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Billet de blog 22 sept. 2022

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Mon père s’en est allé

Il vivait seul dans la maison de mon enfance, aidé et entouré. Il allait sur ses 104 ans. Il est parti le vendredi 29 juillet. Sa longue vie est un peu une revanche sociale, lui qui était entré à l’usine à 13 ans, contre son choix. Tenant la vie ouvrière à distance, tout dévoué à sa famille, cet homme de paroles, qui s'était cultivé par lui-même, aimait transmettre ses savoirs.

YVES FAUCOUP
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Henri Faucoup, 17 septembre 2019, à la veille de ses 101 ans [Ph. Eliane Mariat-Faucoup]

Quelques jours avant sa mort, il avait rejoint un Ehpad, après un passage à l’hôpital (entré pour une occlusion avec douleur à la colonne vertébrale, il y a contracté le Covid dès les premiers jours de son hospitalisation, alors que tant de précautions avaient permis de l’épargner depuis deux ans et demi).

Né à la fin de la Première Guerre mondiale, le 4 octobre 1918, il avait d’abord échappé à la grippe espagnole qui avait affecté une partie de sa famille. À l’âge de 8 ans, opéré d’une appendicite, il frise la mort car il faut d’abord crever un énorme abcès purulent, à une époque (1926) où la pénicilline n’existe pas. Il aggrave son cas avec une péritonite dans la foulée. Il se souvenait de ses parents priant pour sa survie : quand ils le croyaient endormi, ils cessaient de prier, alors lui, ouvrant un œil, leur disait : « continuez, le petit Jésus ne m’a pas guéri ». Plus tard, quand le médecin de famille (dont une rue de Saint-Chamond porte son nom) le croisait, il lui disait gratouillant sa tignasse : « Alors, Trompe-la-Mort ! ».

Son père, Clément, avait été élevé par ses grands-parents car, suite au décès de sa mère, toute sa fratrie avait été placée à l’Assistance Publique, sauf lui. Le père, Joseph, était puddleur à la Compagnie des forges et aciéries de la Marine et d’Homécourt à Saint-Chamond (métier qui consistait à affiner la fonte en fusion en la brassant avec l’aide d’un ringard, un long crochet). Clément, avant d’entrer dans cette même usine, avait effectué des études dans une école professionnelle catholique.

Sa mère, Célina, venait de l’Ardèche, issue d’une famille de paysans pauvres (métayers), elle-même ayant travaillé dès l’âge de 12 ans comme gardienne de troupeau à 40 kilomètres de chez elle, chez des éleveurs de porcs de la Drôme. Célina avait été recrutée comme domestique (bonne à tout faire : le ménage, le jardin) chez des industriels du textile qui étaient domiciliés rue de la Pichelière à Saint-Chamond où vivait Clément. C’est dans cette petite ruelle pentue que mon père est né : il est le troisième et dernier enfant, tous des garçons (j’ai en commun avec lui d’avoir eu des parents qui rêvaient d’une fille).

Rue de la Pichelière

Tout près, sur la colline, il y avait le Clos Marquet, son crassier et son puits de mine dont les galeries serpentaient sous les habitations, ce qui provoquait chez mon père, enfant, des cauchemars, s’imaginant disparaitre avec son lit dans des galeries sans fond. Il racontait tellement d’histoires sur les habitants de la Pich’, pour laquelle il avait une véritable dévotion, sur ce qui s’y passait, sur les métiers qui s’y côtoyaient, sur les rapports des gens entre eux, qu’on pourrait en écrire un roman. Il avait passé beaucoup de temps à tout observer, du haut d’un muret auquel il accédait en grimpant sur un butte-roues (une photo le montre 90 ans plus tard au même endroit). Les épiciers, le cordonnier au pantalon rouge datant de la guerre de 70, le passementier (qui avait inventé un système pour réaliser des broderies à bon marché pour trousseau de mariage), le bistrot (où les jours de marché place Saint-Pierre s’entassaient les charrette enchevêtrées les unes dans les autres et les chevaux dans une grange remplie de foin), les mineurs noirs comme le charbon rentrant chez eux et les charrois remplis du minerai tirés par des percherons descendant la ruelle freinant des quatre fers, les femmes se rendant avec des cruches à la fontaine (car l’eau, venant du barrage, n’était pas encore sur l’évier des ménages modestes), sans oublier le guinguenne (sans domicile fixe) et l’allumeur de réverbère avec sa grande perche.

