (nuit et jour). Dans la journée, l’occupation aura lieu au Dôme, la nuit à Ciné 32, dans le respect absolu des gestes barrière. Robert propose que les temps d’occupation soient consacrés à des activités, à préparer des actions. Des agoras auront lieu tous les jours à 12h30, et le mercredi ce sera une assemblée générale. C’est ce qui est effectivement en vigueur depuis cette date. Ce mouvement revendicatif est déclaré en Préfecture, qui prend acte.

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Les mobilisations de Nuit debout, des Gilets jaunes sont dans les mémoires. Des actions dures sont proposées avec d’autres occupations, blocages, recherches de renfort, soutien aux écoles, aux hôpitaux qui n'en peuvent plus : imposer un rapport de force au gouvernement. La culture est un terrain mobilisateur, transversal, plus qu’essentiel. Vers la fin, la retenue du début s’estompe, l’effet feutré du masque aussi, applaudissements à tout rompre, et cris de joie devant les espoirs que ce rassemblement laisse entrevoir.

Dès le 18 mars, l’Odéon publie une carte des 59 lieux occupés en France. Un communiqué constate tous ces « bourgeons qui poussent sous le silence, la sidération et la tristesse » et affirme que la réouverture des lieux de culture ne sera acceptable que si les revendications sociales sont satisfaites. Il affiche d’emblée cette phrase fétiche, souvent reprise depuis lors : Le printemps est inexorable, il sera social, culturel et solidaire.

Graines de sel Graines de sel
Le lendemain, à Auch, la page Facebook d’Occupation Circa Auch atteint déjà près de 500 abonnés (dix jours plus tard, c’est plus de 1000). L’Agora a lieu à l’intérieur du Dôme qui est désormais chauffé : elle vote le texte de l’Odéon. Est rappelé le soulèvement de la Commune, il y a exactement 150 ans. Un appel est lancé aux artistes, du cirque, de la musique, de la peinture, du théâtre, de la danse de participer à une scène ouverte au Dôme de Gascogne.

Mélange Azulenca et Les Doigts nylon ; et le trio jazz La Roulotte au clair de lune Mélange Azulenca et Les Doigts nylon ; et le trio jazz La Roulotte au clair de lune

A partir de cette date, de nombreux artistes se produiront : Clara Sanchez, Alma Duo, Azulenca (dont Sylvia, Pascal, Max), Les Doigts nylon, DSK Princess (Collectif Keupon Gascon), le trio jazz La Roulotte au clair de lune, Graines de sel (dont Maïlys, Kevin, Rémy), Résodance 32, le collectif Tarabiscoté (Les Arnachés), Miranders et Felice, les tambours de la Batucada, un groupe de musique brésilienne, chorale de Babé, KIOSK Cie (musiques du monde avec Abdelhak, Babé et Stéphane).

Jo Villette devant ses productions et celle de Pauline Verhnes Jo Villette devant ses productions et celle de Pauline Verhnes
Beaucoup de ces groupes se produiront pour la première fois en ces lieux. Bien avant cette occupation, chaque samedi, spontanément, une action de déambulation dansée avait lieu, avec respect des distances, mais avec l’envie de bouger, de résister à l’enfermement : Alors on danse s’est greffé sur Circa-Ciné 32. Des peintres aussi : Pauline Verhnes et Jo Villette. Et des acrobates qui écument les marchés.

"Alors on danse"... dans les rues. "Alors on danse"... dans les rues.
Plusieurs structures culturelles toulousaines et haut-garonnaises, qui n’étaient plus à l’affiche depuis bien longtemps, décident de rouvrir au public le 20 mars : le Sorano, le Grand Rond, la Cave Poésie-René Gouzenne, L'Usine (Centre national des arts de la rue et de l'espace public) et Marionettissimo à Tournefeuille, Pronomades et le Théâtre de la Cité. Ainsi, les intermittents et précaires de Midi-Pyrénées sont sur le pont. Et que fait Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse, dont on connaît la propension à cumuler les fonctions (maire, président de nombreuses instances et haut-fonctionnaire, contrôleur général économique et financier à Bercy !) : il décolle lui-même les affiches dans la rue (il est photographié en pleine action), plutôt que de venir s’expliquer sur sa politique culturelle.

