Après la peste…

Après une épidémie d’envergure, tout pourrait être remis en cause. Suite à la Grande Peste de 1348, tout aurait changé, dont l’abolition du servage, nous dit Boris Cyrulnik. Allons voir d’un peu plus près. Par ailleurs, les bugs ne touchent pas que les masques et les tests, mais aussi la « Réserve sanitaire ».

Boris Cyrulnik, neuropsychiatre, était sur France Inter hier matin. Il a la cote dans les médias qui apprécient sa douceur consensuelle, peut-être ses bons sentiments et pourquoi pas ses lieux communs. Il affirmait hier, à plusieurs reprises, que les êtres humains ont toujours fait des sépultures, depuis la nuit des temps : d’accord, c’est vrai, mais personne n’a dit que ce rituel anthropologique était aujourd’hui remis en question à cause du Covid-19. Par contre, il regrettait, à juste titre, que les conditions de la mort et des obsèques, du fait du confinement, soient douloureuses pour les survivants et ne permettent pas de « faire son deuil ». Il pronostiquait « des angoisses et de grands malaises parmi les survivants » : il y aura des drames et de la casse, disait-il. Il est bien possible qu’il rajoute à l’anxiété avec de tels propos, heureusement qu’il a donné des pistes pour s’inventer des rituels.

Enluminure, 1310-1320 [British Library, Londres] Enluminure, 1310-1320 [British Library, Londres]
Il a évoqué le « choléra » de 1348 (il voulait dire : la peste noire, ce qui n’est pas la même chose). Rappelant qu’elle a été, selon lui, à l’origine de l’abolition du servage, il imagine qu’après le Covid-19 « tout va être remis en cause, car l’individualisme coûte trop cher ». Il considère qu’il faut un changement de culture (faire passer la vie des individus avant l’économie) car sinon « on va remettre en place les mêmes conditions que celles qui ont mené à la catastrophe ». Là, on ne peut que l’approuver.

Confiné, je n’ai plus ni cinéma, ni théâtre, ni balade, ni café, ni réunion, ni conférence, ni manifestation, ni repas entre amis, ni tout ce que j’oublie, alors je lis et travaille un peu plus certains sujets qui me tiennent à cœur : comme la façon dont on a traité les plus pauvres à travers les siècles (jusqu'à aujourd'hui). Justement, je suis sur la période. Des serfs ont obtenu d’être affranchis bien avant la peste de 1348 mais il est vrai qu’elle a fait de tels ravages (1/3 de la population a disparu) que non seulement les survivants les plus riches ont pu réorganiser leur patrimoine (à leur profit) mais, la main d’œuvre manquant, les nobles rachetèrent des serfs pour les affranchir (et les contraindre à une autre servitude, « salariée »). Au demeurant, il faudra attendre un édit de Louis XVI en 1779 pour que le servage soit officiellement aboli en France. La Révolution, dix ans plus tard, ne fera que confirmer cette abolition lors de la nuit du 4 août.

Il n’empêche que si le pauvre était glorifié pendant la première partie du Moyen-Âge (image du Christ), à partir du XIIIe, il est sévèrement réprimé. Une des plus célèbres ordonnances est celle de Jean dit le Bon, en 1351, comme en réaction avec la Grande Peste : elle prévoit que les "oiseux" seront emprisonnés pendant quatre jours. S'ils récidivent, ils seront mis au pilori. Et si cela n'a pas suffi, ils seront signés au front d'un fer chaud et bannis. Désormais, seuls les "gens aveugles, malhaignes ou impotents" seront autorisés à mendier. C'est cette même ordonnance qui fixe le salaire minimum pour les professions et exige des mendiants qu'ils travaillent. Les prédicateurs, dans leurs sermons, doivent inciter les paroissiens à "ne pas donner l'aumône aux mendians". Quant aux "prélats, barons et autres diront à leurs aumoniers de ne pas bailler à de tels truands" (cité par le baron de Gérando, De la bienfaisance publique, tome 4). Le grand historien de la pauvreté au Moyen-Âge, Michel Mollat, a noté qu’après l’épidémie, "la pauvreté laborieuse se fit revendicatrice". On vit alors fleurir des révoltes : agitation dans les montagnes de l'Auvergne, soulèvement à Rouen et à Paris (1382), insurrection dans tout le Languedoc (jusqu'en 1384). Les troubles furent européens : Italie (révolte du popolo minuto, les Ciompi, à Florence en 1378), Flandres, France, Angleterre. Plus tard, au XVème siècle, les remensas catalans ou les Hussites (révoltes sociales et religieuses inspirées par Jan Hus, dont certains courants rassemblant des misérables rêvaient d'une société sans classe, tous d'une "égale pauvreté"), les Tuchins (leur slogan : "Tuons, tuons tous les riches !"), les Lollards en Angleterre, les paysans incendiant des châteaux dans le Velay et le Forez (les prédicateurs qui les échauffaient croyaient en une "égalité naturelle des hommes"), les "rebeynes" lyonnaises.