Aciéries de Saint-Chamond, tours au second plan

Il avait obtenu un certificat d’études décerné par une école privée (catholique) puis était entré comme apprenti tourneur (contrat signé le 1er août 1931, alors qu’il n’a pas encore 13 ans) aux Aciéries de la Marine (qui fabriquait tracteurs, locomotives et chars dits ʺde Saint-Chamondʺ de la Grande Guerre, future Creusot-Loire). Le patron de l’usine, Joseph Roederer (père de la future grande résistante Hélène Roederer, morte à Ravensbrück), qui avait signé le contrat, s’engageait au nom de la Compagnie « à se conduire vis-à-vis de lui en bon père de famille, à le traiter avec douceur ». Le premier semestre, il percevrait 3 francs par jour, pour grimper jusqu’à 10 francs au bout de deux ans et demi, et des primes variables suivant la qualité de son travail et ses résultats aux examens (il ne percevait de sa mère qu’un peu d’argent de poche, juste pour s’acheter Zig et Puce, mais au bout de trois ans, l’argent économisé représentait 260 francs, soit le prix exact du vélo qu’il put s’acheter à 16 ans). S’il n’avait pas respecté le contrat, ses parents auraient dû s’acquitter de 20 francs par mois d’apprentissage effectué. Il retrouve dans les ateliers son père, ses deux frères ainés, tous tourneurs sur métaux.

Mai 1936

En mai 1936, une photo le représente avec des camarades et ses deux frères dans l’usine occupée. Je pourrais prétendre que mon père a fait mai 36. La réalité est plus prosaïque : Célina, qui collectait les salaires de ses quatre hommes, habituée à travailler dur (elle était « l’Ardèche rugueuse », estimait mon père), ne pouvait se satisfaire de voir sa maisonnée se la couler douce au sein d’un piquet de grève (elle, ceci dit en passant, dont le nom de famille était ‘Grève’). Elle exigea qu’ils reviennent tous à la maison, construite en 1930, avec du terrain autour, il y avait des travaux à accomplir au potager : bécher, biner, récolter. C’est dans cette maison, en 1931 que mon père, qui n’avait connu jusqu’alors que la bougie et la lampe à pétrole, voit apparaître l’électricité.  

Mai 1936 aux Aciéries de la Marine, piquet de grève : Henri devant à gauche (ses deux frères sont également sur la photo) [Ph. DR]

Un peu avant 20 ans, il passe le conseil de révision : nu comme un ver, comme ses conscrits, il doit défiler devant le conseil municipal composé d’hommes et de femmes. Pour éviter d’abîmer le plancher, des journaux punaisés ont été étalés sur le sol : 80 ans plus tard, il se souvenait encore non seulement de la honte subie mais aussi du cri poussé par un de ses copains qui s’était fichu une punaise dans le pied. Incorporé en novembre 1938, normalement pour un an d’armée, il effectue trois années de service militaire dont deux pendant la Seconde Guerre mondiale (alors que ses frères, plus âgés, n’avaient accompli qu'un an). Il séjourne trois mois à Montoire, la caserne est installée dans un ancien monastère (très étonné plus tard que Pétain ait pu recevoir Hitler dans une gare d’une si petite ville).

Soldats (mon père tout à droite) devant une araba transportant les pigeons [Ph. DR]

Il est affecté aux Colombo (régiment des colombophiles, car il avait eu la bonne idée de s’intéresser aux pigeons avant-guerre). Il passe son temps à déplacer les arabas et les pigeons seulement pour des vols d’entraînement sur des parcours de plus en plus longs. Il se plaint juste d’un adjudant « salopard » qui les faisait bagoter (marcher au pas), car, pragmatique, il considérait que cela ne servait à rien. Ses affectations (Grenoble, Avignon, Meyrargues) à s’occuper des colombes ne le conduiront pas sur des zones de guerre [le danger, il le connaîtra, avec ma mère enceinte de son premier enfant, tous deux réfugiés avec leur propriétaire dans une tranchée creusée dans un jardin, le 26 mai 1944 quand les avions américains volant à haute altitude bombardent Saint-Etienne, ratant leurs cibles, la gare et la manufacture d’armes, faisant 925 morts civils, dont 99 enfants].

