L'écriture inclusive est-elle vraiment progressiste? (3/9)

Tous les opposants à l'écriture inclusive ne sont pas réactionnaires, loin de là. Il s'agit ici d'étudier les arguments des spécialistes de la langue et des individus de gauche qui éprouvent des doutes à son sujet, afin d'observer que le débat doit rester ouvert, dans une perspective pleinement progressiste.

(3) Est-ce une question de pure forme ?

« Peut-être que le point milieu ne changera rien », reconnaîtront les théoriciens de l'écriture inclusive, « mais dans ce cas, ne vous irritez pas pour une question formelle, et laissez-nous l'employer si nous le souhaitons. » Ils persistent néanmoins à penser qu'une langue peut évoluer en raison de décisions imposées, telles qu'en prirent les grammairiens du XVIIe siècle, notamment Vaugelas, qui auraient imposé la règle de l'accord pour « asseoir la supériorité masculine dans la langue », comme l'ont affirmé Danielle Bousquet et Françoise Vouillot. Modifier les règles d'accord serait donc possible, « parce que la langue a toujours évolué et continuera de le faire. »

D'une part, cependant, il faut souligner que le point médian constitue une nouveauté historique, par l'invention d'un signe typographique et par la rupture qu'il introduit entre l'écrit et l'oral. D'autre part, Vaugelas fondait ses règles normatives sur l'usage, donc sur l'évolution naturelle de la langue, au sujet de laquelle le (certes) très droitier Jacques Rougeot indique que « même le roi » n'avait aucun pouvoir. Toutes les langues évoluent avant tout de manière naturelle, en fonction des usages ; aucune n'a jamais introduit de signe similaire au point milieu, car aucune n'a évolué dans cette direction.

Qu'une telle rupture soit ou non nécessaire, il faut au moins avoir conscience de son caractère inédit et artificiel : il s'agirait non seulement d'une rupture avec le patriarcat, mais aussi avec la logique d'évolution de l'ensemble des langues, ainsi qu'avec leur recherche d'une unité formelle. Les langues étant un fondement des progrès de l'humanité, cela explique en partie la virulence de certains opposants.

Réclamer que chacun puisse employer le point médian s'il le veut serait donc déplacé : d'une part, cette pratique ne serait même plus linguistique, en se situant à l'écart des logiques de toutes les langues ; d'autre part, cette question concernerait l'émancipation des hommes et des femmes, et se situerait bien au-delà des simples questions de forme. Ce n'est pas la langue qui est changée avec le point médian, mais l'humanité, dans son essence langagière, par un volontarisme qui témoigne ici d'une sous-estimation de l'importance des langues, tout en surestimant, comme on l'a vu, leur faculté performative.

 

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Autres rubriques :

(1) Un débat faussé, crispé et insuffisamment démocratique

(2) Le combat pour l'écriture inclusive est-il réaliste et utile ?

(3) Est-ce une question de pure forme ?

(4) Questions de genres

(5) D'autres erreurs et confusions, symptômes d'un systématisme

(6) Une pratique créatrice d'inégalités ?

(7) Une écriture exclusive ?

(8) Quelques solutions, pour l'égalité autant que pour la langue

(9) Principales références 

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