Si l’individualisme coûte trop cher, dixit Boris Cyrulnik, sa remise en cause ne se fera pas par l’opération du saint-esprit. Retrouver le sens du collectif, des valeurs communes, suppose que des Gilets rouges, jaunes, verts ou noirs l’exigent.

 Haut les masques

hong-kong
Lettre de la correspondante de RFI et du Monde à Hong-Kong, Florence de Changy, conjurant le gouvernement français à distribuer des masques à toute la population. À Hong-Kong, 4 morts seulement sur une population de 7 millions d’habitants et alors qu’il y a une très forte densité et des liens avec la Chine. Elle conseille aussi les gestes barrières. Elle pense que cela permettrait de réduire le confinement (elle critique d’ailleurs l’interdiction de se promener au grand air et sur les plages). Si on ajoute à ce qu’elle demande, des tests systématiques à tous ceux présentant des symptômes même faibles, sans prétendre tout savoir, il semble bien qu’on aurait une bien plus grande efficacité dans la lutte contre le virus.

. Depuis Hong Kong: "Je suis ahurie d'entendre les autorités continuer d'affirmer que le masque ne sert à presque rien"

Masques moisis

Après avoir longuement insisté, les soignants de La Réunion ont enfin obtenu de la directrice de l’ARS (Agence Régionale de Santé) des masques qui étaient stockés au cas où. Nombreux d’entre eux portent des traces de moisissure. Colère de nombreux praticiens, scandalisés de constater que les masques livrés aux pharmacies et aux établissements de santé se sont avérés inutilisables.

. plusieurs médias dont RTL : ici.

Barreaux

Le GISTI (groupe d’information et de soutien des immigrés), le Syndicat des Avocats de France, la Cimade, l’association « Avocats pour La Défense des droits des étrangers, le Conseil national des barreaux de France saisissent le Conseil d’État pour que, compte tenu de la situation de la pandémie Covid-19, l’État cesse de mettre derrière les barreaux les sans-papiers et ferme les Centres de Rétention Administrative (CRA). Copie de la requête : ici. Une audience est prévue ce jour 26 mars au Conseil d’État.

CRA de Cornebarrieu, tout près des pistes de l'aéroport de Blagnac, Toulouse [Photos YF] CRA de Cornebarrieu, tout près des pistes de l'aéroport de Blagnac, Toulouse [Photos YF]

Pénurie de tests

Un généticien du CHRU de Lille a proposé de produire des tests de dépistage du coronavirus mais n'a pas été autorisé à le faire. Alors même que les autorités politiques et sanitaires n'étaient pas en capacité d'assurer l'approvisionnement en tests indispensables pour juguler l'épidémie; 

. Le coup de gueule d'un généticien, Laetitia Cherel, France Inter, 25 mars.

Sociaux et médico-sociaux négligés

Depuis le début de l’épidémie et plus précisément du confinement, les professionnels éducatifs, sociaux, médicaux et para-médicaux des établissements sociaux et médico-sciaux se sentent quelque peu oubliés. Sans contester l’accent mis sur les hôpitaux, confrontés à la vague de malades nécessitant une réanimation, ils constatent que sans protection (ni masques, ni gants, ni tests), les dispositifs mis en place, très variables, les situent aussi, bien souvent, en première ligne, dans un relatif silence médiatique et politique.

