L'écriture inclusive est-elle vraiment progressiste? (5/9)

Tous les opposants à l'écriture inclusive ne sont pas réactionnaires, loin de là. Il s'agit ici d'étudier les arguments des spécialistes de la langue et des individus de gauche qui éprouvent des doutes à son sujet, afin d'observer que le débat doit rester ouvert, dans une perspective pleinement progressiste.

(5) D'autres erreurs et confusions, symptômes d'un systématisme

La confusion entre le genre grammatical et le genre naturel a conduit Lucile Bellan et Thomas Messias à affirmer que l'écriture inclusive permettrait « d'enrayer une régression entamée il y a plus de quatre siècles » du fait de la règle de l'accord. Les inégalités entre hommes et femmes seraient donc plus fortes qu'au dix-septième siècle : nous pouvons sourire de cette affirmation, sauf qu'elle témoigne du systématisme de certains défenseurs – une minorité, heureusement – de l'écriture inclusive.

D'autres confusions, grossières, concernent des termes épicènes ou des entités inanimées. Le terme ridicule de « sans-papières » a ainsi été utilisé. Cette logique justifierait de nommer les hommes SDF des « sans domicil fix » et de parler des « sans-abrie ». Parce que « le masculin l'emporte », le héron serait-il plus noble que la cigogne ?

Trop souvent, dans leurs pratiques, les auteurs inclusifs limitent quasiment la catégorie des mots épicènes aux noms se terminant par un « e » (ministre, militaire, etc.), comme si « professeur » ou « écrivain » étaient masculins du fait de l'absence d'un suffixe clairement féminin. Il serait suffisant et plus raisonnable d'employer l'article féminin (« une professeur »), en limitant l'usage de suffixes féminins aux cas où la langue le permet habituellement (« une directrice »).

Autre incohérence, il arrive que des tracts qui emploient l'écriture inclusive au sujet des « salarié·e·s » la négligent pour évoquer les « patrons » : ils signifient peut-être que les femmes n'accèdent guère aux postes de direction ; mais ils laissent aussi entendre que les salauds, ce sont les hommes.

Ce systématisme n'est par bonheur pas trop répandu. Plus fréquente est la confusion entre le métier et la fonction, ou le titre. André Perrin rappelle que « docteur ne signifie pas une profession, mais un titre universitaire », qui aurait donc une valeur neutre rendant déplacée sa féminisation. Dumézil et Lévi-Strauss allèrent donc jusqu'à préconiser l'emploi du genre non marqué pour tous les noms de métiers non consacrés par l'usage, dans l'objectif d'assurer l'absence de « nuances dépréciatives » et donc de discriminations. Pour un même objectif, les partisans de l'écriture inclusive formulent des préconisations inverses. Au moins, la discussion pourrait être riche.

Sur ce sujet, André Perrin ajoute que contrairement à une croyance répandue, la plupart des noms de métiers prestigieux posséderaient un féminin, de mathématicienne à historienne, ou s'emploieraient, pour les noms épicènes, avec l'article féminin, tandis que de nombreux métiers moins nobles ne connaîtraient que le masculin, de pompier à marin.

Ainsi le débat aurait-il exigé des connaissances précises et du respect pour ceux qui les détiennent. Or de nombreux médias et militants semblent affectés de méfiance envers les spécialistes intellectuels, pourtant aussi légitimes que les féministes sur l'écriture inclusive ; ce travers peut induire des dérives démagogiques au détriment de l'égalité, à l'opposé des buts affichés.

 

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Autres rubriques :

(1) Un débat faussé, crispé et insuffisamment démocratique

(2) Le combat pour l'écriture inclusive est-il réaliste et utile ?

(3) Est-ce une question de pure forme ?

(4) Questions de genres

(5) D'autres erreurs et confusions, symptômes d'un systématisme

(6) Une pratique créatrice d'inégalités ?

(7) Une écriture exclusive ?

(8) Quelques solutions, pour l'égalité autant que pour la langue

(9) Principales références 

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