« C’est une action re-ven-di-ca-ti-ve ! »

Le samedi 20 mars, des tracts sont distribués le matin au marché en haute ville à Auch, l’Agora de midi donne la parole aux salarié·es de la Médiathèque et à un représentant des occupants et occupantes du Théâtre de la Cité à Toulouse. Elle se termine en musique (ambiance Saint-Patrick), une chorale répète des chants de la Commune et des ateliers préparent les déguisements pour le carnaval du lendemain, tandis qu’a lieu un spectacle de funambule. Le funambule affiche sa volonté de « défendre l’assurance chômage », tant il est vrai que chaque spectacle sera toujours présenté non comme un spectacle, plus ou moins interdit, mais comme « une action revendicative ».

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Ce jour-là, une poignée de militants de la Manif Pour Tous, la plupart inconnus à Auch, manifeste sur la place de la mairie pour s’opposer à la possibilité de la Procréation Médicalement Assistée (PMA) aux femmes seules et aux couples de lesbiennes. Une poupée gonflable couverte d’€ et d’un code barre a été installée pour exprimer ce qu’ils perçoivent comme une marchandisation de la procréation. Les contre-manifestant·e·s (un peu plus nombreux), mobilisés par le Café féministe et les occupants des lieux de culture, qui sont tous bien inscrits dans la vie locale, déplient des banderoles (« PMA gratuite pour toutes »), et contestent vivement cette propagande anti-sociale et rétrograde. Climat de tension, surtout lorsque les pro-PMA, ironisant sur la famille, se tenant par la main, ont voulu s’approcher : alors le quarteron nerveux de vieux militants MPT a cru bon de s’y opposer en tentant de les repousser manu militari. La police s’est alors interposée.

Carnaval solidaire

Dimanche 21 mars, Carnaval Dimanche 21 mars, Carnaval

Le dimanche 21 mars, c’est Carnaval. Plus de 200 personnes, de tous sexes et tous âges (les enfants sont à la fête), défilent à l’appel du mouvement d’Occupation des lieux de culture à Auch. « Carnaval joyeux, solidaire et populaire pour balayer les intolérances, pour brandir notre solidarité solaire ». Et justement, il fait plutôt beau : chacun et chacune est venu dans une tenue chamarrée, masque obligatoire, masque vénitien, Zorro ou masque à gaz. Avec ironie, il est conseillé de se tenir à plusieurs mètres l’un de l’autre (des contrôleurs déroulent les décamètres).

Préparation des masques du Carnaval Préparation des masques du Carnaval
C’est l’occasion de mettre en scène une police brutale (celle chargée de réprimer les mouvements sociaux). Des journalistes ont la tête ensanglantée. Mais le tout avec une bonne dose d’humour et de bonne humeur. Le cortège, parti du quai Lissagaray (du nom du communard historien de la Commune de Paris), longe les berges du Gers pour rejoindre la parc Couloumé puis le site de Circa, où a lieu un concert du groupe Graines de sel, musiques du monde, enflammées, d’Irlande ou des Balkans, incitant à la danse. Auparavant, Robert a pronostiqué au micro que le « printemps sera festif, social et libertaire ». La page Facebook de l’Occupation constate : « Là, les passions tristes, celles qui nous amenuisent ont été enflammées pour un adieu au monde d’avant ».

Deux ministres aux champs

Le lendemain, c’est un lundi et il fait moins beau : prochaines élections départementales et régionales (en juin) obligent, deux ministres sont en visite dans le Gers. Olivier Dussopt, ministre délégué chargé des Comptes publics (ex-PS virulemment anti-Macron, votant contre le projet de budget 2018 et, quatre jours plus tard, le défendant mordicus, ayant été nommé au gouvernement entre temps) et Olivia Grégoire, secrétaire d’État chargée de l’économie sociale, solidaire et responsable. Ils reçoivent diverses délégations dont la CGT et un représentant des artistes, intermittents et précaires qui occupent Circa à Auch.

