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Billet de blog 1 juil. 2018

L'écriture inclusive est-elle vraiment progressiste? (8/9)

Tous les opposants à l'écriture inclusive ne sont pas réactionnaires, loin de là. Il s'agit ici d'étudier les arguments des spécialistes de la langue et des individus de gauche qui éprouvent des doutes à son sujet, afin d'observer que le débat doit rester ouvert, dans une perspective pleinement progressiste.

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(8) Quelques solutions, pour l'égalité autant que pour la langue

Il est incontestable que des évolutions sont indispensables, non pour abolir le sexisme de la langue – la langue n'est pas sexiste – mais pour en finir avec ses usages sexistes. Il faut notamment abandonner la formule « le masculin l'emporte sur le féminin ». Plusieurs solutions existent, par exemple préciser à chaque fois « en grammaire », ou parler du genre extensif et du genre intensif plutôt que du masculin ou du féminin. Cela ne nous épargne surtout pas la modification de certaines réalités, de l'égalité salariale aux représentations culturelles et aux questions de droit – sans omettre les réalités linguistiques, mais sans les soumettre, ni le contraire, aux questions sociales.

Paco Tizon, qui se déclare « militant au sein d'une orga féministe », mais n'apprécie pas le point milieu, formule quelques propositions pour « trouver une règle qui prenne mieux en compte les femmes et qui soit facile d'usage : un genre neutre pour parler de chacun-chacune ? Un accord qui soit facile d'usage ? Une forme comme celle utilisée par les féministes espagnols ? Une règle qui inclut aussi toutes les situations d'identification aux genres, que l'écriture inclusive actuelle ne prévoit pas ? »

Quant à la féminisation des noms, même des tenants de l'écriture inclusive soulignent la nécessité de respecter les modalités d'évolution des langues, donc d'éviter le simple ajout d'un « e » quand d'autres suffixes se forment logiquement : « autrice », sur le modèle « d'actrice » vaudrait mieux que « auteure », et « professeuse » voire « professoresse », mais surtout « une professeur », seraient préférables à « professeure » ; il est surtout inutile d'inventer la poudre, par exemple en introduisant « chèfe » alors que « cheffe » s'emploie déjà. Alain Deschamps souhaite ainsi une conformité « aux règles morphophonologiques de dérivation du français », tandis qu'Éliane Viennot, auteur (ou « auteure », ou « autrice ») de Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française (Éditions iXe, 2014) évoque les « règles ordinaires de formation ». Sur la question de la formation de nouveaux féminins, la discussion semble donc possible, à condition de s'abstenir de « violer la langue », comme l'écrivait Marina Yaguello, linguiste et féministe, dès 1978, dans Les mots et les femmes.

D'autres propositions pourraient être faites :

* employer les mots épicènes ou la « double flexion » (écrire ou dire le masculin et le féminin) chaque fois que les hommes risquent d'être favorisés par l'emploi du genre non marqué ;

* préférer les expressions telles que « les droits humains » ;

* favoriser systématiquement la lisibilité, la facilité d'emploi et la simplicité d'apprentissage ;

* éviter les confusions insensées, qui conduisent par exemple à parler de « sans-papières » ou des « individu-es » ;

* respecter les intellectuels qui ont une connaissance précise du sujet, même s'ils sont de droite, semblent de vieux barbons comme les Académiciens, et même s'ils disent parfois des âneries.

Certaines manières d'agir – user de sophismes, confisquer le débat, multiplier les confusions, faire preuve de systématisme, ou mépriser la langue tout en surestimant certains de ses pouvoirs – sont en effet faussement progressistes et contribuent réellement à l'aliénation non seulement des femmes, mais de toute l'humanité. Dans cette perspective, les progressistes réticents ou dubitatifs par rapport à l'écriture inclusive ne devraient même pas se sentir tenus de se justifier d'un engagement contre le sexisme : il leur suffirait de se justifier d'un engagement pour l'émancipation, contre toutes les formes d'aliénation ; s'ils affichent néanmoins leurs convictions antisexistes, c'est par respect pour les partisans de cette pratique, dont ils partagent de très nombreux combats.

Dans tous les cas, les exagérations sont à éviter. Non, la langue n'est pas sexiste. Oui, ses usages peuvent l'être. Non, changer le langage ne changera guère le monde. Oui, considérer systématiquement le monde sous l'angle de l'égalité des sexes induit une forme de gauchisme (au sens léniniste) à la fois fallacieux, contre-productif et porteur d'inégalités. Et oui, décidément, la lutte pour l'égalité entre les femmes et les hommes peut et doit se passer d'artifices pesants et diviseurs comme le point milieu.

Page suivante : principales références (9/9)

Autres rubriques :

(1) Un débat faussé, crispé et insuffisamment démocratique

(2) Le combat pour l'écriture inclusive est-il réaliste et utile ?

(3) Est-ce une question de pure forme ?

(4) Questions de genres

(5) D'autres erreurs et confusions, symptômes d'un systématisme

(6) Une pratique créatrice d'inégalités ?

(7) Une écriture exclusive ?

(8) Quelques solutions, pour l'égalité autant que pour la langue

(9) Principales références 

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