Livia Garrigue
Journaliste à Mediapart

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Billet de blog 11 nov. 2022

Livia Garrigue
Journaliste co-responsable du Club de Mediapart
Journaliste à Mediapart

Hebdo #135 – Exilé·es et devoir de solidarité : l’État séparatiste

Le nouveau projet de loi sur l’asile et l’immigration, en préparation pour début 2023 au gré de manigances discursives assimilant immigration et délinquance, annonce sa couleur : raciste. Face à la mécanique de duperie et d’intoxication de la conversation démocratique organisée au sommet de l’État, les populations concernées, dépossédées de toute voix au chapitre. Le Club chronique les résistances de la solidarité, vouées à se loger, par effraction, dans les interstices des institutions de la République.

Livia Garrigue
Journaliste co-responsable du Club de Mediapart
Journaliste à Mediapart

« Nous mettons en garde contre une utilisation de chiffres et de statistiques assénés hors contexte et hors contrôle, utilisés à des fins démagogiques contre des populations particulièrement vulnérables mais peu protégées. » Les avocates Flor Tercero et Claire Dujardin, dans un texte titré sur la « mise en danger » du principe de fraternité au sein de la République, alertaient sur l’opération de distorsion organisée au sommet de l’État.

Alors que d’énièmes tractations, à l’approche d’un navire d’exilé·es secouru·es en mer, ont opposé la France et l’Italie pour savoir lequel des deux pays serait le plus inhospitalier, le nouveau projet de loi sur l’asile et l’immigration, prévu pour début 2023, annonce sa couleur : raciste. L’extrême droite, fidèle à elle-même, agite ad nauseam la peur de l’invasion, mais, plus grave encore, le président de la République, le gouvernement et certains médias manipulent les consciences et les chiffres de la délinquance.

Des « présentations faussées » et des magouilles discursives qui enveniment opportunément la « surenchère de haine raciale et de rejet », décrivent Flor Tercero et Claire Dujardin. En écho, la Cimade, le Gisti et un ensemble d’organisations dénoncent également « une démarche fondée sur la stigmatisation et les raccourcis assimilant immigration et délinquance ». Et face à cette mécanique de duperie et d’intoxication de la conversation démocratique, peu protégées, les populations concernées sont aussi, perpétuellement, « interdites de parole ».

Capture d'écran du fillm Ailleurs, partout, 2021, réal. Viviane Perlmuter, Isabelle Ingold © Dérives – CBA. Tiré du billet de Géographies en mouvement '« Ailleurs, partout » : d’autres images des migrations'

« Culot zemmourien »

À Paris, cet effacement de la parole des exilé·es, au cœur du débat mais dépossédé·es de toute voix au chapitre, était l’un des motifs de la création de « l’Ambassade des immigrés ». Ce squat et lieu d’entraide installé dans un immeuble de bureaux désaffectés, violemment évacué en octobre dernier par la police, espace de résistance et d’apprentissage collectifs où s’entremêlaient les nationalités et les langues, a été créé en réaction à « la centralité du débat raciste sur l’immigration dans le débat présidentiel, sans aucune possibilité de participation des immigrés eux-mêmes ».

Par contraste avec un écosystème médiatico-politique colportant et normalisant le paradigme des migrations comme péril, le très beau texte de La Chapelle en lutte, dressant le bilan de plusieurs mois de lutte contre les politiques racistes aux côtés de l’Ambassade des immigrés, donne à lire un tout autre récit, à mille lieues des racontars racistes inventoriés par Yves Faucoup. Il y esquisse un bestiaire des pires éructations racistes des « fauteurs de haine » du petit écran, jusqu’à l’écœurement. De cette extrême droite normalisée, qui avec un « culot zemmourien », déplace toujours plus loin le curseur de l’infamie.

« L’Ambassade des immigrés » évoluait, donc, dans un monde parallèle. Dans cet « espace d’organisation, de solidarité et d’apprentissage collectif », où se partageaient « des pratiques légales et illégales, où les anciens partageaient leurs savoirs aux nouveaux, où les nouveaux mettaient à jour le savoir des anciens… », se façonnait un microscopique internationalisme par le bas, et un embryon d’auto-organisation. 