Devant la Préfecture pour faire la fête aux deux ministres (qui reçoivent une délégation) Devant la Préfecture pour faire la fête aux deux ministres (qui reçoivent une délégation)
Eric et Fabrice pour la CGT ont présenté les revendications sociales de leur centrale (ils ont, entre autres, évoqué le scandale de Sanofi qui fait de méga bénéfices et licencie massivement en même temps, en particulier ses chercheurs alors même que le laboratoire n’est pas parvenu à produire un vaccin). Baptiste, pour les artistes, a constaté que les deux ministres étaient informés de l’occupation de Circa. Les ministres ont détaillé le Plan de relance en faveur des festivals (90 millions d’euros, somme qui risque d’être nettement insuffisante vue l’ampleur des problèmes posés). Baptiste a invité le Préfet à venir rendre visite aux occupants de Circa, accompagné du Maire, puis a livré leurs exigences sociales pour sortir de la crise : pas seulement la réouverture de ces lieux. Les ministres ont promis de faire remonter l’info en haut lieu. Commentaire de la délégation en sortant : « on n’a pas fini de lutter » !

Le site d’occupation Circa Ciné32 lance un appel : « Castex, c’est le Gers de ton enfance qui te parle… ». L’Agora du 22 mars mène une réflexion sur l’assurance-chômage et sur les relations à établir avec les élus locaux. Le lendemain, La Dépêche publie un article décrivant précisément le déroulement de l’occupation. De son côté, Le Journal du Gers assure une bonne couverture de l'occupation (textes et nombreuses photos).

Meilleure fortune

Devant Pôle emploi Devant Pôle emploi
Ce mardi 23, une action d’envergure est prévue devant les locaux de Pôle emploi pour protester contre la réforme du chômage. En effet, les forces rétrogrades qui sont au pouvoir ne trouvent rien de mieux que de réduire les allocations chômage, alors que, par définition, depuis des décennies, leur responsabilité est immense dans le fait que des millions de personnes sont sans emploi : pourtant,  c’est à ces dernières que le gouvernement le fait payer. Pour faire une économie sur l’assurance chômage de 1 à 1,3 milliards, il impose un temps plus long de cotisation permettant d'ouvrir des droits. C’est le mépris en marche.

La direction de Pôle emploi bloque les portes et empêche ainsi les demandeurs d’emploi d’entrer. Pierre, pour Sud-Solidaires, est virulent dans son intervention : 200 000 personnes vont sortir de l’indemnisation, 840 000 vont voir leur allocation baisser, « c’est dégueulasse et profondément injuste ». Il appelle à multiplier les lieux d’occupation, comme le font les intermittents et précaires du secteur culture. La CGT invoque la Commune (de Paris), ses idéaux qui nous animent encore, et la répression sanglante que la réaction droitière a exercé sur ces démocrates. Elle rappelle que 6 chômeurs sur 10, aujourd’hui, ne sont pas indemnisés. Le chômage a progressé de 8 % dans le Gers en une année. La réforme vise précisément ceux qui sont déjà les plus démunis. Les droits pourront dépendre d’un « retour à meilleure fortune », formule pour le moins maladroite de la ministre du travail, incluse dans un décret, qui fait dépendre l’indemnisation de la situation économique du moment.

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Les deux intervenants ont réclamé l’abandon de cette réforme, un niveau d’allocation au moins égal au SMIC, le RSA étendu aux jeunes de 18-25 ans, interdiction des licenciements dans les entreprises qui font des profits. Ils ont souhaité la convergence des luttes en cours. Un représentant des intermittents et précaires en lutte a appelé à « des alternatives qui réenchanteront le monde ». « Un mouvement naît, a-t-il dit, et prend de l’ampleur : il faut créer les conditions qui feront vaciller le pouvoir en place ». La manifestation, qui a regroupé une bonne centaine de personnes, a formé alors une longue file d’attente « symbolique » dans la rue, devant Pôle emploi. Puis les intermittents ont servi une bonne soupe bien chaude, avec des croûtons.

Trois jours plus tard, dans le cadre des Vendredis de la colère, une action discrète est organisée à nouveau à Pôle emploi. Portes à nouveaux bloquées et interpellation par la police d’un délégué Sud, convoqué ensuite au commissariat, menacé de poursuites. Coupable parce qu’il avait un porte-voix ! Une négociation a lieu avec la Préfecture afin de tenter de faire cesser ce harcèlement.

Le samedi 27 mars, les occupants appellent à rejoindre la ville gersoise de Mirande où le Rassemblement National doit tenir une conférence de presse. Une délégation de l’Odéon, ce même jour, a été reçue au ministère du travail, tandis que 2000 intervenants du spectacle défilent dans les rues de Paris. Déception, le ministère n’est prêt à concéder que des miettes.

