Marie Lafarge (9): une vie massacrée

Contre les apparences. Avant-dernier volet de ma chronique sur la lecture de Marie Cappelle Lafarge, femme de lettres méconnue, que j’entreprends de découvrir et de mettre en lumière grâce au défi #JeLaLis.

 

Mort de Lafarge Mort de Lafarge

Du dégoût. Tandis que j’aborde l’ultime partie de tes Mémoires, le récit de la maladie et de la mort de ton mari, qui te conduira en prison, je suis tombée par Wikipédia sur des caricatures de l’époque de ton procès. Elles te représentent, future veuve joyeuse, enfournant le gâteau à l’arsenic parmi les sarabandes des rats. Madame Lafarge, l’empoisonneuse. Et pourquoi pas la sorcière ? Ton malheur amuse la presse à scandales autant que l’imbécilité de M. Lafarge, pas si méchant homme avec si peu d’esprit : un mauvais industriel criblé de dettes qui se laisse assassiner par sa bourgeoise comme n’importe quel cocu. Le vaudeville plutôt que le mélodrame. Ce sont ces dernières pages de ta liberté qui défraient la chronique depuis près de cent quatre vingts ans. Fascination de la femme et du poison sur les foules.

Janvier 1840 : Auguste Blanqui est condamné à mort pour sa participation à une insurrection contre le régime de Louis-Philippe, peine commuée en prison à perpétuité. « Ni dieu, ni maître », clame l’Enfermé ; « ni mari », ajouteront les féministes. Que s’est-il passé à Glandier dans les premiers jours de l’année de tes vingt-quatre ans ? Depuis l’enfance tu t’efforces d’échapper aux ornières d’un destin de femme tracé par les hommes : tu veux exister, être toi-même dans les particularités de ton tempérament, de tes passions, de tes pensées, de tes émotions. Longtemps, tu as rêvé d’amour mais, mariée par convenance, ton cœur « se déchirait contre la chaîne qui le clouait sur la terre. » Tu n’es pas plus maîtresse de ta vie que du récit des événements que d’autres feront à ta place : ces témoins à charge. Coupable, forcément coupable. Auras-tu l’audace encore d’affirmer ne pas être l’assassine que le public désire ?

Ce que je lis à travers tes mots, c’est la minutieuse description d’un massacre : celui de ta vie de femme dans une société faite par et pour les hommes. Une vie détruite comme tant d’autres, mais que « l’affaire Lafarge » va te pousser à écrire. Elle n’aura pas été vécue en vain, si tes textes sortent de l’oubli dans lesquels on les tient, si le spectacle judiciaire cède enfin la place à la force rare d’une écriture de l’intime.

« Mais en Limousin les femmes n’écrivent jamais» Rentré malade de Paris, où il a passé plusieurs semaines d’un voyage d’affaire aux résultats nuls, ton mari a des soupçons jaloux. C’est que tu écris une correspondance, sans te douter que tes lettres seront des pièces à conviction contre toi, et parfois à des hommes. Sa jalousie est soigneusement entretenue par ta belle-mère et ta belle-sœur dont tu déranges les petites affaires et bouscules l’influence qu’elles avaient sur le maître de forge. Depuis ton mariage forcé et ton arrivée à Glandier, tu es comme un poisson suffoquant dans une mare d’eau croupie, tu étouffes, terrorisée par la violence de ta situation. Tout y est sordide, chacun semble faire de son mieux pour figurer vivant dans l’un des plus sombres romans de Balzac. Tes amis sont aussi rares que les pièges sont nombreux.