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Hier soir, le Président de la République, en direct de Mulhouse, a dit, entre autres :

« Je veux saluer tous les personnels de l’hôpital, des hôpitaux de la région, mais aussi tous les médecins de ville (...) et l’ensemble du secteur sanitaire, médico-social, et... social.» Il a enfin prononcé les mots « médico-social » et  « social », il était temps, même si chacun a pu constater que le dernier, « social », il l’a lâché comme dans un souffle. On me dit même que c’était plutôt comme un « râle ».

 Enfants des personnels sociaux

Depuis hier, les professionnels exerçant dans les établissements et services associatifs de protection de l’enfance font dorénavant partie de la catégorie des professionnels désignés prioritaires pour bénéficier de la garde d’enfants, de l’accès aux écoles et collèges, de l’accueil en crèche et de la scolarisation de leurs enfants.

. communiqué de presse du secrétaire d'Etat Adrien Taquet : ici.

. article du ParisienCoronavirus, la garde d’enfants étendue aux salariés de la protection de l’enfance.

[site du "Parisien", Guillaume Georges] [site du "Parisien", Guillaume Georges]

. voir mes billets récents sur la situation dans les établissements et services sociaux et médico-sociaux :

Confinement et enfance protégée, 23 mars.

La Protection de l’enfance confinée, 19 mars.

L’irresponsabilité de Jean-Michel Blanquer, 20 mars.

L’épidémie eut être endiguée, mon post sur Facebook le 21 mars, se faisant l’écho de la position du professeur honoraire Lucien Abenhaim, qui défend l’idée que l’objectif n’est pas seulement d’étaler l’épidémie dans le temps mais de l’endiguer. Contrairement à ce qu’a colporté Jean-Michel Blanquer, qui n’est même pas en phase avec la position officielle sur ce point.

Le Far West européen

[20.minutes, Tristan Reynaud/SIPA] [20.minutes, Tristan Reynaud/SIPA]
[Le 22 mars], l’Italie a 46638 malades "actifs" (59138 depuis le début de l’épidémie) et 5476 décès ; la République tchèque 1041 malades, aucun mort, à ce jour. La Chine a envoyé un million de masques chirurgicaux à l’Italie durement touchée. Lors d’une escale à Prague, les autorités tchèques ont arraisonné la cargaison et volé les masques. Bons princes, les Chinois viennent d’envoyer à nouveau un million de masques à l’Italie, selon un trajet différent, j’imagine. Il attend quoi le shérif pour mettre de l’ordre ?

La grippe de Hong-Kong, en 1969-1970

"Un an après être partie de Hongkong, la grippe fait, en deux mois, 31 226 morts en France, deux fois plus que la canicule de 2003. A l'époque, ni les médias ni les pouvoirs publics ne s'en étaient émus. Alors que la propagation de la grippe aviaire inquiète, retour sur cette première pandémie de l'ère moderne."

Un article de Libération de 2005 au moment de la grippe aviaire (où l'on redoutait, à tort, 2 à 7 millions de morts à l'échelle mondiale) révèle qu'une grippe bien plus grave fin 1969 et début 1970 a fait 31000 morts en France qui n'ont été réellement décomptés que des années plus tard, la grippe s'étant déroulée dans une relative indifférence, car étalée sur de nombreux mois. L'OMS a évalué le nombre de décès total consécutifs à cette grippe à environ un million de par le monde.

. 1968, la planète grippée.

Réserve sanitaire : en panne !