Marche pour le climat le 28 mars Marche pour le climat le 28 mars

Marche pour le climat et mémoire de la Commune

Le lendemain, dimanche, une marche pour le climat rassemble 150 personnes [200 selon la police] pour exiger une vraie loi Climat et non pas des demi-mesures. Dans la foulée, une commémoration du 150ème anniversaire de la proclamation de la Commune (28 mars) a lieu à deux pas de la stèle de P.-O. Lissagaray, acteur et historien de cette révolution (voir mon billet : ici). Une chorale emmenée par Babé interprète des chants révolutionnaires. A la fin du rassemblement, le commissaire de police prend le micro pour ordonner la dissolution et prévient que les contrôles ne vont pas tarder.

Commémoration de la Commune Commémoration de la Commune

Le 30 mars, le lycée Pardailhan manifeste contre la suppression d’un poste de CPE et la dégradation du suivi éducatif des élèves et des conditions de travail, une délégation des occupants de Circa est présente. A midi, une soupe pour tous est servie au Dôme.

Stèle de Prosper-Olivier Lissagaray, auscitain, acteur et historien de la Commune. Stèle de Prosper-Olivier Lissagaray, auscitain, acteur et historien de la Commune.
Le 31 mars, un rassemblement de retraités ne réunit qu’une cinquantaine de personnes seulement pour dire que les vieux n’ont pas à être livrés à la vindicte publique comme le font certains commentateurs. Une représentante des occupants des lieux de culture est venue dire son soutien à ce rassemblement et remercie les organisations syndicales et les militants pour leur solidarité avec les Occupants de Circa et Ciné32. A midi, une AG décide la prolongation de l’occupation. Outre les revendications déjà citées, l’assemblée se prononce pour obtenir la garantie de tous les droits sociaux, malgré l’arrêt des cotisations sociales, et la mise en place d’une caisse spécifique pour le secteur spectacle. Ce lieu démocratique qui réunit 50 personnes débat des modes de décisions dans cette lutte (majorité, consensus). Ce week-end, des groupes de réflexion plancheront sur Femmes, Culture & Précarité (quelques jours auparavant, des femmes ont débattu du thème de la trans-identité ; enfer et damnation, l’info n’a pas été donnée aux manifestants de la MPT avec leur poupée gonflable).

Ils ZOZ tout

La volonté générale est d’éviter de personnaliser la lutte, et d’identifier un quelconque meneur, d’où une discrétion sur les noms et le petit jeu consistant à appeler chacun et chacune « Camille ZOZ » [NON à la verticale], Camille B. ou Camille E. (avec l'initiale du prénom).

Retour de Carnaval, direction le Dôme occupé Retour de Carnaval, direction le Dôme occupé

A Paris, la situation se durcit : le 3 avril, la Préfecture interdit la tenue d’une agora, invoquant les raisons sanitaires et accuse les occupants de l’Odéon de déguiser des événements culturels en rassemblements revendicatifs. Les intermittents en lutte titrent : L’Odéon bâillonné : la préfecture de Police a-t-elle peur des artistes ? En tout cas, à Auch, sachant que l’action militante a été déclarée en Préfecture, toute action est annoncée comme « ac-tion re-ven-di-ca-ti-ve » ! Ce qui n’a pas l’heur de plaire au Préfet qui au même moment interdit la tenue d’un concert. La police vient trois fois, parfois avec plusieurs véhicules pour signifier que tout rassemblement est interdit. Alors que les gestes barrière sont respectées, avec groupes de six, rien n’y fait. Agora et AG acceptées, mais pas concerts : ni musique, ni chants ! Finalement, la Préfecture tolère le concert du soir.

Les intermittents ne parlent pas de "dictature sanitaire", ils sont conscients des risques, ils veulent simplement exprimer le mal-être qu’ils et elles éprouvent de ne plus pouvoir exercer leur art : donc ils militent pour une réouverture des lieux de culture (dans le respect des règles sanitaires) mais aussi pour la défense des droits sociaux des plus précaires. Tous et toutes restent très mobilisé·e·s : tout se passe dans une ambiance fébrile, conviviale, respectueuse des uns et des autres, à l’écoute de la parole de chacune et chacun, selon des modalités clairement définies afin que ce soit le plus démocratique possible.