Il est libéré en novembre 1941. Comme son père sait qu’il n’a pas choisi d’être tourneur, qu’il y a été contraint et forcé (par tradition familiale), il lui suggère d’aller voir un tailleur (de vêtement), métier que mon père aurait tant aimé exercer. Sauf que pour lui c’est trop tard, il aurait fallu l’envisager plus tôt : il a 23 ans, ce n’est plus le moment de se lancer dans un apprentissage. Il aimera toute sa vie la couture, les tissus : il aidera ma mère qui confectionnait tous nos vêtements, il achètera une machine, réglant les plots, les crochets et les fils de laine pour nous tricoter nos nombreux pullovers. Enfant, il avait joué à la poupée, grâce à sa grand-mère de Boffres (Ardèche) qui voyageait en train avec des sabots noirs vernis mais n’avait pas de préjugés de genre puisqu’elle lui avait offert ce jouet comprenant que cela lui ferait plaisir. Il conserva l’une de ses poupées qu’il habilla avec minutie alors qu’il était déjà âgé. Une de ses petites filles raconte que, pour se choisir des vêtements, elle n’hésitait pas à faire les magasins avec lui.

L’usine à Saint-Etienne

On est au printemps 1942 : il a envie d’aller voir ailleurs, de quitter les Aciéries, où, à son retour du régiment, on veut le contraindre à travailler sur une machine difficile à manœuvrer. Il décide alors de rejoindre son frère aîné qui réside depuis peu à Saint-Tropez, non encore investi par la jet-set, après avoir été  embauché par l’usine de torpilles de Gassin, antenne de l’arsenal de Toulon, située tout près de Saint-Tropez. Mon père considère qu'il n’est pas très bien payé (1500 francs par mois) et décide alors, en accord avec sa future épouse (ma mère), de rentrer après avoir décroché un poste dans une usine de Saint-Etienne qui a fait passer une annonce dans un journal du midi, en pleine guerre. La SCEMM (Société de construction et d’exploitation de matériels et moteurs, qui deviendra plus tard filiale de Citroën), après lui avoir fait subir un test, lui propose 3000 francs mensuels, du fait d’une rémunération horaire plus élevée (passant de 10 à 12,50 francs de l’heure auxquels il fallait ajouter une prime qui portait le salaire horaire à 17 francs) mais aussi à une durée de travail plus longue (passant de 8 heures à 9 heures et demie). Il est directement classé P2 (plus tard P3, puis HQ, haute qualification dont il était très fier et qui ne lui imposait plus un temps déterminé pour réaliser une pièce).

[Ph. DR]

A Noël, chaque année, l’usine fermait pour inventaire pendant une semaine de vacances. Mais le 11 novembre 1942, les Allemands, ayant pénétré en zone jusqu’alors non occupée, font un inventaire sur une durée plus longue et ne rouvrent l’usine que début février 1943 (ouvriers payés cependant pendant cette période sans travail). Son père décède à 59 ans, le 1er février : assistant aux obsèques, il ne peut reprendre le travail le vendredi comme prévu après cet inventaire. Lorsqu’il revient le lundi, un contremaître, connaissant la raison de son retard, lui dit : « Vous en prenez à vos aises ». Cette phrase n’a cessé de résonner en lui comme une agression impardonnable. Centenaire, il la citait encore régulièrement. Occasion pour lui de me dire : « l’usine est un esclavage. Les contremaîtres ont toujours été imbuvables, bien que tous issus du rang ». Il a fallu attendre deux ans avant son départ en retraite pour qu’un ingénieur le respecte et vienne le saluer. En effet, il avait su réaliser, sur son tour, des joints à partir d’une plaque en caoutchouc au grand étonnement du bureau des méthodes qui ne savait pas comment procéder. Mon père avait vu jadis son propre père fabriquer un outil spécifique pour découper les joints. Ce qui lui valut les félicitations des ingénieurs stupéfaits (« mais pas pour autant une prime », constatait-il avec amertume).

