Livia Garrigue
Journaliste à Mediapart

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L'Hebdo du Club

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Billet de blog 25 mars 2022

Hebdo #120 - « Monsieur le Président... » : un quinquennat de violence sociale raconté en lettres ouvertes 

Depuis cinq ans, contributrices et contributeurs écrivent, inlassablement, à Emmanuel Macron. Par-delà la liasse de sujets hétéroclites évoqués par cet essaim de missives – le saccage des services publics, les périls climatiques, la consolidation d’un écosystème d’inégalités –, les lettres se constituent en geste politique et racontent un échange impossible. Elles disent l’aporie démocratique du règne de Macron, et laissent entendre des voix inécoutées. Bilan du quinquennat sous forme de florilège épistolaire.

Livia Garrigue
Journaliste co-responsable du Club de Mediapart
Journaliste à Mediapart

Alors que deux lettres publiées récemment (la « lettre d’un vieux prof au président-candidat » et l’adresse d’ATD Quart-Monde au chef de l’Etat) s’arrogent un droit d’inventaire, nous saisissons l’occasion de cette fin de quinquennat pour ouvrir le courrier présidentiel et explorer cinq ans d’apostrophes ignorées.

Une infirmière et une enseignante brisées par l’abandon et l’épuisement, un collectif de sans-papiers aspirant à l’égalité, une militante ougandaise pour le climat, des associations solidaires des exilé·es, une étudiante relatant les rêves confisqués de toute une génération... Mais aussi des chercheuses et chercheurs privés d’archives sur la période coloniale (« L'étrange défaite des historien·ne·s »), un ex-agriculteur refusant la Légion d’Honneur, fustigeant la distribution de gratifications factices (« Les honneurs de la République ») pour maquiller l’abandon des paysans, et la responsabilité du modèle agro-industriel tout à la fois dans leurs suicides et dans l'effondrement de la biodiversité : par-delà la liasse hétéroclite de sujets, de styles, de timbres et de tonalités, ces missives, mises bout à bout, racontent l’histoire d’un échange impossible.

Ces tentatives désillusionnées de contourner la verticalité du pouvoir par des interpellations directes se brisent sur une sempiternelle fin de non-recevoir démocratique : il n’y a personne au bout du fil. Et pourtant, on sait qu'il arrive à Emmanuel Macron de s'agacer sur des tribunes du Club de Mediapart (en l'occurrence, d'après cet article de L'Express, sur cette lettre d'intellectuels à Macron). À la manière de Boris Vian, les contributeurs entament souvent leurs billets par une formule intrinsèquement aporétique et paradoxale — « Monsieur le président, je vous fais une lettre que vous lirez peut-être, si vous avez le temps... » — la communication pour dire l’incommunicabilité, le bruit pour révéler la surdité. 

Ces lettres, contrairement au courrier présidentiel examiné par les politistes Julien Freitel et Michel Offerlé, qui ont analysé le millier de missives envoyées quotidiennement au chef de l’État (Écrire au président, Editions La Découverte, 2022), se coudoient par une unité tactique et rhétorique : dans cette correspondance à sens unique, la stratégie du lien interindividuel épistolaire participe d'un récit collectif. Tout ce petit monde de citoyen·nes réduit·es au soliloque par un pouvoir qui ne les écoute pas, écrivent au Président pour être lus par leurs concitoyen·es. « M. le Président, écrivait par exemple Jadran Svrdlin dans une lettre brillante, je sais que vous ne lirez pas cette lettre. D'ailleurs, elle ne vous est adressée que pour les besoins stylistiques d'une lettre ouverte. A travers elle, je m'adresse surtout à mes concitoyens. » De l’essaim de lettres ouvertes, celle de Jadran Svrdlin explicite le plus ostensiblement la dialectique entre la démarche épistolaire individuelle et sa teneur collective et politique. 

Autre dispositif rhétorique commun : la stratégie de la bienséance. Dans toutes les lettres, le cajoleur usage du vouvoiement, des salutations cérémonieuses — confinant, ça et là, à l’ironie — apparaissent comme des révélateurs paradoxaux de la colère. Le carcan formaliste des formules obséquieuses exhausse, par un jeu de contrastes, les tons rageurs ou inconsolables des citoyen·nes, et accentue l’embrasement de leurs colères.

Entre les lignes et les formules de politesse, cette correspondance prolixe offre, de loin en loin, un baromètre de la vie sous Macron. Retour, en florilège épistolaire, sur cinq ans de violence sociale. 

