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La « jungle » et la « ville »

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À propos de l'édition

Tentative de déconstruction des imageries politiciennes et de réouverture des imaginaires politiques. Espace coordonné par Camille Louis et Etienne Tassin. L'espace d'écriture que nous ouvrons ici

est à la fois un recommencement et un prolongement d'une action menée depuis un an avec un groupe d'étudiants de Master suivant notre séminaire – l'autre Europe, l'Europe des autres – et avec lesquels nous sommes venus régulièrement à Calais, dans la « jungle » comme dans la « ville », en tentant d'y voir « plus » que ce que n'en représentent les medias dominants ou les rapports des observateurs officiels. De multiples associations présentes sur le terrain assument un remarquable travail de nécessaire contre-information, relatant tout autant la vie dans le camp que les actions d'un gouvernement qui semble, à tous niveaux, vouloir y mettre fin. Ce travail local est essentiel et il ne peut être fait dans une telle exactitude que par des personnes séjournant longtemps dans la « jungle » ou ses alentours. Pour nous qui venions « temporairement », qui transportions, dans nos venues, le lieu depuis lequel nous regardons et parlons – entre philosophie et dramaturgie, entre Calais et les capitales européennes - il s'est agi surtout de faire de ce « dedans-dehors » le point d'un autre regard et d'une autre narration de la situation. Il s'est agi, et il s'agit encore, de tenter de témoigner autrement de ce qui se pose collectivement, pour les européens comme pour les migrants que les Etats de l'Union européenne rejettent hors des frontières, comme question politique commune. Question politique de notre monde commun qui ne peut être laissée plus longtemps aux auteurs-techniciens qui s'efforcent avec autorité de faire régner le monde comme Un. Un monde défait de la multiplicité des mondes qui le composent et qui se révèle plus immonde de jour en jour, particulièrement sous la lumière de la « crise migratoire ». Sous ce monde qui se ferme et se referme sur une identité qui finira par le faire exploser, il y a la multitude des singularités ; la « foule » des trajets singuliers qui tissent aujourd'hui, aux frontières sans cesse retracées des « jungles » et des « villes », des « terres » et des « océans », quelque chose comme un « peuple » cosmopolitique et un espace politique à peupler. Cet espace n'est pas que le fait des « migrants » que l'on a trop tendance à réduire aux images figées de la victime ou du héros. Il est le fait de tout ce qui se situe et se construit « entre ». Entre des sujets égaux, d'ici et d'ailleurs, qui peuvent encore aménager les lieux de leur rencontre et la qualité de leurs relations. À Calais, il n'y a pas que « les migrants » parqués et les « Calaisiens en colère » qui, à tout moment, risqueraient de tuer les bêtes relâchées. Il y a aussi et il y a surtout toutes ces personnes qui, sans forcément faire partie d'une association ou être engagées dans une action quotidienne, « vivent » avec les migrants. Qui, aujourd'hui, prêtent attention à ces « subjectivités quelconques » et aux gestes fragiles par lesquels elles/nous essayons de tenir « debout » sur un sol qui ne cesse de se fracturer, d'être saigné par des frontières que l'on trace sans que l'on ne sache plus au nom de quel dessin cela se fait. C'est au récit de toutes ces vies invisibilisées que nous souhaitons faire place ici, en « visitant » régulièrement Calais, en écoutant ces voix multiples et en invitant ces locuteurs hétérogènes à se raconter. À nous raconter. Habitants de la « jungle », habitants de la « ville » : ensemble s'habite une « zone frontalière » qui, malgré tout, demeure un lieu de vie partagée. Une vie qui témoigne d'un monde en train de se défaire et que l'on peut tenter de faire durer autrement. Nous inviterons à nous rejoindre différents témoins, résidents de Calais ou d'ailleurs, européens ou extra-européens, étudiants, militants, artistes, philosophes, passants attentifs... Les récits se croiseront et se singulariseront à partir d'un point de départ commun : rendre visible ce que les politiques d'Etat tendent à masquer ou à représenter en une forme qui équivaut à invisibiliser, à ne plus rien pouvoir voir : « Les migrants », « les citadins » ; les « victimes », les « bourreaux »... Nous ne nous prétendons pas nouveaux experts de la situation. Nous pensons simplement qu'il y a un enjeu à regarder et à parler depuis des savoirs singuliers qui, alors que tout tend à surveiller les entrées et les sorties, veillent sur la circulation des récits « entre » des lieux qui, pour être distincts, n'en sont pas moins voisins. « Entre » des territoires savamment refermés, se tient et peut s'augmenter la frange d'un commun qu'il nous revient de faire exister. Ici vient la première contribution. D'autres suivront, sans épouser le rythme des ignominies à dénoncer et en refusant de se plier à « l'urgence » sous laquelle la politique officielle place tout notre rapport au temps. Nous prendrons ici le temps que prennent les vies qui persistent ; nous prendrons le temps d'inscrire ou de relater des récits de ces existences que d'autres veulent « traiter » rapidement. Textes longs, textes augmentés de documents autres (images, entretiens sonores...), documents à produire nouvellement... l'espace d'écriture trouvera sa forme et sa matière au fur et à mesure de son peuplement par les différents parlants. Une forme-matière qui dit, sans doute, un monde que l'on a encore le droit d'imaginer... Il faut commencer.