L'écriture inclusive est-elle vraiment progressiste? (4/9)

Tous les opposants à l'écriture inclusive ne sont pas réactionnaires, loin de là. Il s'agit ici d'étudier les arguments des spécialistes de la langue et des individus de gauche qui éprouvent des doutes à son sujet, afin d'observer que le débat doit rester ouvert, dans une perspective pleinement progressiste.

(4) Questions de genres

« Le masculin l'emporte sur le féminin » : cette règle est la motivation majeure de l'écriture inclusive. L'académicien Scipion Dupleix l'expliquait en 1651 « parce que le genre masculin est le plus noble », et le grammairien Nicolas Beauzée, en 1757, « à cause de la supériorité du mâle sur la femelle », idée bien sûr abjecte, et qui a provoqué l'émoi sincère et compréhensible de nombre de lecteurs et lectrices.

Ces pensées n'engagent pourtant que leurs auteurs, donc personne ne peut les invoquer pour prétendre que la grammaire serait sexiste et devrait être réformée. Il faut en effet distinguer le genre grammatical du genre naturel, contrairement à ce que fait le Haut conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes : dans son Guide pour une communication publique sans stéréotype de sexe, il justifiait la féminisation des noms (qui mérite bien sûr un débat) par l'idée que « les femmes "n'encombrent" pas un texte », ce qui est moins un argument qu'un raccourci dû à une confusion, si ce n'est à une ignorance indigne des fonctions de ses auteurs.

En grammaire, ainsi, le masculin se définit comme le genre extensif, non marqué, qui prend la valeur d'un neutre dès qu'il est employé au pluriel, tandis que le féminin est le genre intensif et marqué, comme le rappelait l'Académie française, sous la plume de Claude Lévi-Strauss et Georges Dumézil, le 14 juin 1984.

Nicolas Beauzée n'aurait donc accompli qu'une interprétation sexiste du système grammatical, alors que les signes linguistiques sont en réalité « arbitraires », comme l'a rappelé Alain Bentolila, et « ont peu à voir avec le sexe. » La répétition de cette confusion par les partisans de l'écriture inclusive révélerait leur obsession des questions sexuelles, obsession qui caractérise plus généralement les études de genre et qu'Annie Le Brun dénonçait dès 1978 en mentionnant un « corporatisme sexuel qui nivelle toutes les différences pour imposer la seule différence des sexes. »

La pensée de ces adeptes est même contradictoire, puisqu'il leur arrive d'appliquer la notion de genre extensif, mais en l'attribuant au genre non marqué, ainsi que Catherine Kintzler l'a signalé. Le plus souvent, toutefois, ils suppriment tout genre extensif, rendant logiquement impossible l'expression d'une généralité commune aux hommes et aux femmes. Sabrina Matrullo l'a démontré en comparant la phrase « Colette est la plus grande écrivain de son temps » avec la phrase « Colette est la plus grande écrivaine de son temps » pour conclure que l'orthographe normale est plus inclusive que « l'inclusive. » Catherine Kintzler le souligne aussi dans un autre texte, où elle démontre que l'écriture inclusive serait discriminante et donc « exclusive, et provoquerait une « invisibilisation. »

Certains objecteront qu'ils connaissent bien la distinction entre genre grammatical et genre naturel (voir surtout Mathieu Arbogast, de l'INED), mais qu'il n'empêche : quand quelqu'un entend que le masculin l'emporte, il comprend que le pouvoir des mâles est affirmé et conforté. Cela justifie notamment que l'on ne parle plus de l'élection du Président de la République, mais de l'élection à la présidence de la République, afin de ne pas défavoriser les candidates. André Perrin réfute toutefois cette objection en considérant « les langues où le masculin ne l’emporte pas sur le féminin. » En allemand, le genre extensif est le féminin : le pluriel se forme avec l'article féminin singulier, « die ». Quand un Allemand évoque « die Französen », tout le monde comprend qu'il inclut les hommes et personne n'en conclut que la culture allemande est matriarcale. De même l'italien, où le voussoiement se forme avec le pronom « elle », n'a-t-il pas empêché une indéniable misogynie culturelle.

C'est dire la validité de la distinction, dans la plupart des cas, entre genre naturel et genre grammatical, et – à nouveau – l'illusion qu'il y a à croire améliorer le sort des femmes en modifiant la grammaire, à moins de faire preuve d'une obsession déplacée pour les dimensions sexuelles et d'une méconnaissance de la langue ; Peggy Sastre dénonçait justement (en songeant sans doute aux études de genre) « l'hermétisme d'une partie des sciences sociales aux connaissances produites par d'autres champs disciplinaires. » Il faut tout au moins considérer que la question du sexisme de la langue est loin d'être tranchée, et qu'un débat doit se poursuivre.

 

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Autres rubriques :

(1) Un débat faussé, crispé et insuffisamment démocratique

(2) Le combat pour l'écriture inclusive est-il réaliste et utile ?

(3) Est-ce une question de pure forme ?

(4) Questions de genres

(5) D'autres erreurs et confusions, symptômes d'un systématisme

(6) Une pratique créatrice d'inégalités ?

(7) Une écriture exclusive ?

(8) Quelques solutions, pour l'égalité autant que pour la langue

(9) Principales références 

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