pierre-cécile
Abonné·e de Mediapart

27 Billets

0 Édition

Billet de blog 1 juil. 2018

L'écriture inclusive est-elle vraiment progressiste? (1/9)

Tous les opposants à l'écriture inclusive ne sont pas réactionnaires, loin de là. Il s'agit ici d'étudier les arguments des spécialistes de la langue et des individus de gauche qui éprouvent des doutes à son sujet, afin d'observer que le débat doit rester ouvert, dans une perspective pleinement progressiste.

pierre-cécile
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

(1) Un débat faussé, crispé et insuffisamment démocratique

Rarement un débat sur la langue française aura été aussi radical et virulent. La question de l'écriture inclusive, qui a créé le point médian ou milieu (par exemple pour « les salarié·e·s ») et féminise les noms de métiers (l'ingénieure, la pompière...), a semblé confronter deux camps qui ont surenchéri dans la violence verbale et l'ironie parfois méprisante : ses partisans, souvent ancrés à gauche, qui s'expriment par exemple dans La Dépêche ou sur le site Slate ; les défenseurs (ou « défenseur·se·s » ?) de la langue actuelle, lisibles dans Le Point ou Valeurs actuelles.

Ce débat est toutefois faussé et artificiellement crispé, pour deux raisons principales :

* L'idée que l'écriture inclusive serait forcément progressiste semble corroborée par les arguments droitiers de ses opposants les plus audibles (à l'instar de Raphaël Enthoven, qui a parlé de « négationnisme » et « d'attentat ») et par leur positionnement comme défenseurs de la langue, à une époque où la modernité apparaît comme une valeur et un argument d'autorité (il est frappant que dans ce débat, c'est à la droite que revient cette position défavorable, que les médias attribuent généralement aux syndicats et partis de gauche, crispés, selon eux, sur la « défense » des acquis sociaux) ;

* Ses partisans considèrent trop souvent l'écriture inclusive comme une évidence, au point que le débat serait clos (sauf sur le choix entre plusieurs pratiques inclusives ou sur l'usage des pronoms), ce qui peut paraître à la fois antidémocratique et illogique, car on ne peut pas parler simplement d'une pratique aussi nouvelle et complexe.

En réalité, un débat a déjà eu lieu, tant au niveau de certaines institutions que dans le milieu militant, en particulier le milieu LGBT (voir ici ou ), moteur central de ces pratiques. Ces débats internes n'ont d'ailleurs pas cessé sur tous les sujets, comme le prouve la diversité des pratiques en matière de flexion (nous lisons aussi bien « les salariéEs » que « les salarié·es », « les salarié·e·s » ou « les salarié/e/es ») ou de pronoms (par exemple le neutre « iel ».) Un consensus a toutefois concerné la nécessité d'en finir avec l'écriture orthodoxe (« les salariés ») et avec la mise entre parenthèses de la marque du féminin (« les salarié(e)s »), qui ferait persister une discrimination.

Qu'un débat ait lieu dans des milieux fermés ne lui confère pourtant pas un caractère forcément démocratique, quelles que soient la légitimité et l'expertise de ces milieux. L'homophobie et le sexisme subis par les LGBT leur donnent d'ailleurs une telle légitimité, mais expliquent aussi qu'ils identifient leurs adversaires comme des réactionnaires, leurs adversaires habituels. Raphaël Haddad affirmait ainsi dans Libération qu'« il y a a une résistance idéologique parce que la langue est le dernier terrain des masculinistes » : l'adversaire est forcément sexiste, et le débat est simplifié.

Ainsi certains militants de cette innovation ont-ils montré une intransigeance et une agressivité aussi fortes que leurs adversaires (Lucile Bellan et Thomas Messias parlent des « crétineries sur l'écriture inclusive ».) Surtout, leur raisonnement se fonde sur un sophisme : « nos ennemis sont des salauds, donc nous sommes vertueux », articulé avec un autre sophisme : « nous nous battons pour l'égalité des femmes et des hommes, donc nos choix langagiers sont forcément justes. » Sur de nombreux points, ils restent dans l'évidence : douter du sexisme de la langue relèverait de l'ignorance ou de la provocation réactionnaire.

Or de nombreux militants progressistes éprouvent des doutes sur ce phénomène. Dans les groupes militants, ils les taisent souvent, pour se concentrer sur d'autres combats. Quand ils les expriment, ils justifient de leur engagement contre le sexisme (ce qui est normal) et risquent néanmoins de parler en vain : au mieux, ils sont jugés contradictoires ; au pire, ils sont soupçonnés d'affinités avec la droite réactionnaire, ce qui est insultant, et les amène parfois à des réactions irritées, crispant à leur tour le débat.