Embryon d’expérimentation internationaliste

S’y jouait une expérimentation solidaire et démocratique de bric et de broc, dans un lieu pas prévu pour – un immeuble vide appartenant à une filiale de la Société générale, qui leur réclame aujourd’hui de l’argent –, vivant au gré de rencontres et meetings « où la diaspora afghane pouvait venir s’organiser pour aider à la lutte au pays contre les talibans et le boycott américain. Où les enfants d’immigrés du Front uni des quartiers populaires et de l’immigration tenaient ses réunions. Où les écologistes se réunissaient pour lutter contre le massacre des ouvriers immigrés au Qatar ». 

Jusqu’à l’expulsion, décrite par La Chapelle en lutte, à coups de portes défoncées au bélier à 6 heures du matin, de lits et d’affaires violemment retournés, d’humiliations déshumanisantes, ce petit périmètre de solidarité et de résistance multilingue faisait office d’école improvisée de lutte contre le racisme administratif et, par sa centralité, cultivait symboliquement une rébellion géographique : « Être présent dans le cœur de Paris, c’était revendiquer de sortir du ghetto auquel sont confinés les immigrés et tenir face à tous ceux que cela dérange : la police et son harcèlement quotidien, les fascistes qui nous ont attaqués et [ont] tenté de forcer l’entrée du bâtiment. »

Sortir du ghetto

Car face à la politique d’inhospitalité de l’État et à l’imperturbable brutalité policière – voir l’historique dressé par Marcuss de cette institution aux dispositifs racialisés –, cette solidarité par effraction et cet apprentissage commun semblent voués à se nicher dans les interstices, ou dans le secret de la clandestinité. « Depuis 7 ans », résume le collectif, « l’État français, ses préfectures, ses mairies ont muré des rues et grillagé des parcs pour empêcher des gens d’y dormir, ils ont fermé des toilettes et des bains publics, organisé la surveillance policière systématique de certains quartiers »

Ce fut, récapitule La Chapelle en lutte, « un espace où des personnes solidaires, des militants, des assistants sociaux, des agents de la préfecture ou de l’OFII, des avocats, des médecins, assumèrent une position de défiance et de sécession vis-à-vis des institutions et participèrent à créer une solidarité politique et matérielle ». Car l’égrènement des épisodes récents (voir la série de textes publiés après la vocifération raciste à l'Assemblée) prouve que le racisme n’est plus un débordement fortuit, une bavure, une manifestation extérieure aux institutions, ou une sorte d'anomalie des marges de la République. Des marges, il a glissé vers le cœur. Les institutions françaises, écrivent les avocates Flor Tercero et Claire Dujardin, « érodent dangereusement le socle de notre République »

Toiles de tentes et parents solidaires

Mimmo Lucano à Riace devant une fresque murale (26 octobre 2022), maire solidaire condamné condamné en 2021 à 13 ans de prison par la justice italienne. © Eric Fassin

Ultimes remèdes et échappées consolatrices face à cette érosion : on peut suivre, dans Le Club, la plume de Marie Cosnay sur les victimes des frontières, les mobilisations autour du maire solidaire Mimmo Lucano en Italie (ici Éric Fassin, là son collectif de soutien), les décryptages minutieux de la mécanique raciste de Frontex par Claude Calame, l’actualité du délit de solidarité avec ce professeur empêché d’enseigner pour avoir aidé une migrante afghane, les chroniques du soutien aux interné·es des CRA (Centres de rétention administrative) ici ou , les textes des vigies de la solidarité que sont la Cimade, le Gisti ou encore SOS Migrants mineurs... enfin, le témoignage récent d’un collectif de parents solidaires à Rennes.

« Nous sommes parents d’élèves, et nos enfants sont scolarisés à Rennes. En ce début d’automne 2022, la colère nous réunit, écrivent ces derniers. Il y a quelques semaines, découvrant que de nombreux camarades de classe de nos enfants n’avaient pour toit qu’une fragile toile de tente, survivaient dans un complet dénuement, arrivaient le ventre vide à l’école (qu’ils ne pouvaient d’ailleurs fréquenter assidûment, ballottés de logement d’urgence, souvent pour quelques jours, en campement de fortune), nous avons décidé d’agir. » 

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