Santé Publique France, établissement public placé sous la tutelle du ministère des Solidarités et de la Santé, pilote un dispositif "La Réserve sanitaire" permettant de mobiliser des professionnels de santé dans la lutte contre l’épidémie de coronavirus Covid-19. 2000 personnes ont répondu à l’alerte lancée… mais le serveur n’a pas supporté l’afflux de connexions et l’opération a dû être arrêtée, au moins momentanément. A celles et ceux qui insistent, la Direction de la "Réserve sanitaire" répond que « cela ne sert à rien » et les prient de ne pas la contacter ni par mail ni par Facebook pour ne pas saturer ses moyens de communication. « Vous recevrez une nouvelle alerte en temps voulu si votre profession est concernée. »

[site "Réserve sanitaire"] [site "Réserve sanitaire"]
Ça pourrait sembler être un gag, mais c’est la réalité : une amie infirmière qui s’était portée volontaire, car en télé-travail depuis le 16 mars, prête à partir là où il y aurait des besoins (sachant qu’elle est dans un département encore peu affecté par le virus), a été informée de la panne et de l’arrêt de la mobilisation. Pourtant, il s’agissait d’un engagement qui courrait à partir de demain jusqu’au 27 mai ! Ce qui indique d'ailleurs que les autorités envisagent sans doute cette date comme le début de l’accalmie.

Finalement, hier, 25 mars, elle a reçu par mail une proposition l’invitant à candidater à nouveau. La connexion fonctionne mais on exige d’elle qu’elle soit affiliée au conseil de l’ordre infirmier (auquel, comme bien d’autres, elle refuse d’adhérer). Elle s’adresse alors au CHU de Toulouse qui a lancé un appel à tous les soignants disponibles. Là encore, il lui est impossible de s’inscrire sur la plateforme ad hoc car  il s’agit d’un outil destiné à gérer les remplacements de personnel en interne ou via des vacations et des missions courtes, de l’intérim sans boite d’intérim en quelque sorte. Or étant fonctionnaire, elle n’a pas le droit de travailler en plus de son emploi. D’ailleurs, elle ne demande pas à être rémunérée puisqu’elle l’est déjà : impossible pour elle de s’inscrire sur cette plateforme.

C’est ballot alors que les professionnels de santé dans les hôpitaux saturent, travaillent non-stop ou sont malades et que d’autres secteurs (personnes âgées, personnes handicapées, enfance protégée, un peu oubliés par le national) ont des besoins. Outre le manque de masques, de tests, et le retard à l’allumage (cf. les propos d’Agnès Buzyn), les pannes informatiques seront aussi vraisemblablement au registre des demandes d'explications… après.

Coronavirus et inégalités

Louis Maurin, directeur de L’Observatoire des inégalités livre son point de vue sur l’effet du Covid-19 sur notre société au prisme des inégalités déjà existantes et il explique en quoi le confinement, l’arrêt de la scolarité, le chômage technique, la maladie, auront tendance à les accroître. Sans tomber dans le misérabilisme, il en appelle à un « après » qui fera la part belle au service public, et à une prise en compte de ceux qui galèrent le plus : il cite le texte qu’il a publié avec Noam Léandri, président de l’Observatoire, en faveur d’un revenu minium unique de près de 900 euros.

. Ce que fait le coronavirus aux inégalités.

. Pour la création d'un revenu minimum unique.

 Jouons pendant le confinement

Cherchez l’intrus

  1. L’Union Européenne annonce que les États membres peuvent dépenser autant que nécessaire pour lutter contre les conséquences économiques du coronavirus.
  2. L’Église catholique accorde son pardon à tous les croyants frappés par la pandémie du coronavirus.
  3. L’État français décide que désormais toute personne, présentant des signes d’infection, pourra subir un test afin de vérifier s’il s’agit du Covid-19 en vue d’un isolement total évitant la propagation de la maladie.

Réponse ci-dessous : retournez votre ordinateur.

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. Certaines de ces chroniques sont parues, parfois dans une version plus courte, sur mon mur Facebook ces jours-ci.

Billet n° 538

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position. Enfin, dans le billet n°500, je m’explique sur ma conception de la confusion des genres, ni chroniqueur, ni militant, mais chroniqueur militant, et dans le billet n°501 je développe une réflexion, à partir de mon parcours, sur l’engagement, ou le lien entre militantisme et professionnalisme]

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