L'écriture inclusive est-elle vraiment progressiste? (2/9)

Tous les opposants à l'écriture inclusive ne sont pas réactionnaires, loin de là. Il s'agit ici d'étudier les arguments des spécialistes de la langue et des individus de gauche qui éprouvent des doutes à son sujet, afin d'observer que le débat doit rester ouvert, dans une perspective pleinement progressiste.

(2) Le combat pour l'écriture inclusive est-il réaliste et utile ?

L'absence apparente d'un véritable débat s'explique en partie par le goût de nombreux médias pour les joutes spectaculaires, comme celle qui opposa l'Académie française, souvent jugée archaïque, à 314 enseignants favorables à l'écriture inclusive. Certains linguistes contestent cependant l'écriture inclusive avec des arguments qui relèvent de la pensée égalitariste de gauche, dont se réclament aussi ses partisans. Claude Hagège souligne que « ce n'est pas la langue qui est sexiste, mais les comportements sociaux », tandis qu'Alain Bentolila estime que l'importance donnée aux règles de grammaire fait « injure à toutes celles qui sont sous-payées, supportent l'essentiel du poids de l'éducation des enfants et sont si mal représentées dans les lieux de pouvoir et de prestige. »

L'accent porté sur l'écriture inclusive serait donc disproportionné, au détriment de sujets bien plus graves tels que les inégalités salariales et les violences commises sur des femmes. Bien sûr, tous ces combats pourraient être menés de front ; mais l'insistance sur les règles d'accord, devenues « le symbole d'une discrimination sociale », comme l'a remarqué Bentolila, aurait déplacé le combat vers un front secondaire, au détriment des priorités.

Ses théoriciens objectent que changer la langue contribuerait à abolir les discriminations concrètes. André Perrin répond qu'ils prêtent trop de pouvoir à la langue : « ce n’est pas l’évolution de la langue qui fait bouger la société, mais c’est l’évolution de la société qui fait bouger la langue, et encore toujours avec du retard, et encore pas toujours. » D'une part, la langue n'est donc pas sexiste en soi ; seuls certains usages peuvent l'être. D'autre part, les tenants de l'écriture inclusive font preuve d'idéalisme en exagérant à la fois, selon Peggy Sastre, le caractère performatif du langage (sa capacité à modifier la réalité) et la faculté des langues à déterminer les cultures. Sur ces sujets, un débat de spécialistes linguistiques serait bien sûr souhaitable.

Même si les adeptes de l'écriture inclusive avaient raison, ils seraient ainsi lancés dans un « faux combat » et leur énergie serait dépensée pour rien, malgré toute leur bonne volonté, à cause de leur confusion entre un objectif juste et les moyens de l'atteindre, mais aussi en raison d'une représentation erronée de ce que sont les langues.

 

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Autres rubriques :

(1) Un débat faussé, crispé et insuffisamment démocratique

(2) Le combat pour l'écriture inclusive est-il réaliste et utile ?

(3) Est-ce une question de pure forme ?

(4) Questions de genres

(5) D'autres erreurs et confusions, symptômes d'un systématisme

(6) Une pratique créatrice d'inégalités ?

(7) Une écriture exclusive ?

(8) Quelques solutions, pour l'égalité autant que pour la langue

(9) Principales références 

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