Jalousie, haine, calomnies et testaments. Lafarge, souffrant de l’estomac est soigné par des médecins de campagne qui ne semblent guère plus avancés dans leur science que ceux de Molière. L’homme est comme son castel et sa forge, en mauvaise santé, miné de l’intérieur. Souvent patraque, il a déjà fait des crises épouvantables en ta présence. Toi, tu ne le connais que depuis six mois, mais ses parents répètent pour te tranquilliser qu’il est un « mauvais malade » : « cet état, ces plaintes, ces angoisses ont toujours été naturelles au tempérament de M. Lafarge, elles ont toujours suivi chez lui les fatigues et les préoccupations commerciales. ». Au début du XIXème siècle, on souffre «d’attaques de nerfs », « d’affections nerveuses » qui s’apaisent avec du repos. On pratique des saignées, on applique des sangsues, on impose des « potions opiacées » et des « boissons adoucissantes » quand le moribond réclame de l’eau fraîche. Nul n’est en mesure de poser un véritable diagnostic.

Et l’on parle, beaucoup, dans le castel en ruine, malpropre, mal entretenu, où cavalent les rats dont la course gêne le malade et que tu essaies d'exterminer. Souvent à voix basse, dans un coin obscur de la chambre. On murmure des choses différentes selon l’interlocuteur, paroles délirantes qui te prennent dans un filet maillé de mensonges et de faux semblants, et qui peu à peu se resserre. Ta belle-mère te dispute la gloire d’être auprès du malade son unique soignante, mais Lafarge ne veut que toi : « Je l’avoue, je triomphais sans générosité de la préférence exclusive que m’accordait son fils ; je jouissais de ses yeux qui me cherchaient, me rappelaient alors qu’il répondait avec indifférence aux questions de sa mère qui m’avaient fait fuir… Je jouissais des expressions d’amour qu’il me prodiguait devant elle, des boissons qu’il acceptait de ma main après les avoir refusées de la sienne ; je montrais ma toute puissance, je montrais le prix des baisers que je refusais au jaloux, et que j’accordais ensuite aux prières du repentant.

Folle que j’étais ! Je jouais ma vie pour un bon mot. Forte de ma conscience et de son amour, je soulevais moi-même les haines qui devaient creuser ma tombe ! »

Pendant l’agonie, le business continue. Ta belle-mère échoue à te faire signer par ruse un faux testament, rédigé par elle-même, dans lequel elle déshérite ta sœur au profit de sa propre fille. On te fait signer des papiers, des procurations en blanc en te racontant n’importe quoi : « pour être valable, la signature d’une femme ne doit pas être datée. » Tu signes car tu es seule, malgré l’appui de ta servante et d’Emma qui assistent, désespérées, au drame. Ta cousine te prévient : « Je ne veux pas faire de jugements téméraires sur ma famille, mais je vous en supplie, je vous le demande en grâce, ne confiez à personne vos papiers. Ils parlent sans cesse de testament, me demandent si vous en avez un, ce que vous voulez en faire, ce qu’il contient. » La forge est pillée, « la mère et la fille fauchent la maison comme un pré » avertit la cuisinière : « hier soir déjà, ils ont pris l’argenterie », « ce matin, quand le pauvre monsieur était à peine mort, elle a été prendre tout ce qui était dans ses malles auprès de son lit sans seulement faire le signe de la croix pour sa pauvre âme. » On te fait sortir de ta chambre, et on s’y enferme pour la cambrioler.

L’idée du poison obsède Madame Lafarge, la mère : après avoir suspecté les ennemis de son fils de l’avoir empoisonné à Paris, elle suspecte la cuisinière d’avoir mis de l’arsenic dans les gâteaux que tu lui as envoyés et enfin toi, sa bru détestée, elle t’accuse d’avoir délayé dans le lait de poule une étrange poudre blanche, « d’avoir fait mourir Charles pour en épouser un autre... »

