L'écriture inclusive est-elle vraiment progressiste? (6/9)

Tous les opposants à l'écriture inclusive ne sont pas réactionnaires, loin de là. Il s'agit ici d'étudier les arguments des spécialistes de la langue et des individus de gauche qui éprouvent des doutes à son sujet, afin d'observer que le débat doit rester ouvert, dans une perspective pleinement progressiste.

(6) Une pratique créatrice d'inégalités ?

Alors que l'écriture inclusive vise à instaurer l'égalité dans le langage, elle est parfois accusée d'être aliénante : ce serait « un procédé à visée totalitaire », écrit Jacques Rougeot (mais rejette-t-il aussi fortement le totalitarisme des marchés ?) ; pour Peggy Sastre, il s'agirait d'une « ingénierie sociale » évoquant les Khmers rouges et procédant d'un « mythe culturaliste » intrinsèquement obscurantiste selon lequel « l'être humain serait une page blanche » uniquement « déterminé à apprendre » ; d'autres auteurs la dénoncent comme un instrument de division ; beaucoup déplorent son illisibilité et sa difficulté d'apprentissage, qui nuirait aux enfants.

Alain Bentolila rappelle ainsi « que nos élèves ont un mal fou à respecter les accords dans la phrase » et que le point milieu constituerait « une difficulté supplémentaire d'écriture » et de lecture. Cette accusation est grave : quand les conditions d'apprentissage se complexifient, les milieux défavorisés en pâtissent le plus et les inégalités sociales s'aggravent. À l'opposé de son objectif, l'écriture inclusive serait donc un instrument d'aliénation et de division sociale.

Sur ce sujet, certains font hélas preuve de mauvaise foi ou d'optimisme excessif en affirmant, comme Bellan et Messias, que les élèves « ne devraient pas avoir de mal à continuer leur évolution dans le bon sens », et que les enfants dyslexiques y arriveront aussi. Des arguments seraient préférables à ce systématisme ; on sait au moins depuis l'URSS que des objectifs louables peuvent donner des résultats désastreux quand certains moyens sont utilisés.

Quant aux accusations d'illisibilité, les deux même auteurs (et d'autres) les évacuent avec aussi peu d'arguments, en suggérant de lire à voix haute « chanteurs et chanteuses » lorsque « chanteur·euse·s » est écrit, comme pour les abréviations « M. » et « Mme ». « Et hop », ajoutent-ils, « passage au mot suivant, comme dans la méthode globale. » « Autrement dit zapper », conclut Catherine Kintzler : l'important serait seulement de comprendre, car le langage serait limité à sa fonction référentielle (selon les catégories de Jakobson), c'est-à-dire à la transmission d'une information, au détriment par exemple de sa fonction poétique, donc de la littérature, dont les amateurs se montrent souvent rétifs à l'usage du point milieu, comme le rappelle Paco Tizon. La réduction du langage à sa fonction référentielle est en outre contradictoire avec l'importance donnée simultanément à la fonction conative du langage, dès lors que sa valeur performative est surestimée, comme on l'a vu plus haut.

De plus, le français se lit de gauche à droite. Or la graphie « chanteur·euse·s » impose cette nouveauté inédite de devoir effectuer un mouvement de droite à gauche pour lire le féminin pluriel après le masculin pluriel. Cette nécessité complexifie l'apprentissage et ralentit la lecture, ce qui est aussi un facteur d'inégalité sociale.

À propos d'illisibilité, l'écriture inclusive est souvent justifiée par « l'invisibilité » des femmes, qu'il faudrait rendre visibles et lisibles, quitte à compliquer l'écriture. Pourtant, bien qu'elle soit réelle à certains égards (l'élection du « Président » de la République), l'invisibilité des femmes est souvent exagérée. De même que les Allemands comprennent que l'on inclut les hommes français lorsque l'on dit « die Französen », de même « les Parisiens » désigne aussi les femmes parisiennes. L'erreur de représentation procède du systématisme et de l'entre-soi militant, les arguments ne se référant généralement qu'à des auteurs du même milieu et partageant les mêmes présupposés, tandis que les arguments adverses sont caricaturés. Affirmer que « la moitié de la population de notre pays » serait « choquée » que « l'on parle d'homicide », car les femmes sont plus souvent victimes de meurtres, témoigne pourtant d'une inconscience de la faible diffusion, y compris parmi les sympathisants de la France insoumise, de ses propres modes de perception : pour presque tous les francophones, « homicide » inclut clairement les femmes, de même que le point médian est inutile à la bonne compréhension, et la langue n'est sexiste, ni dans ses usages, ni dans ses représentations majoritaires.

Enfin, l'écriture inclusive serait ardue à pratiquer, que ce soit pour le point médian ou pour la féminisation des noms ; des articles de Paco Tizon et d'A. Davis rendent compte de ces complexités, mais aussi de nombreux textes promouvant l'écriture inclusive (ou « non binaire »).

 

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Autres rubriques :

(1) Un débat faussé, crispé et insuffisamment démocratique

(2) Le combat pour l'écriture inclusive est-il réaliste et utile ?

(3) Est-ce une question de pure forme ?

(4) Questions de genres

(5) D'autres erreurs et confusions, symptômes d'un systématisme

(6) Une pratique créatrice d'inégalités ?

(7) Une écriture exclusive ?

(8) Quelques solutions, pour l'égalité autant que pour la langue

(9) Principales références 

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