Clara Sanchez Clara Sanchez
Ce soir-là, Clara Sanchez, avec son accordéon, chantera magnifiquement. De ce corps léger émane une puissance incomparable, une voix profonde qui vous envahit, tellement elle est vibrante, tellement ses textes sont beaux et ses mots superbement incarnés. Un très bon moment, touchant, car elle est là en toute simplicité, heureuse d’être à Auch : la dernière fois c’était pour Micha, notre anar adoré qui nous a quitté l’an dernier (« je lui devais bien ça »). Sans manquer d’humour : elle joue au début le dernier morceau… au cas où elle serait empêchée de terminer. Le lendemain, c’est Pâques : comme de juste, une chasse aux œufs est organisée.

France 3 consacre un reportage en images sympas (ici), mais oublie d’évoquer les revendications ! A savoir : pas question de rouvrir les lieux de culture si la réforme chômage désastreuse n’est pas abandonnée et si un plan de soutien massif n’est pas mis en œuvre en faveur des précaires. Revendications adressées par lettre écrite au Préfet du Gers. L’AG du 7 avril constate l’ampleur du mouvement : 100 lieux occupés, 40 occupants permanents à l’Odéon à Paris, Saint-Etienne avec actions coups de poing sur la ville, Alès. Ça essaime en Belgique et en Italie. Il importe de poursuivre sur la durée, de mener des actions réfléchies et non violentes, sans jamais donner prétexte au pouvoir d’évacuer, tout en ne se pliant pas à toutes ses injonctions mesquines. Il est décidé de poursuivre l’occupation, de ne pas s’enfermer dans le Dôme, de rester rassemblés, de s’ouvrir vers l’extérieur, d’aller dans tous les quartiers, de favoriser la convergences des luttes, et de faire connaître au maximum l’action menée.

Agora du travail social

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Le 8 avril, c’est grève nationale dans le secteur du travail social (7 au 9 avril). Sous le Dôme, se tient une Agora travail social à l’initiative de Sud/Solidaires (à noter que les militants de ce syndicat sont très impliqués ici parmi les intermittents et dans le mouvement qui les soutient). Il y avait bien longtemps qu’une telle assemblée générale réunissant une cinquantaine de personnes, tous secteurs confondus, n’avait pas eu lieu à Auch (peut-être depuis 15 ans). L’IME Mathalin, où il y avait aujourd’hui de nombreux grévistes, était venu en force. Des travailleurs sociaux (dont éducateurs spécialisés et assistantes sociales), et infirmières, du privé non lucratif ou de l’administration (Conseil Départemental, Hôpital, Éducation nationale pour les AESH, accompagnants d’élèves en situation de handicap) étaient présents.

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Toutes les interventions mettent l’accent sur les salaires qui plafonnent (non attractivité du secteur), des conditions de travail dégradées, où il s’agit de faire toujours davantage avec moins de moyens, où l’administratif prend sans cesse le dessus sur la relation (avec logiciels déshumanisants), face à des situations sociales aggravées, et des injonctions paradoxales émanant des hiérarchies (jusqu’à exiger « de faire moins de travail social » et « de moins se rendre à domicile »). Cela provoque des arrêts de travail, des burn-out, car en général on est venu travailler dans le social avec des valeurs, en aimant ce métier, et la déception est immense. Ce qui décuple les problèmes, car les arrêts-maladie ne sont pas ou de moins en moins remplacés. Des professionnel·les de la protection de l’enfance sont sans cesse en train de courir, sont conduits à organiser des placements d’enfants « à l’arrache » car le nombre de placements judiciaires explosent, à évaluer des situations en extrême urgence. C’est épuisant pour le travailleur social, et maltraitant pour les familles.

Les échanges mettent en évidence l’effet « boule de neige », tout est interdépendant, et cela incite à ne pas compartimenter mais au contraire à valoriser la solidarité entre travailleurs sociaux. On ne peut que regretter que, justement, un tel secteur qui est censé se préoccuper de la situation des plus défavorisés, ne soit pas à la pointe du combat dans les mouvements sociaux. Mais on ne peut jurer de rien : l’étincelle peut se produire à tout moment. Une lettre revendicative sera envoyée aux autorités les jours suivants.

