L'écriture inclusive est-elle vraiment progressiste? (1/9)

Tous les opposants à l'écriture inclusive ne sont pas réactionnaires, loin de là. Il s'agit ici d'étudier les arguments des spécialistes de la langue et des individus de gauche qui éprouvent des doutes à son sujet, afin d'observer que le débat doit rester ouvert, dans une perspective pleinement progressiste.

(1) Un débat faussé, crispé et insuffisamment démocratique

Rarement un débat sur la langue française aura été aussi radical et virulent. La question de l'écriture inclusive, qui a créé le point médian ou milieu (par exemple pour « les salarié·e·s ») et féminise les noms de métiers (l'ingénieure, la pompière...), a semblé confronter deux camps qui ont surenchéri dans la violence verbale et l'ironie parfois méprisante : ses partisans, souvent ancrés à gauche, qui s'expriment par exemple dans La Dépêche ou sur le site Slate ; les défenseurs (ou « défenseur·se·s » ?) de la langue actuelle, lisibles dans Le Point ou Valeurs actuelles.

Ce débat est toutefois faussé et artificiellement crispé, pour deux raisons principales :

* L'idée que l'écriture inclusive serait forcément progressiste semble corroborée par les arguments droitiers de ses opposants les plus audibles (à l'instar de Raphaël Enthoven, qui a parlé de « négationnisme » et « d'attentat ») et par leur positionnement comme défenseurs de la langue, à une époque où la modernité apparaît comme une valeur et un argument d'autorité (il est frappant que dans ce débat, c'est à la droite que revient cette position défavorable, que les médias attribuent généralement aux syndicats et partis de gauche, crispés, selon eux, sur la « défense » des acquis sociaux) ;

* Ses partisans considèrent trop souvent l'écriture inclusive comme une évidence, au point que le débat serait clos (sauf sur le choix entre plusieurs pratiques inclusives ou sur l'usage des pronoms), ce qui peut paraître à la fois antidémocratique et illogique, car on ne peut pas parler simplement d'une pratique aussi nouvelle et complexe.

En réalité, un débat a déjà eu lieu, tant au niveau de certaines institutions que dans le milieu militant, en particulier le milieu LGBT (voir ici ou ), moteur central de ces pratiques. Ces débats internes n'ont d'ailleurs pas cessé sur tous les sujets, comme le prouve la diversité des pratiques en matière de flexion (nous lisons aussi bien « les salariéEs » que « les salarié·es », « les salarié·e·s » ou « les salarié/e/es ») ou de pronoms (par exemple le neutre « iel ».) Un consensus a toutefois concerné la nécessité d'en finir avec l'écriture orthodoxe (« les salariés ») et avec la mise entre parenthèses de la marque du féminin (« les salarié(e)s »), qui ferait persister une discrimination.

Qu'un débat ait lieu dans des milieux fermés ne lui confère pourtant pas un caractère forcément démocratique, quelles que soient la légitimité et l'expertise de ces milieux. L'homophobie et le sexisme subis par les LGBT leur donnent d'ailleurs une telle légitimité, mais expliquent aussi qu'ils identifient leurs adversaires comme des réactionnaires, leurs adversaires habituels. Raphaël Haddad affirmait ainsi dans Libération qu'« il y a a une résistance idéologique parce que la langue est le dernier terrain des masculinistes » : l'adversaire est forcément sexiste, et le débat est simplifié.

Ainsi certains militants de cette innovation ont-ils montré une intransigeance et une agressivité aussi fortes que leurs adversaires (Lucile Bellan et Thomas Messias parlent des « crétineries sur l'écriture inclusive ».) Surtout, leur raisonnement se fonde sur un sophisme : « nos ennemis sont des salauds, donc nous sommes vertueux », articulé avec un autre sophisme : « nous nous battons pour l'égalité des femmes et des hommes, donc nos choix langagiers sont forcément justes. » Sur de nombreux points, ils restent dans l'évidence : douter du sexisme de la langue relèverait de l'ignorance ou de la provocation réactionnaire.

Or de nombreux militants progressistes éprouvent des doutes sur ce phénomène. Dans les groupes militants, ils les taisent souvent, pour se concentrer sur d'autres combats. Quand ils les expriment, ils justifient de leur engagement contre le sexisme (ce qui est normal) et risquent néanmoins de parler en vain : au mieux, ils sont jugés contradictoires ; au pire, ils sont soupçonnés d'affinités avec la droite réactionnaire, ce qui est insultant, et les amène parfois à des réactions irritées, crispant à leur tour le débat.

Quant aux spécialistes de la langue, des linguistes aux enseignants, leur expertise les rend légitimes à s'exprimer aussi, quelles que soient leurs positions politiques. Croire que le débat relève seulement des milieux militants présupposerait en effet une prééminence des questions sociales sur la langue. Il faut donc considérer les arguments des intellectuels, tout comme ceux d'opposants de gauche à l'écriture inclusive, lisibles sur Mediapart ou dans L'Humanité, et ceux de féministes, dans Libération ou ici, ou encore ailleurs. (On les résumera parfois : le lecteur pourra suivre les liens proposés.) Or leurs arguments précis ne sont guère étudiés dans les milieux favorables à l'écriture inclusive, dont les raisons de recourir à cette pratique sont, symétriquement, peu considérées dans les médias de masse ou de droite.

Nous poserons ainsi les termes d'une critique progressiste de ce phénomène, sur les plans linguistiques, logiques et politiques ; et cela, bien sûr, sans jamais mépriser ceux qui le soutiennent, car ils sont sincères et poursuivent un objectif nécessaire, quoiqu'ils se fondent, pensons-nous, sur des moyens partiellement inadaptés et sur des arguments erronés.

 

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Autres rubriques :

(1) Un débat faussé, crispé et insuffisamment démocratique

(2) Le combat pour l'écriture inclusive est-il réaliste et utile ?

(3) Est-ce une question de pure forme ?

(4) Questions de genres

(5) D'autres erreurs et confusions, symptômes d'un systématisme

(6) Une pratique créatrice d'inégalités ?

(7) Une écriture exclusive ?

(8) Quelques solutions, pour l'égalité autant que pour la langue

(9) Principales références 

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