• Gilets jaunes : « la présente lettre ouverte est libre de droit »

Avril 2019 : La France, ses ronds-points investis par des citoyens et leurs cabanes de fortune où se brodent des expériences foutraques de démocratie directe, des rues de Paris et des grandes villes gagnées par une foule affublée de vestons fluos : le 29 avril 2019, date de publication d’une lettre de Francis Parny intitulée « Monsieur le président, la violence, c’est vous ! », une géographie contestataire inédite s’improvise depuis 5 mois. Période d’ébullition protestataire dans le Club comme dans les rues, la révolte des gilets jaunes fut marquée par une cascade de contributions dénonçant la violence répressive de l’Etat, dont certaines sous la forme d’impétueuses apostrophes au Président. 

Alors que la violence de l’Etat s’abattait sur les manifestants semaine après semaine, Francis Parny, parmi d’autres, s’adressait au Président pour permuter l’accusation de violence. Une brutalité qui s’incarnait bien au-delà des coups portés par son appareil à « violence légitime » — la police, et tout son attirail d'armes létales — à appréhender dans le continuum de la violence sociale que les insurgés guerroyaient. La brutalité, « c’est vous qui la générez », exprimaient les contributeurs par dizaines, renvoyant à l’émetteur le vocabulaire de l’effraction, du vol (« une poignée de riches ont décidé de vous faire entrer à l’Élysée par effraction », écrit F. Parny dans sa lettre) et de la destruction — la brisure de quelques devantures de banques de la Place de la République contre la démolition des communs et de tout un modèle social. Une dévastation encore intensifiée par le projet du Président-candidat pour sa réélection

« Vous n'êtes pas seulement confronté à une révolte mais à une crise de régime », annonçait Parny, parmi d’autres. C’est également l’esprit qui prévalait dans la lettre de Pascal Maillard datée du 1er janvier 2019, soit quelques mois plus tôt : « Il vous revient de prendre acte de cette situation historique et de considérer désormais la seule voie de transformation radicale qui soit à cette heure praticable : changer en profondeur nos institutions, et non faire un toilettage à votre convenance ». La lettre dressait déjà un bilan implacable des premières années Macron. Le contributeur écrivait : « Vous persistez à maintenir le cap de votre politique ultralibérale vouée à l’échec, qui ne fait pas baisser le chômage, qui favorise les plus riches, appauvrit les plus pauvres et fait le lit d’une extrême droite que vous instrumentalisez à des fins électorales. ». Déjà, on soulignait le charlatanisme tartuffe des « deux mois de débat national et des cahiers de doléance » proposés, résumant un quinquennat de consultations pipées et de démocratie sclérosée.

En riposte à ce règne de tour d’ivoire, les écrits sous forme de lettre ouverte déjouent la fonction initiale de la correspondance, lieu de transmission de l’intime, d’âme à âme et de plume à plume, pour y introduire par effraction la foule des révoltés : la missive individuelle, chez Pascal Maillard comme ailleurs, s’attache à dire le collectif et y incorpore sa nuée de colère. Antithèse vivante à la verticalité du pouvoir, elle se profile en espace d’écriture provisoire et indéfiniment rectifiable : « La présente lettre ouverte est libre de droit. Chacune et chacun, gilet jaune, gilet vert, gilet rouge, sans gilet et sans-culottes, stylo rouge ou craie blanche, chacune et chacun peut s’en emparer, la diffuser sur les réseaux sociaux, l’envoyer telle quelle au président (écrire ICI), la modifier, la signer individuellement ou collectivement. On peut la copier, la coller, l’afficher, la poster, la tracter. »

• Hôpital public : « Soigner, c’est faire le choix de l’insupportable »

« Si ma blouse est blanche, ma colère est noire… » : dans le sillage de cette encyclopédie des colères sous forme de gamme chromatique, la lettre de l’infirmière Mauricette Falise écrite en janvier 2022 incarne, par-delà sa coloration intime et confidentielle, une souffrance qui la dépasse. Un gouffre la sépare la lettre précédente : en mars 2020, la débâcle pandémique a envahi nos existences, le martèlement belliciste de Macron résonne encore (« nous sommes en guerre ») et l’abandon des travailleuses et travailleurs du soin, déjà esquintés par des années de démolition de l’hôpital public, s'enfièvre : « La Tarification à l’Acte a transformé notre ballet en contorsions grotesques et dénuées de sens. […] Puis est arrivée cette crise. Alors allons-y. Allons affronter le grand méchant loup sans masque, sans gants, sans rien, et ramenons le dans chaque bergerie. » 