« Et sans ciel, on va où ? »

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Le 9 avril, des acrobates parviennent à dérouler sur le Dôme une immense banderole : Et sans ciel, on va où ? Convergence des luttes, Ensemble le 23 avril. Le 13 avril, lors d’une conférence de presse, le point est fait : la mobilisation vise à dénoncer l’aggravation de la précarité dans le pays et les entraves mises aux contestations citoyennes. Il s’agit de s’inscrire dans le sillage de Nuit Debout et des Gilets jaunes. L’information du mouvement à Auch va bon train : Facebook, Instagram, site internet, un film réalisé ici et qui est projeté devant les journalistes. Un communiqué a été signé par 70 structures locales (liste des soutiens : ici). Relation étroite avec la CGT et Sud/Solidaires (par ailleurs, la France Insoumise du Gers a publié un communiqué de soutien).

Depuis bientôt un mois : nuitées dans Ciné 32, débats nombreux (femmes, travail social, retraités, climat) et études des questions politiques, économiques et sociales, locales et nationales. 150 personnes, grosso modo, sont là ou passent chaque jour.

Agora journalière Agora journalière
Les revendications portent bien sûr sur les droits des intermittents (année blanche puisqu’ils n’ont pu véritablement travailler), mais aussi en faveur de tous les précaires. Le Dôme est un lieu où viennent s’exprimer des souffrances, avec une assistance qui est à l’écoute, toujours bienveillante. Appel est lancé à la convergence des luttes et des espérances pour une véritable justice sociale. Lors de l’Agora, il est rendu compte de la rencontre en Préfecture de la veille suite à l’arrêté préfectoral qui interdit toute représentation musicale en public. En réalité, le sérieux des militant·es semble reconnu par les autorités qui savent que les protocoles sanitaires sont respectés (d’ailleurs, aucun cluster n’est apparu, et si cela devait être le cas, les occupants estiment que la faute en incomberait au pouvoir qui est responsable de cette mobilisation en maintenant sa réforme inique du chômage). Le modus vivendi consiste à ce que toute action extérieure des intermittents soit déclarée, et donc implicitement autorisée… si elle n’est pas explicitement interdite !

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Le samedi 17 avril, la haute ville a été littéralement en fête : avec fitness, chants, musique, danses, agora avec nombreuses prises de parole. Le tout dans une ambiance joyeuse, fraternelle, un peu folle et drôle, vivante, colorée, bruyante, musicale. Les enfants s’en donnent à cœur joie, tous les âges sont de la fête. Il fait un peu frais, le soleil est capricieux, mais c’est chaleureux et on est heureux. Car c’est une belle réussite.  Moment magnifique, impressionnant, car il y a bien 200 personnes. Les passants (parfois des personnes en vacances dans le Gers) faisant leur marché s’arrêtent, intrigués, agréablement surpris. 

Une urne a recueilli les vœux, ils sont lus en litanie : je voudrais pour notre avenir « une terre moins polluée », « que les lieux de culture ne soient pas condamnés à être occupés pour vivre », « plus d’égalité, de justice et de sexe », « la paix dans le monde, Miss France », « que les bars rouvrent », « réduction drastique des inégalités sociales », « le RSA augmenté », « que tout le monde s’embrasse », « plein de Playmobil », « que tous les gens s’aiment » (Léa 8 ans), etc.

Ce matin 22 avril, sur le marché, pour appeler à la manifestation du 23. Ce matin 22 avril, sur le marché, pour appeler à la manifestation du 23.
La situation, souvent émouvante, de plusieurs personnes en grande précarité suite à la crise sanitaire est décrite, puis c’est le tour de diverses  organisations amies de prendre la parole : la Cimade sur les migrants, Les Sorcières Mal Braisées (LSMB) sur les femmes, France-Palestine Solidarité sur les prisonniers palestiniens en Israël (c’est le jour de son action annuelle), une enseignante décrit la situation des précaires de l’Éducation nationale, un militant de la CGT Santé lit un témoignage émouvant d’une infirmière, propos qu’elle a tenus à la direction de son hôpital pour exprimer son désespoir et son ras-le-bol (voir mon billet : ici), une Gilet jaune exprime sa solidarité avec le mouvement, un militant d’Alternatiba et de la COP21 Auch rappelle la lutte pour le climat, un jeune maraîcher vient dire combien il est touché par tout ce qu’il a entendu étant lui-même dans la précarité.

Ce n’est pas fini : demain, 23 avril, c’est la convergence des espérances… Grande manifestation prévue. Et samedi, venue du premier ministre Jean Castex dans le Gers !