La ʺvaleurʺ travail

Il travaillait surtout le bronze, qui nécessitait une grande précision, car, à la différence de l’acier, il ne peut être rectifié (étant mou et dur à la fois, il encrasserait les meules). La qualité devait être vérifiée à la loupe. Il pratiquait, comme ses copains, la perruque (pratique ouvrière que j’ai décrite ici : La ʺperruqueʺ : le travail en usine pour soi) qui consistait, pour les besoins de la maison, à confectionner des pièces (en bronze le plus souvent) sur son tour, souvent avec l’autorisation des chefs, qui n’étaient pas les derniers à demander aux ouvriers qualifiés de leur rendre ce genre de service.

Cet emploi dans la métallurgie n’était pas pour lui un choix mais une contrainte, un asservissement. Si une tâche difficile était à accomplir, au petit matin, il se réveillait préoccupé par ce travail qu’il faudrait réussir. « Chaque jour était un mauvais jour, à l’usine, sauf lorsque j’avais un travail intéressant à faire », me confie-t-il à 99 ans. Il lui fallait parfois soulever des charges très lourdes, au point qu’en 1942 il se provoque une hernie. Quand en 1944, il doit travailler à la Manufacture d’Armes de Saint-Etienne (la MAS, la Manu, ne pas confondre avec Manufrance), qui, comme la SCEMM fabrique des munitions pour les Allemands, les conditions d’hygiène à la cantine sont si catastrophiques qu’il contracte une paratyphoïde.

Après une journée ou une nuit de travail, il aspirait à tout oublier. Il racontait que lorsqu’il travaillait de nuit, il quittait l’usine à 5 h du matin : demeurant en ce temps-là à proximité de l’usine, avant de regagner son domicile, il s’asseyait sur un banc de pierre dans la rue, adossé à une propriété où, dans des arbres majestueux, des rossignols chantaient : il restait là longuement à les écouter. Il décrivait, admiratif, toutes les gammes musicales mélodieuses dont ces oiseaux sont capables. A cette époque, il habite Saint-Etienne, ville qu’il aura parcouru en long et en large, il en connaissait tous les quartiers, toutes les rues.

Sa réticence envers le travail d’usine, qu’il n’avait pas choisi, explique certainement qu’il n’avait pas un attachement particulier au monde ouvrier (pas plus qu’en mai 1936, il n’a participé aux piquets de grève de mai 1968), aspirant comme tant d’ouvriers à s’en extraire et à connaître un mode de vie de la petite classe moyenne, avec la maison qu’il fait construire en 1952 (calculant bien les moyens qu’offre le Crédit immobilier, plutôt intéressants avec remboursement constant sur 30 ans bénéficiant ainsi de la forte inflation) et la voiture (Traction Citroën 11 familiale, avec strapontins, pour voyager à huit, parfois à onze avec tante et grands-parents). Si son père est ouvrier, sa mère est d’origine paysanne, catholique, éloignée des solidarités ouvrières. Ma mère, dont la famille était plus aisée, m’a dit un jour, approuvée par mon père : « on était plutôt à gauche, car on est des ouvriers. C’est plus normal », ajoutant aussitôt : « mais je suis à moitié l’un [à droite], à moitié l’autre [à gauche] ». Et lui m’a confié :  « les bourgeois n’ont aucun mérite car ce qu’ils ont gagné ils l’ont pris à d’autres ». Et comme il était facétieux, il se levait parfois de son fauteuil en proclamant : « Debout les damnés de la terre » !

Usine Silence !