Soigner, écrivait alors la contributrice, c’est « faire le choix de l’insupportable. C’est accepter la rencontre quotidienne de la peur, de la douleur, du désespoir, de la solitude et de l’injustice ». Comme pour d’autres, la lettre desserre l’étau du silence et extirpe de la chape de solitude que l’atomisation générée par les confinements n’a pu qu’intensifier. Mais celle-ci relate aussi un point de non-retour : « Un froid glacial s’est immiscé insidieusement. J’ai chanté et dansé pendant 20 ans monsieur le Président, mais l’air polaire que vous avez soufflé a eu raison de mes espoirs. Je me suis tue, immobile, la colère éteinte par le désarroi et ce, pendant plusieurs semaines. » 

Encore en novembre 2021, quatre médecins hospitaliers de Seine-Saint-Denis, département douloureusement frappé par l’épidémie, s’essayaient à une ultime apostrophe au Président, espérant, en vain, une réforme sérieuse du système de soins : « Nous avons donc pris la plume pour vous lancer un dernier appel, en espérant qu’il soit entendu et que nous puissions enfin "compter sur vous", comme vous l’aviez promis en 2019 à un neurologue de la Pitié-Salpêtrière, pour nous aider à sortir l’Hôpital de ce marasme. […] « l’Hôpital brûle, en particulier dans notre département de Seine-Saint-Denis. Ne regardez pas ailleurs Monsieur le Président, car vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas... » 

Alexis Binay, dans une lettre de février 2022, résume en un propos resserré combien la gestion de la pandémie aura étiolé tout à la fois des grands principes et les êtres que ceux-ci jointoyaient, et consolidé tout un écosystème d’inégalités : « Finalement, Monsieur le Président, la gestion de cette épidémie aura eu pour conséquence de renforcer l’immunité et les chances des plus forts, de fragiliser encore un peu plus les personnes déjà faibles, de confondre égalité et équité pour mettre en pièce nos principes de fraternité et de solidarité, tout en sacrifiant la liberté sur l’autel de la sécurité »  

• École : « Au quotidien, les élèves sont ma planche de salut, l'école est mon sanctuaire. Ce 17 mars, tout s’écroule » 

Autre « chair à virus », pour reprendre la formule d’une missive d’une enseignante en avril 2020, les profs ont été nombreux, tout au long du quinquennat, à écrire au Président. « Au milieu de la tempête, chaque membre de l'équipe est à son poste, répond présent·e, tient la barre et la marée.», relatait-elle.

Mais elle se remémore le mardi 17 mars : « Je tremble de tous mes membres et un torrent de larmes me monte aux yeux. Pour la première fois de ma vie, je me rends sur mon lieu de travail avec une nouvelle compagne : la terreur. » Comme d’autres textes de l’époque, l'enseignante verbalise la violence d’un lâchage en rase campagne, dans cette nouvelle réalité pandémique, et les forces insoupçonnées déployées par les salarié·es de l'éducation pour « maintenir bon an mal an, un lien humain » à l’école dans un tel contexte de dédain politique — « tout s'écroule. Le monde extérieur, celui de l'absurdité des adultes, a envahi notre royaume, franchi les murailles qui ne nous protègent plus ».

« Je vais répondre, ajoutait-elle, aux appels de dix parents dans un sentiment d'impuissance. Je vais rester la plus stoïque possible en écoutant le père de N., infirmier en réa, me hurler dessus, devant A. et G. qui me regardent avec leurs grands yeux. Je vais raccrocher en leur disant, sans en penser un mot, qu'ils ne faut pas qu'ils s'inquiètent, que tout va bien. Je leur mens. J'ai le cœur déchiré. » De son métier qu’elle conçoit comme ciment du corps social, elle ne voit plus que des ruines. « Je ne suis pas enseignante pour permettre au MEDEF de continuer la gabegie, pour continuer à engraisser les actionnaires qui n'ont renoncé ni aux dividendes, ni à l’ISF […] je suis enseignante pour des valeurs non marchandes, toutes ces choses incompréhensibles, inaccessibles à votre tête d'ectoplasmes et à votre cœur de pierre. » 

• Loi « séparatisme » : « La République n’est ni votre propriété, ni un terrain de jeu »

À la dislocation des services publics et au labourage du peu de terreau de solidarisme d'Etat qui subsistait s’ajoute la constitution d’une population bouc-émissaire et d’un sytème de dénonciations inquisitoriales qui donna naissance à la loi dite « séparatisme » (lire ici la brillante analyse d’Alain Bertho sur ce « récit paranoïaque qui dévaste la politique » et sur le « complotisme légitime » dont l’Etat s’est arrogé le monopole), établie de part en part sur des motifs racistes et islamophobes.