Film réalisé par les occupants : Appel à la convergence des espérances

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 Il est quasiment impossible de citer tout ce qui se fait dans cette fourmilière. D’abord, toute une organisation s’est mise en place : repas, café. Les ordinateurs chauffent, les téléphones grésillent, des panneaux affichent des slogans mais aussi des plannings, des répartitions de tâches à accomplir, des idées à développer.

Une des actions sur le marché Une des actions sur le marché
Ensuite, d’innombrables actions sont impulsées : cours de soutien scolaire à des étudiants étrangers du CFA, atelier d’écriture, contes pour enfants (à Ciné 32), soutien à des jeunes passionnés de skateboard (avec rencontre avec le maire pour déterminer un lieu autorisé), actions régulières sur les marchés à Auch, centre-ville, quartier populaire du Garros et à Fleurance, avec Roue de l’Infortune, acrobaties diverses et, par groupes de six, mimes du silence imposé, déambulation dans les rues  en hommes ou femmes sandwich, quitte à se faire jeter de Leclerc ou de Carrefour, Vélorution un dimanche sous la pluie (en lien avec l’Atelier Vélo Pour Tous), avec hommage rendu à nos amis José et son fils Alban, cyclistes fauchés sur la route en septembre dernier par un automobiliste.

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Des conférences ont lieu (Lalou, membre de la Coordination Intermittents et Précaire de Midi-Pyrénées, occupant du Théâtre de la Cité à Toulouse sur la réforme d’assurance chômage ; Guillaume Lopez Musicas sur le positionnement des artistes dans les luttes), des films sont projetés (Un seul héros, le peuple, de Mathieu Rigouste, sur l’Algérie, en présence du réalisateur ; L’Amour et la Révolution, de Yannis Youlountas, déjà venu à Auch pour présenter ses films sur les luttes en Grèce écrasée par les politiques de misère imposées par l’Europe, et présent en visio-conférence ; est évoqué Bleu de travail et bleu du ciel, de Jean-Luc Galvan, un des occupants à Auch, film au contenu précurseur, tourné en 2000 à Toulouse, Balma et Tournefeuille et rendant compte des conditions d’exercice du métier d’intermittents du spectacle, suggérant une autre conception du « travail »). 

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Certains artistes occupants sont les auteurs d’une série de vidéos humoristiques : Veni Vidi Covid’chy.

Contre la baisse des allocs

Manifestation devant la CAF et la Sécurité sociale : Si le seuil de pauvreté est à 1063 € pour une personne seule, pourquoi le RSA est à 565 € brut par mois ? Manifestation devant la CAF et la Sécurité sociale : Si le seuil de pauvreté est à 1063 € pour une personne seule, pourquoi le RSA est à 565 € brut par mois ?
Pour protester contre les différentes mesures gouvernementales prises à l’encontre des allocations logements pour tenter de faire 1,2 milliard d’économie budgétaire (dont le nouveau système de calcul destiné à réduire le montant des AL dont les effets sont perceptibles depuis début février), des occupants, dont certain·es sont lésés par ces dispositions, ont manifesté le 16 avril devant les locaux de la Sécurité Sociale. 

Roue de l’Infortune

Déplacée de marché en marché, de place en place, cette Roue  consiste à faire deviner aux passants les chiffres qu'elle comporte : 26 [minutes, le temps que met le milliardaire Bernard Arnault pour gagner l’équivalent du Smic annuel], 1063 [euros, c’est le seuil de pauvreté à 60 % du revenu médian], 69000 [le nombre de lits supprimés dans les hôpitaux entre 2009 et 2017], 100 [le nombre de lieux culturels occupés en ce moment en France], etc… Une concurrente a eu droit un jour à un CD de Francis Cabrel qui soutient les intermittents et précaires en lutte à Auch.

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. Le rapport Gauron remis le 21 avril aux ministres de la culture et du travail, rendu public aujourd'hui (52 pages) propose deux options : des filets de sécurité pour que tous les intermittents du spectacle soient couverts ou prolongation de l'année blanche. Situation des intermittents du spectacle à l'issue de l'année blanche : diagnostic et propositions

. Site des Occupants de Circa/Ciné 32 : occupationauch.com

Toutes les photos de cet article : Yves Faucoup. Nombreuses chroniques sur cette mobilisation des intermittent.es sur mon compte Facebook.

Billet n° 615

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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