On le sait, le souhait de mon père le plus profond était de sortir de l’usine, dont il ne parlera jamais à la maison. Ce n’est que plus tard que l’on a pu tirer quelques bribes d’information comme le fait qu’il respectait les temps impartis pour l’exécution d’une pièce, sans chercher à en faire trop, reprochant à certains de « bomber » pour finir plus vite et décrocher une prime. Il savait très bien que les chronométreurs venaient avec un air détaché auprès de l’ouvrier mesurant le temps nécessaire pour réaliser une pièce en actionnant leur chronomètre caché dans la poche. Il fut un temps affecté dans un bureau où il lui fallait calculer les temps exigés aux ouvriers : il n’a pas aimé, et a demandé à retourner à l’atelier.

Il avait cependant quelques bons amis ouvriers : mes parents les recevaient ou se rendaient chez eux, y compris quand l’âge de la retraite aura sonné. Mais la plupart de leurs connaissances étaient liées à l’histoire familiale, amicale, paroissiale. À 100 ans passés, il se demandait souvent ce qu’Untel était devenu, croyant, contre toute vraisemblance, qu’il était peut-être encore de ce monde. Un jour, cependant, il me donna le nom et prénom d’une enfant qu’il avait connue… à l’école maternelle (il se souvenait également avec précision du nom de la directrice et de l’institutrice) ! S’il peinait avec la mémoire récente, la mémoire ancienne était stupéfiante. Après une recherche rapide sur Internet, je découvrais que cette enfant venait de fêter ses 100 ans à Nice (tout concordait). Lui en avait alors 101.

Pendant si longtemps, il dût se  lever à 5 h du matin, pour pointer à 7, après un parcours de bus et de tram. Quand sous Giscard, il a pu prendre une retraite anticipée (à 60 ans après 47 années d’usine), avant même la loi promulguée par la gauche en 1982, il a signé des deux mains. Le but de mes parents a toujours été que nous ayons des métiers qui ne nous contraignent pas à l’usine et qui correspondent le plus possible à nos aspirations. Dans la limite de leur possibilité à nous accompagner dans ces choix, ce qui n’était pas pour nous une contrainte mais une évidence : il ne nous venait même pas à l’esprit de contester ou de contourner cet état de fait.

Une vie de nécessité

Mes parents étaient guidés par la nécessité : ils cultivaient un jardin potager de 600 m², ils y passaient beaucoup de temps, levés tôt en été pour arroser à la fraîche, ramasser les haricots, cueillir les fraises. Mon père retournait la terre, ma mère faisait des conserves, pour que leurs enfants bénéficient d’une nourriture plutôt saine. Mais mon père, faisant le bilan, avouera bien plus tard que ce n’était pas vraiment sa tasse de thé : ce qu’il aimait plus que tout c’était les fleurs, ses rosiers, la glycine, les clérodendrons trichotonum, ces beaux arbres à fleurs odorantes qu’il avait ramenés du midi. Et aussi ʺles cactusʺ au point qu’il avait donné ce nom à sa maison (que nous avons toujours appelée ainsi) : passion qui lui était venue enfant, lorsqu’il allait chercher le journal chez les voisins, concierges d’Antoine Pinay (l’ancien ministre des finances de De gaulle qui instaura le nouveau franc et qui fut très longtemps maire de Saint-Chamond). Ils adoraient les plantes grasses et en offraient à mon père, qui était nullement rebuté par leurs aiguillons.  

Cette vie de labeur n’a pas empêché mes parents d’envisager des vacances, avec location dans les années 60 dans les Alpes tout le mois d’août, du 1er au 31 : mon père n’était pas le dernier à crapahuter dans la montagne, mais, n’ayant que trois semaines de congé, il laissait la Traction et se coltinait un retour en train compliqué avant de revenir une semaine plus tard nous chercher (il n’était pas question de faire perdre à ses enfants un seul jour de vacance).