Cette funeste comédie a été déjà longuement commentée, dessinée, représentée. Les experts convoqués par le juge n’ont pas décelé d’arsenic en autopsiant le cadavre mais, te confie l’avocat de Brive : « l’évidence ne suffirait pas pour (t)e défendre devant des hommes limousins, toujours malveillants, envieux, accusateurs pour les étrangers. » En 1840, pour échapper à ses créanciers et à la garde nationale, Balzac quitte Paris et se cache à Passy sous le nom de « Madame de Breugnol ». Ton avocat te propose de fuir Glandier : « il faudrait vous sauver, je vous sauverai avant qu’on ait pris des mesures pour l’arrestation. Je serai près de vous, j’ai un cabriolet, un bon cheval, un passeport qui est à ma femme et qui vous servira à merveille. Je vous en supplie, ne refusez pas mes offres. Veuillez écouter ma voix qui est celle de la prudence et de la raison. » Comme Balzac, ton avocat n’a aucune confiance dans le système judiciaire. Les deux hommes connaissent bien leur monde, toi non : « Je demandai à M. Lalande de ne pas affaiblir ma résolution, qui me semblait seule honorable et courageuse, et de me laisser croire en la justice comme je croyais en mon innocence. » Marie Cappelle, tu es écrivaine, mais tu passeras à la postérité sous le nom de Madame Lafarge, l’empoisonneuse conspuée par « la populace » qui l’attend aux portes de la prison : « des cris, des rires, des paroles grossières, insultantes bourdonnaient à mon oreille. » Aujourd’hui tous s’accordent à te dire victime d’une erreur judiciaire.

Parmi les noirs rapports des dernières semaines avant l’accusation, il y a cette lumière fugace, dont je comprends difficilement comment elle a pu briller. Étais-tu si ignorante de ton corps de femme, malgré tes tantes qui le jour de ton mariage t’ont retenue « dans le petit salon et commencèrent à (t)’initier dans les effrayants mystères de (tes) nouveaux devoirs » ? Tu t’es fermement défendue des approches de ton mari, mais tu l’aurais appelée « Jacqueline », version féminine du prénom de ton grand-père qui t’aimait tant. Ton enfant, celle qu’invraisemblablement tu crois porter en toi et dont le songe t’aide à vivre depuis que ta belle-mère t’observant t’as trouvée « les yeux cernés, mal au cœur, une répugnance invincible pour quelques aliments », et puis la taille moins souple, moins fine. Elle te fait croire que tu es enceinte pour que tu modifies ton testament en dépossédant ta sœur au profit de l’héritier imaginaire, son petit-fils. « Mon inexpérience était immense, absurde et je creusais ma pauvre tête inutilement. Enfin, après m’être monté, abruti l’imagination pendant quelques jours, après avoir entendu répété mille fois à mon oreille que j’étais déjà très changée et très ostensiblement grosse, je crus à un miracle, et j’espérais être élevée à la dignité de mère par la grâce de Dieu. » Tu t’engouffres dans ce mensonge de plus avec lequel on tente de te piéger, tu te comportes comme si, tu prends des précautions : tu joues à l’être puisqu’on te dit que tu le parais. Apparences, fausses et piégeuses, qui tout au long de ta vie se sont acharnées à te la massacrer.

Dans la prison de Tulle, tu as demandé de l’encre, du papier et une plume et tu t’adresses à elle : « Belle petite Jacqueline, née de mes rêves, ne venez pas sur cette terre, ne demandez pas la vie à une autre mère ; restez au ciel chère enfant, que je vous y retrouve ; soyez un jour la récompense de toutes les agonies qu’il m’a fallu souffrir dans ce monde ! »

Le dixième et dernier volet de cette série sur Marie Lafarge portera sur son deuxième livre, Heures de prison, à trente ans ! (publication posthume). À suivre, donc…

 

Marie Lafarge (8) : la souricière

Marie Lafarge (7) : aux malheurs des dames

Marie Lafarge (6) : danses et contredanses

Marie Lafarge (5) : les deux Marie ou l’ingrate

Marie Lafarge (4) floraison d’un esprit révolté

Marie Lafarge (3) : Liberté chérie, une fillette sous la Restauration

Marie Lafarge (2) : aux amis

Marie Lafarge (1) comme par hasard

 

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