Fustigeant avec verve la « dénaturation » de l’idéal républicain et le dévoiement de la laïcité à des fins de fractionnement du corps social, Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l'Homme, écrivait au chef de l’Elysée : « le fameux "séparatisme" que vous ne définissez jamais, en l’agitant sans cesse, c’est le nouveau bouc émissaire contemporain, pour l’essentiel l’islam et les musulmans ». Plutôt que se colleter à « ce qui, dans notre République, sépare, discrimine et stigmatise », le gouvernement institutionnalise une politique de la suspicion, exigeant l’adhésion à une « mystérieuse unicité de la France » tout en corrodant ses fondements les plus enracinés. 

Ce paradigme du soupçon, outre sa traduction institutionnelle, n'est pas sans incidence, loin s'en faut, sur l'état général du débat public et sa submersion par des obsessions identitaires dont l'extrême droite détenait naguère les prérogatives. Exemple : Frédérique Vidal et sa marotte hallucinatoire de l'"l’islamo-gauchisme" (écouter ici la définition que propose la chercheuse Caroline Ibos de cette notion polémique dans l'Abécédaire des savoirs critiques) qui « gangrènerait » l'Université française.

Pinar Selek, chercheuse et militante féministe et libertaire turco-française autrefois poursuivie et emprisonnée par le pouvoir turc, exilée en France depuis 20 ans, lui adressait un courrier : « Depuis vos dernières déclarations sur "l’islamo-gauchisme", je suis dans un cauchemar terrible. Votre discours réveille tout ce que j’ai vécu et tout ce que mes collègues en Turquie sont en train de vivre. Je pense que tout·es les scientifiques exilé·es sont entrés dans le même cauchemar, car elles-ils savent bien comment les libertés académiques se rétrécissent quand les pouvoirs politiques interviennent dans le champ scientifique avec la justification de la lutte contre le terrorisme. »

Accueil des exilé·es : « M. le Président, j’ai honte pour mon pays… »

Décembre 2019 : un nouvel épicentre apparaît dans la géographie de la relégation de la crise de l’accueil des exilé·es ; les îles grecques, notamment Lesbos, sont le lieu d’une crise humanitaire. Damien Carême, député européen et ancien maire de Grande-Synthe, exprimait alors dans une lettre empreinte de solennité le sentiment de déshonneur face à l’inhospitalité érigée en politique, auréolée de son faisceau d’arguments factices (la rhétorique de « l’appel d’air »), de « fantasmes d’invasion » et de prénotions sur les demandeurs d’asile. Dans son texte, le maire s’emploie à les détricoter, chiffres à l’appui. Cette « faillite de la solidarité » que décrivait alors Carême aura brillé par sa constance. Trois ans plus tard, lors de l’accaparement du pouvoir par les Talibans en Afghanistan, des personnalités tentaient aussi d’interpeller le Président tant il était « impossible de détourner le regard face à la tragédie humaine » de l’exil des Afghans. « Ne les abandonnez pas sur le tarmac [...] En défendant les droits des Afghan·e·s, vous défendez les nôtres. » 

« Les signataires attendent encore une réponse. » Cette formule, qui figure dans une lettre rédigée par des associations en soutien aux grévistes de la faim de Calais, semble applicable à toutes ces missives jetées à la mer ; elle symbolise l’espérance désenchantée de ces écrits, mais aussi, par ricochet, cette nonchalance d’Etat couplée de violence caractérise la politique migratoire du gouvernement. Chaque jour, au nom d'une stratégie qui vise à dissuader les personnes exilées de transiter par Calais, écrivaient les signataires pour décrire cette politique d’abandon, « notre gouvernement franchit des lignes rouges. Chaque jour, il met la France dans l'illégalité et renie ses valeurs en traitant ces personnes de façon inhumaine et dégradante. Il a fallu que trois citoyens s'engagent dans une grève de la faim pour briser le silence assourdissant dans lequel ce drame se poursuit sur notre sol. » 

Sans papiers : « Nous sommes corvéables à merci et surexploités... » 

« Monsieur le Président, nous voulons l’égalité. Simplement l’égalité. Et vous ? » Dans le sillage de cette moisson de lettres des solidaires, ce sont les sans-papiers eux-mêmes qui se sont exprimés dans une missive au locataire de l’Elysée rédigée en septembre 2020. Invariablement invisibilisés et dessaisis de leur parole dans l’ordonnancement médiatique hégémonique, ces minoritaires parmi les prolétaires y exposent par des formules épurées l’expérience de déshumanisation, l’intranquillité d’une existence de privation, dépouillée du droit d’avoir des droits, définie négativement par le refus de tout statut et le déni d’une appartenance, – et néanmoins frappée du sceau de l’exploitation.