Paroles, poèmes et bons mots

Octobre 2018, près de cent personnes réunies pour ses 100 ans, il récite de mémoire quelques poésies [Ph. YF]

Il connaissait par cœur poésies et chansons : une bonne centaine, parfois longues (une demi-heure de récitation), que nous avons regroupées dans un recueil (qui a dû être sans cesse complété). On ne sait pas exactement où et quand il les avait apprises, peut-être pour beaucoup à une époque où la jeunesse se retrouvait, parfois dans de longues balades au cours desquelles chacun faisait montre de ses compétences : l’un des poésies, un oncle le chant, l’autre oncle la prestidigitation. Ces camarades d’atelier lui disaient parfois en fin de journée : on t’a vu réciter tes poésies (alors qu’il s’affairait sur son tour). Il avait lui-même écrit quelques poésies dédiées à notre mère, durant leurs fiançailles, cependant il n’était pas dans l’écrit (nous n’avons jamais reçu de lettres de lui), mais dans la transmission orale, ce qui explique peut-être son étonnante mémoire. Quelques mois avant sa mort, il m’a récité une très longue poésie : j’en ai conclu que ce n’était pas une mémoire mécanique car les modifications légères qu’il introduisait restaient tout à fait en phase avec le sens du texte.

Ces dernières années, un simple mot déclenchait la déclamation d’un texte court ou long, d’un proverbe, d’une maxime, d’un bon mot (certains textes sont introuvables sur Internet). Si on lui demandait qu’est-ce que tu vois, il pouvait répondre aussitôt : « je vois la route qui poudroie et l’herbe qui verdoie » (Barbe bleue). Il connaissait quelques chansons paillardes qu’il disait avoir apprises… en maternelle ! Au jeu télévisé, il était extrêmement rapide tant aux chiffres qu’aux lettres. Il était fana de mots croisés (je me souviens d’un dimanche de mon enfance où nous avons fait tous deux, ensemble, des mots croisés toute la journée). Jusqu’à la fin il a fait des mots fléchés et bluffait tout le monde avec sa célérité pour trouver la solution (sa vue ayant beaucoup baissé, il ne regardait pas la grille : il suffisait de lui dire le nombre de cases, les lettres éventuellement déjà trouvées et il visualisait le tout dans sa tête). Il avait participé à des chorales et avait lu des romans populaires. Curieux et modeste tout à la fois, il était cultivé (on l’a constaté surtout sur le tard), au point qu’on se demandait comment il avait tant appris et tant retenu. Il était sans complexe et avait un regard acéré sur ceux qui se croient supérieurs.

Humour du tac au tac

Il avait acquis avec la vieillesse un humour incroyable, jeux de mots du tac au tac ou questions à des tiers telles que : « qu’est-ce que j’ai fait pour avoir des enfants si vieux ». D’ailleurs, il m’avait dit un jour que si j'entrais en maison de retraite, il viendrait me rendre visite (sous réserve que je revienne au pays, et que je ne reste pas dans cette ville si lointaine pour lui, Auch, qu’il s’ingéniait à nommer Moche pour me reprocher d’y vivre). Il n’était pas avare de facéties comme tendre son bras pour qu’on l’aide à sortir du lit et tirer avec une force incroyable pour que l’on tombe sur lui. Il était aimé des aides à domicile, attentives, dévouées, patientes, qui appréciaient sa gentillesse, ses plaisanteries, ses souvenirs (répétés), et son bon caractère, pas grognon du tout (elles étaient sept le jour de ses obsèques, dont l’une était en retraite depuis trois ans, présence particulièrement émouvante).

Je pourrais lister encore longtemps, car depuis des années nous n’avons cessé de relever ses souvenirs et de remplir des pages de carnets et d’ordinateurs (il nous disait : « tu veux pas noter ça ? »), surtout de la période qui va de son enfance à son mariage (1943). Il l’avait d’ailleurs raconté dans un livre de souvenirs édité dans le cercle familial. Pour après, il considérait que nous étions là, ses six enfants, et donc que nous savions ce qui s’était passé. Quant à la vie à l’usine, « c’était si peu intéressant, que j’ai tiré un trait ».