Quant aux spécialistes de la langue, des linguistes aux enseignants, leur expertise les rend légitimes à s'exprimer aussi, quelles que soient leurs positions politiques. Croire que le débat relève seulement des milieux militants présupposerait en effet une prééminence des questions sociales sur la langue. Il faut donc considérer les arguments des intellectuels, tout comme ceux d'opposants de gauche à l'écriture inclusive, lisibles sur Mediapart ou dans L'Humanité, et ceux de féministes, dans Libération ou ici, ou encore ailleurs. (On les résumera parfois : le lecteur pourra suivre les liens proposés.) Or leurs arguments précis ne sont guère étudiés dans les milieux favorables à l'écriture inclusive, dont les raisons de recourir à cette pratique sont, symétriquement, peu considérées dans les médias de masse ou de droite.

Nous poserons ainsi les termes d'une critique progressiste de ce phénomène, sur les plans linguistiques, logiques et politiques ; et cela, bien sûr, sans jamais mépriser ceux qui le soutiennent, car ils sont sincères et poursuivent un objectif nécessaire, quoiqu'ils se fondent, pensons-nous, sur des moyens partiellement inadaptés et sur des arguments erronés.

Page suivante : le combat pour l'écriture inclusive est-il réaliste et utile ? (2/9)

Autres rubriques :

(1) Un débat faussé, crispé et insuffisamment démocratique

(2) Le combat pour l'écriture inclusive est-il réaliste et utile ?

(3) Est-ce une question de pure forme ?

(4) Questions de genres

(5) D'autres erreurs et confusions, symptômes d'un systématisme

(6) Une pratique créatrice d'inégalités ?

(7) Une écriture exclusive ?

(8) Quelques solutions, pour l'égalité autant que pour la langue

(9) Principales références 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Agriculture
« Le recul démographique du monde agricole n’est pas une fatalité »
Moins 100 000 fermes en dix ans : c’est le résultat du recensement rendu public le mois dernier par le ministère de l’agriculture. Face à l’hémorragie, le retour à un pilotage par l’État et à des politiques publiques volontaristes est nécessaire, selon la sociologue Véronique Lucas.
par Amélie Poinssot
Journal — Europe
Dans leur bastion de l’Alentejo, les communistes portugais résistent au déclin
Lors des législatives anticipées qui se déroulent dimanche, le Parti communiste, tout juste centenaire, espère limiter la casse, malgré la poussée socialiste dans certains de ses bastions, dont l’Alentejo. En embuscade, l’extrême droite de Chega lorgne vers d’anciens électeurs du PCP.
par Ludovic Lamant
Journal
En Syrie, la plus grande prison au monde de djihadistes tombe aux mains… des djihadistes
L’État islamique s’est emparé pendant une semaine d’un centre de détention à Hassaké, obligeant l’armée américaine à intervenir. Des dizaines de prisonniers sont en fuite. Pour les Forces démocratiques syriennes, le retour du phénix djihadiste est une très mauvaise nouvelle.
par Jean-Pierre Perrin
Journal — Santé
En laissant courir Omicron, l’Europe parie sur un virus endémique
Un à un, les pays européens lèvent les restrictions comme les mesures de contrôle du virus. Certains, comme le Danemark ou la France, sont pourtant touchés par une contamination massive. Ils font le choix d’une immunisation collective, avec l’espoir de vivre avec un virus circulant tout au long de l’année à basse intensité.  
par Caroline Coq-Chodorge

La sélection du Club

Billet de blog
La Chimère Populaire
Pourquoi certain·es d'entre nous se sont inscrit·es à la Primaire Populaire et envisagent désormais de ne pas y voter ? Un petit billet en forme de témoignage personnel, mais aussi d'analyse politique sur l'évolution d'un choix électoral - parce que la trajectoire de l'électorat est mouvante, n'en déplaise aux sondages ou aux Cassandre de tous bords.
par Albin Wagener
Billet de blog
Pour en finir avec la Primaire populaire
[Archive] Allons ! Dans deux semaines aura lieu le vote de la Primaire populaire. On en aura fini d'un mauvais feuilleton qui parasite la campagne « à gauche » depuis plus d'un an. Bilan d'un projet mal mené qui pourrait bien tourner.
par Olivier Tonneau
Billet de blog
Pour la « primaire populaire »
[Archive] Partout, dans mes relations comme sans doute dans les vôtres, les gens se désespèrent de la multiplicité des candidatures de gauche. C’est le découragement, la démobilisation des électeurs potentiels, et la probabilité d’un désintérêt conduisant à l’abstention. Même si les chances de réussite sont faibles, tout, absolument tout, doit être tenté pour éviter une cinglante déroute.
par Jean Baubérot
Billet de blog
La Chimère Populaire (bis)
Un prolongement du billet du chercheur Albin Wagener, sur les erreurs de la Primaire Populaire pour organiser la participation aux élections présidentielles, avec quelques rapides détours sur les formes de participation... Alors que la démocratie repose bien sur des techniques, elle est tout autant une affaire sociale et écologique !
par Côme Marchadier