L'écriture inclusive est-elle vraiment progressiste? (7/9)

Tous les opposants à l'écriture inclusive ne sont pas réactionnaires, loin de là. Il s'agit ici d'étudier les arguments des spécialistes de la langue et des individus de gauche qui éprouvent des doutes à son sujet, afin d'observer que le débat doit rester ouvert, dans une perspective pleinement progressiste.

(7) Une écriture exclusive ?

Francis Combes et Patricia Latour, chroniqueurs à L'Humanité, évoquent le point milieu en soulignant que « sa généralisation dans certains milieux politiques, par exemple sur les tracts (déjà peu lus en temps ordinaire), les rend parfois tout à fait illisibles. » Ils ajoutent qu'ils préfèrent le classique « travailleurs, travailleuses », et concluent que « l'égalité des sexes ne relève pas de simples gadgets typographiques. »

Systématique dans les tracts et publications de certaines organisations, notamment le NPA, Génération.s et Solidaires, le point milieu risque en effet de gêner des sympathisants peu habitués et qui considèrent la langue comme un fondement de l'émancipation. Ceux-ci adoptent alors divers comportements, comme le montrent les commentaires en ligne à des articles en écriture inclusive (par exemple, sur Mediapart, ceux de Jade Lindgaard, qui use beaucoup du point milieu) :

* Ils décident de ne pas lire les textes concernés.

* Ils voient ces points milieux comme « des clins d'œil entre initié.e.s » (cf. Peggy Sastre) sachant que cette pratique est bien moins répandue que ne le croient souvent ces militants.

* Ils centrent leur réflexion sur l'écriture inclusive elle-même, au détriment du contenu, relégué au second plan.

* Ils sont mal informés de ceux des sujets qui sont généralement traités en employant l'écriture inclusive, notamment les ZAD.

* En cas de mouvement social ou d'élections, certains risquent de préférer les organisations n'usant pas ou guère du point milieu, et en tout cas de ne pas s'engager aussi fortement qu'ils auraient aimé le faire. Ce comportement favorise par défaut les forces de réaction.

En divisant les hommes et femmes de progrès, l'écriture « inclusive » serait donc exclusive, donc contre-productive.

Elle peut aussi éveiller de la méfiance : puisque ses partisans présentent leurs arguments comme évidents, suffisants et incontestables, et procèdent donc d'une manière autoritaire voire obscurantiste, ils nous préparent certainement une société odieuse.

Par ailleurs, l'écriture inclusive risque de n'être qu'un « outil de com' », dès lors qu'elle est employée par des institutions qui veulent « soigner leur image », comme le souligne Paco Tizon. Son emploi laisse par exemple entendre que la Ville de Paris se bat pour l'égalité, bien qu'elle perpétue des situations d'inégalité salariale ou de harcèlement. Une banalisation de l'écriture inclusive serait donc, elle aussi, contre-productive.

L'écriture inclusive est donc bien porteuse de risques réactionnaires opposés à ses objectifs : le minimum serait de les considérer avec sérieux.

 

 

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Autres rubriques :

(1) Un débat faussé, crispé et insuffisamment démocratique

(2) Le combat pour l'écriture inclusive est-il réaliste et utile ?

(3) Est-ce une question de pure forme ?

(4) Questions de genres

(5) D'autres erreurs et confusions, symptômes d'un systématisme

(6) Une pratique créatrice d'inégalités ?

(7) Une écriture exclusive ?

(8) Quelques solutions, pour l'égalité autant que pour la langue

(9) Principales références 

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