Belles personnes

Nous mesurions la chance d’avoir un père et une mère qui ont pu nous raconter tant d’histoires, répondre à tant de questions. Elle nous a quittés il y a quatre ans, à 95 ans : lui a poursuivi sa route, rappelant de temps à autre qu’ils s’étaient connus, elle à 8 ans, lui à 12 ans. Déjà un peu amoureux… avant d’avoir 6 enfants, 18 petits-enfants et bientôt 36 arrière-petits-enfants (soit une multiplication à la 6-3-2 !), avec lesquels ils avaient des rapports incroyablement chaleureux. Durant de nombreuses années, ils ont reçu un jour de la semaine pour le repas de midi six ou sept de leurs petits-enfants scolarisés qui ne rataient jamais le rendez-vous et qui en conservent un souvenir ébloui. 

Lui comme elle étaient, je crois, de belles personnes. Bien sûr, je ne suis pas objectif pour le prétendre, peut-être que nous pensons toujours cela de nos parents, je sais que certains se reconnaissent dans ce propos. Mais je n’ai jamais imaginé ni constaté qu’ils aient pu commettre la moindre malversation. Leur morale n’était pas ostentatoire, elle était naturelle. Je serais tenté de dire : populaire. Elle coulait de source. Ils étaient honnêtes et ne proféraient aucune injonction : ils nous éduquaient par leur manière d’être. Je ne me vante pas en disant cela, je n’ai aucun mérite d’avoir eu de tels parents, je leur rends simplement hommage. Comme je veux rendre ici hommage à celles et ceux (ma sœur Eliane et mes deux frères qui étaient tout proches, les aides à domicile, les infirmier·es) qui ont permis qu’ils restent si longtemps dans leur maison, mon père presque jusqu’à la fin.

On avait fini par croire qu’il était immortel (et, qui sait, peut-être nous aussi : va falloir se faire une raison). Je me souviens que, jadis, quand il rentrait de l’usine, il lisait dans la presse les avis de décès de ses camarades partis en retraite, parfois depuis quelques années seulement. J’ai souvent pensé à cette scène, considérant, à tort ou à raison, qu’avoir pu jouir de sa retraite dès 60 ans lui avait permis d’en bénéficier davantage (il riait à l’idée qu’il contribuait à creuser le ʺtrou de la Sécuʺ). Je suis tenté de dire que sa longue vie m’est apparue comme une revanche sociale

Il va terriblement nous manquer, j’aimerais tellement en dire plus encore, raconter tant d’histoires, de témoignages, d’anecdotes, dont certaines plus personnelles, plus intimes. Mon souvenir n’est pas triste, pas hanté par l’image de sa mort, mais habité par son affection et la vivacité de ses paroles. Consolé aussi qu’il n’ait pas trop souffert. Comme tout le monde, il voulait mourir dans son sommeil. Il avait demandé expressément qu’il n’y ait pas d’acharnement thérapeutique. Il m’avait dit à 101 ans passés qu’il ne s’interrogeait pas sur la vie éternelle : « je verrai ce qu’il en est quand l’heure sera venue, mais avant l’heure c’est pas l’heure ». Considérant cependant qu’il avait fait sa vie, qu'il était parfois fatigué, il ne craignait pas de partir, se demandant si on ne l’avait pas oublié « là-haut » (« j’en finis pas de vieillir »), mêlant dans ses propos tristesse et plaisanterie : « j’en ai marre... marre à bout, bout de ficelle, selle de cheval » !