Ici encore, la codification du discours épistolaire, la politesse d’apparat donne à voir, par un dispositif de dissonance, la violence d’une condition : « Permettez-nous de vous rappeler que, pendant la crise sanitaire, de nombreux et nombreuses sans-papiers font partie des premières lignes, corvéables à merci et sur-exploités, sans droits et/ou perdant leur emploi sans chômage partiel. […] Monsieur le président, nous voulons l’égalité. Simplement l’égalité. Et vous ? »

• Bouleversement climatique : « S’il vous plaît, faites que nos vies comptent »

Les lettres adressées au Président français outrepassent aussi parfois les frontières du territoire national. Hilda Flavia Nakabuye, militante ougandaise pour le climat, fondatrice du mouvement Fridays for future dans son pays, s’élevait dans une lettre récente contre le mégaprojet écocidaire de Total : l'exploitation de champs pétrolifères en bordure de l’un des plus grands lacs d’Afrique ; 400 puits de forage pétrolier y sont prévus. Le nom du projet ? « Tilenga », un « nom inspiré d’appellations locales pour désigner les antilopes. »

S’adressant tout à la fois au Président Macron et au PDG de Total, Patrick Pouyanné, la militante expose combien cette rémanence de l’ordre néocolonial se parant des atours du « développement » au mépris des écosystèmes et des Ougandais enténèbre son pays et recèle la mise en péril d’une myriade de vies. H. F. Nakabuye incarne l’une d’entre elles. Se définissant dans un geste politique fort, comme « victime africaine de la crise climatique ». Alors que les bouleversements climatiques pourraient pousser 216 millions à s’exiler d’ici 2050, la jeune militante témoigne des déplacements de population qui touchent d'ores et déjà son village, et le combat éreintant et quotidien que ceux-ci imposent à son existence, aggravé par les projets pharaoniques des pays du Nord — ici, les « les intérêts économiques de la France » —, qui expatrient opportunément les fléaux climatiques dans les pays des Suds : « Mon pays, l’Ouganda, est surnommé "la perle de l’Afrique". Tous les jours, je me demande d’où vient cette image, mais en vain. Chaque jour apporte son lot de combats, d’inondations, de sécheresse, de glissements de terrain, de températures toujours plus chaudes, de maladies. […] Nous, Ougandais, aspirons au développement, mais pas au prix de nos vies. » 

La forme épistolaire, qui connecte une jeune ougandaise à l’Elysée — la potentialité que cette lettre soit lue par son destinataire inattentif fût-elle ténue — rend tangible un lien de causalité trop souvent frappé d’abstraction. À travers ses mots, c’est la corrélation directe entre Macron et la cobaye d’une destruction écocidaire qui devient palpable ; entre les intérêts économiques des puissants et des vies broyées ; entre des décisions prises dans les ambiances feutrées des Conseils d’Administration des entreprises du CAC40 (avec la bénédiction de l’Etat) et, pour leurs victimes, la consomption des espoirs et des perspectives : « S’il vous plaît, ne nous envoyez pas en enfer. Laissez nos rêves devenir réalité. » 

• Étudiant·es : « La réalité, monsieur, c’est que je n’ai plus de rêves » 

C’est le même champ sémantique de l’assombrissement des perspectives et l’éclipse des rêves qui parcourt la lettre d’une étudiante en plein coeur de la pandémie, en janvier 2021, quelques jours après le suicide d’un jeune homme dans sa résidence étudiante de Lyon. Heidi Soupault, qui signe sa lettre de l’épithète « une morte-vivante », conte une vie muée en un « trou noir » face à un « avenir bouché » : « La réalité, Monsieur le Président, c’est que je n’ai plus de rêves. Tous mes projets s’écroulent les uns après les autres ». Seul levier d’une stratégie de survie : tuer dans l’oeuf toute prémisse d’espérance, mater les rêves avant leur éclosion. « Je ne me projette pas trop loin, pour me protéger, pour tuer l’espoir avant qu’une autre de vos mesures ne viennent le faire à ma place ».  

Une étudiante depuis sa chambre, une infirmière en burn-out, des sans-papiers ou une jeune militante ougandaise : le courrier présidentiel, outre qu'il symbolise l'asphyxie démocratique d'un quinquennat de demandes inécoutées et d'espérances anesthésiées, laisse entendre, par effraction, des voix souvent élaguées des hiérarchies tacites du système médiatique. À son échelle, le Club et ses contributions permettent de « faire que leurs vies comptent ».

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