L’Hebdo du Club #36: bye-bye Johnny!

Certains se sont rappelé leurs années yéyé, d’autres ont regretté que « la gauche » ne se sente pas plus proche des goûts du peuple, d’autres enfin ont adoré parler motos. Cette semaine le Club a vrombi, à l’unisson des médias nationaux, de paroles sur Johnny Hallyday, avec en toile de fond une critique sévère de la cérémonie nationale, jugée « obscène ». Et une angoisse : ne pas être Johnny relève-t-il du mépris de classe ? 

Les premiers billets du Club furent doux : le 6 décembre, Cuenod évoquait sa « Brève passion pour Johnny Hallyday » où il racontait sa découverte euphorisante, en juin 1960, de cette voix juvénile chantant « Souvenirs souvenirs », cette « musique de sauvage » qui dérangea un repas familial assommant dominé par un père autoritaire.

Le 9 décembre, ce fut au tour de François Bonnet, le directeur éditorial de Mediapart, de « relancer un bien vieux débat. Les possesseurs de Harley-Davidson sont-ils de vrais motards ou seulement de pauvres bikers ? » Un billet très technique sur la Harley David (« son of a bitch », comme dirait Gainsbourg) et les motos de Johnny Hallyday qui reçut un accueil époustouflant, avec plusieurs milliers de vues. Et provoqua une discussion enflammée sur la tenue de route dans les virages, les 2 cylindres en V, en ligne ou à plat !, position longitudinale ou transversale… 

Mais après les obsèques du samedi 9 décembre, des Champs-Élysées à l’église de la Madeleine, avec sa foule impressionnante (du jamais vu, surtout si l'on compte aussi ceux qui étaient derrière les écrans télés), et son éloge funèbre présidentiel, digne d’un héros de la nation, le ton des contributions est soudain devenu moins tendre. Entre ceux qui ont critiqué la récupération politique et ceux qui ont refusé de considérer Johnny, aussi populaire soit il, comme une «figure du peuple», l'identification à l'idole des jeunes, lourdement mis en scène depuis une semaine, a suscité ici plus de gêne qu'autre chose.

Réécoutez en intégralité l'éloge funèbre de Johnny Hallyday prononcé par Emmanuel Macron © BFMTV
 

A l'instar du billet de Vingtras, le réalisateur de « Dreyfus ou l'intolérable vérité » pour qui « cette première semaine de décembre 2017 que nous venons de vivre restera sans doute dans les annales car elle a été le théâtre de l'une des plus incroyables opérations de détournement de notre histoire contemporaine... ». Et qui appelle « le peuple méprisé » à « se révolter ».

« En jouant en permanence sur la récupération de l'émotion, récupération inlassablement entretenue par les médias, la classe politique tout entière est en train de faire basculer la démocratie vers le reality show et le spectacle hypocondriaque. Par ses reportages, ses articles et ses billets de blog, Mediapart s'est tenu à l'écart de cette gabegie sociétale, de ce panurgisme désolant : "allumer la communion nationale" d'Antoine Perraud pointe admirablement cette réaction de salut public.

Quant aux autorités légales, aux corps constitués, ne faudrait-il pas leur rappeler que notre république ne fonctionne bien que si elle respecte la séparation des pouvoirs et que les hommages nationaux et autres panthéonisations ne doivent concerner que celles ou ceux qui ont fait preuve d'héroïsme ou qui ont gratifié la communauté nationale de leurs découvertes... »

Le fil de commentaires qui s'en est suivi a confirmé cette analyse. Et a même eu la vertu de réconcilier des camps jusqu'ici irréconciliables.

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De nombreux billets (et d'innombrables commentaires) ont ainsi exprimé le « ras le bol » face au matraquage médiatique, l’écœurement devant « le triomphe de l’inculture, du cléricalisme et de la bêtise », ou encore les « Obscènes Obsèques de la République laïque ».

L'autre grand thème qui a agité le Club tourne autour du « mépris de classe » de ceux qui n'ont pas apprécié la communion nationale, ou à l'inverse de ceux qui se sont extasiés avec condescendance devant l'émotion populaire.

Comment expliquer un tel psychodrame national ?, s’est ainsi interrogé Philippe Marlière dans son billet, du 10 décembre « Johnny, la culture populaire et la gauche ». Après avoir regretté la posture méprisante des « bourgeois conservateurs » vis-à-des goûts « frustes » du peuple et la condescendance des « petits bourgeois-marxistes » jugeant les adorateurs du chanteur yéyé comme des aliénés, manipulés par Macron, le politiste a proposé une hypothèse. « Avec la disparition de Johnny, on vient définitivement d’enterrer la France des Trente glorieuses, celle de la DS voiture (de luxe) présidentielle, de Léon Zitrone, de Guy Lux et Simone Garnier, de l'époque bénie où le Tour de France était encore remporté par des coureurs français. » Aussi pour lui, rien de plus facile à comprendre que les « Français.e.s, enfants, jeunes ou adultes qui ont vécu ces années de relative insouciance sociale sont nostalgiques de cette période ? Pourquoi tant de progressistes méprisent-ils/elles les fans de Johnny, qui sont souvent issu.e.s de milieux populaires ? N’est-il pas paradoxal que cette gauche qui n’a que le mot “peuple” à la bouche soit si ignorante des goûts populaires ? »

Force est de constater que les réactions à cette contribution ont été vives et très critiques. 

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Si les arguments critiques sont absolument justes et nécessaires (notamment sur Johnny comme « instrument de l'asservissement populaire au consumérisme triomphant »), on peut regretter toutefois que dans ces fils, se soient exprimés des paroles hargneuses, d’une méchanceté douteuse.

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Pour ne pas donner l’illusion qu’il ne s’est rien passé d’autres dans le Club cette semaine, je vous signale trois billets remarquables et absolument d'actualité.

Primo, le billet hebdomadaire de la Revue dessinée, « centre-villes en friche et voracité des hypermarchés »

« En cette semaine de deuil, on ne vous parlera pas de la mort de Johnny, mais de la disparition, moins brutale et moins médiatique, de nos villes moyennes. Bordant les rues piétonnes désertes, les friches commerciales en témoignent. À l'origine de ce déclin, plusieurs facteurs, dont l'expansion effrénée des hypermarchés. Une voracité immobilière sur laquelle nous avons décidé d'enquêter. »

Secundo, le billet de Guillaume Lasserre sur la pièce de théâtre de Wadji Mouawad, au théâtre de la Colline, « L'incandescence des oiseaux », qui nous parle de « l'impossible liaison d'un couple mixte rattrapé par le passé dont il est l’héritier annonce le drame à venir. De ce récit polymorphe où les non-dits et les faux-semblants se font douloureusement écho, Wajdi Mouawad tire une fresque contemporaine qui trouve son origine dans les tragédies de l'Occident au XXème siècle ».

Et tertio, pour finir sur un terrain plus polémique (mais ô combien fertile !), qui a reçu un accueil très favorable dans notre agora, je vous signale le premier billet de Jules44 « Parce que nous avons besoin d'espaces de complicité », sur son expérience d'ateliers non-mixtes sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, où elle s'est installée il y a plus de deux ans, avec un groupe d'ami(e)s. « Nous avions décidé d’entamer différents gros chantiers sur notre lieu, que nous avons choisi de mener en binôme. Très rapidement, en tant que femme, je n’ai plus réussi à trouver ma place dans la dynamique collective des chantiers. »

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