***

. Il m’est arrivé quelques fois d’évoquer le fait que mon père était ouvrier. J’espère qu’il n’est jamais apparu que cela signifiait que je m’en enorgueillissais. Je récuse l’instrumentalisation que certains font de leurs origines modestes, ayant vécu dans la précarité sinon la pauvreté, noircissant éventuellement le tableau, pour que ça fasse plus prolétaire. Car je ne considérais pas que mes parents étaient pauvres. Bien sûr, ayant connu durant ma scolarité des camarades de classe issus de familles riches, souvent imbus d’eux-mêmes et de leur prétendue supériorité, bénéficiant de moyens démesurés, je comprenais ce que « riche » signifiait de morgue et d’autosuffisance, mais cela ne me renvoyait nullement l’idée que je vivais dans une famille pauvre. Certes, je voyais bien que ma mère, tous les soirs, faisait les comptes sur un vieil agenda et qu’elle semblait tirer le diable par la queue, mais cela m’amenait simplement à supposer qu’être adulte c’était difficile (je redoutais le temps où je devrais aussi faire mes comptes). Cela me paraissait être la condition générale, excepté pour quelques privilégiés. A l’obtention du bac, un élève de ma classe a eu une voiture de sport offerte par ses parents. Moi, strictement rien : très sincèrement, j’en suis très fier. Fier d’avoir eu des parents qui ne se posaient même pas la question de savoir si la réussite justifiait un cadeau, fier de leur sens naturel de l’éducation. Il y a quelques années, formateur puis directeur d’une école d’assistants sociaux, j’ai entendu un jour des étudiant·es dire qu’une famille était pauvre puisqu’ouvrière. Ça m’a glacé. Cela m’en disait trop sur la façon dont la classe ouvrière était désormais traitée et perçue dans notre société.

« La descente infernale »

Dans le débat actuel sur les manques flagrants à l’hôpital (voir le témoignage de Madeleine Riffaud, grande résistante, décrivant dans une lettre ouverte ce qu’elle a vécu à l’Hôpital Lariboisière : ici), ce qu’a subi mon père mérite d’être cité. Il a été hospitalisé fin juin (dans un hôpital de la Loire) pour une occlusion intestinale, entraînant des douleurs corporelles, et pour laquelle il fallut plusieurs jours pour qu’elle soit traitée efficacement. Trois jours après l’admission cependant, il mangeait avec appétit un repas normal, aidé par la famille, et se levait pour aller seul aux toilettes. Puis, au bout d’une semaine, lui qui avait échappé au Covid du fait des précautions sérieuses prises depuis deux ans et demi, outre la vaccination, il a attrapé la maladie, contaminé officiellement par un malade présent dans sa chambre (mais on sait que plusieurs soignants étaient positifs au test). Ce qui, selon un protocole national mortifère, a provoqué l’interdiction pour ses enfants de le voir et donc de l’assister dans des actes que l’hôpital n’assurait pas. Ils redoutèrent alors que leur père meurt de soif et de faim, plus que du Covid. Quand au bout de 10 jours, ils ont pu à nouveau l’approcher, il était très affaibli : manifestement, on ne lui avait pas donné à boire ou si peu (alors qu’à son domicile, il buvait de lui-même régulièrement), ni à manger (il n’avait pas été aidé pour s’alimenter). Une de mes sœurs, un de mes frères, se sont à nouveau relayés pour l’assister aux repas, mais c’était trop tard. Pour certains soins indispensables et pour lui assurer une position adéquate dans son lit, il fallut réclamer avec insistance. Pour la position adéquate (et de bon sens), il fallut y procéder, à son grand soulagement, sans attendre une intervention hospitalière qui ne venait pas.

Ce manque de soins évident qu'a subi mon père relève certainement d’un manque d’effectifs, mais cela a été perçu aussi comme un manque d’empathie de certains soignants. Après tout, un homme de près de 104 ans ne justifie sans doute pas qu’on lui consacre trop de temps. Rancœur injuste ? Non, car on a pu constater l’empathie des soignants  de l’Ehpad, où il a été accueilli en phase finale peu avant de s’éteindre mais où il lui a été prodigué des soins spécifiques que l’hôpital n’avait pas assurés. Évidemment, ce que j’écris là est très résumé et très mesuré, le diagnostic complet serait beaucoup plus sévère

. Une enquête de Luc Bronner dans Le Monde du 10 août dresse un tableau accablant de la gériatrie en France et rend compte du cri lancé par les gériatres parlant d’une « descente infernale ». Il écrit dans son article : « Des dizaines de milliers de personnes âgées deviennent dépendantes chaque année en raison d’une prise en charge insatisfaisante dans des moments-clé de leur hospitalisation ». « C’est archifaux de dire qu’on vieillit bien en France » : l’alerte des gériatres sur les soins aux personnes âgées

. Voir mon billet : La santé en péril, et plus précisément la chronique Gériatrie : « Descente infernale ».

Billet n° 699

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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