Les gardiens de la déraison

Autour d’une enquête de Foucart/Horel/Laurens

Je sais pas si vous suivez ça, mais il y a ces temps-ci une offensive éditoriale et médiatique contre les réseaux de militants rationalistes qui agissent sur Internet – bloggeurs et autres youtubeurs -, et peut-être surtout contre l’AFIS (Association Française pour l’Information Scientifique), une petite asso de militants rationalistes et plus généralement de défenseurs de la méthode scientifique contre ceux qui soit l’attaquent soit la détournent de son objet.

Cette campagne a d’une certaine manière commencé en mars 2019 avec la publication du livre de Sylvain Laurens  Militer pour la science, qui est consacré à l’histoire de la mouvance rationaliste en France.Le livre est centré sur l’Union Rationaliste, qui a longtemps fait partie de la galaxie du PCF. Le dernier chapitre est étrangement intitulé « Le triomphe d’une épistémologie de marché », et il est largement consacré à dénoncer l’évolution de l’AFIS. Celle-ci est présentée comme ayant pris la succession d’une Union Rationaliste déclinante, mais en trahissant en quelque sorte cette dernière du fait d’une perméabilité croissante à des discours qui auraient en réalité leur origine du côté d’industriels intéressés. Pas bégueule, l’AFIS a néanmoins publié un  compte-rendu de l’ouvrage qui, tout en soulignant les grosses faiblesses méthodologiques de cette fin dénonciatrice, vantait l’utilité de cette publication :

« Malgré tout, l’auteur a réalisé ici un travail extrêmement louable. La perspective adoptée est féconde et fera prendre conscience au lecteur, s’il ne fait pas partie des bataillons les plus âgés du rationalisme, des évolutions d’un courant qui semble parfois amnésique quant à ses propres mutations historiques. »

Depuis la parution du livre de Sylvain Laurens, les choses se sont nettement amplifiées.

C’est d’abord la revue Zilsel – il paraît qu’on y fait des sciences sociales – qui a cet été publié  un numéro qui enfonce le clou. On retrouve aussi au sommaire la signature de Jocelyne Porcher, qui poursuit dans ces colonnes son long combat mené aux côtés du décroissant Paul Ariès contre le véganisme. Ainsi, elle explique à nouveau dans cette revue de gauche à quel point elle préfère mettre à mort des êtres sensibles pour ses besoins alimentaires plutôt que de développer des technologies qui permettraient de fabriquer de la viande synthétique sans faire souffrir inutilement des animaux (non humains). Mais la souffrance c’est plus naturel et plus conforme aux commandements divins, on le sait depuis la Bible et son passage où Dieu punit Adam et Eve qui ont osé goûter au fruit défendu de l’arbre de la connaissance. Alors que la viande de synthèse, c'est l'industrie qui essaie de la mettre au point, et l'industrie, voilà l'ennemie !  Porcher et Zilsel ne font que se situer dans une longue tradition millénaire de réacs obscurantistes, rien de neuf de ce côté-là.

Mais dans ce numéro de la revue, il y a surtout un article de Sylvain Laurens, qui reprend les choses là où il les avait laissées, avec un article titré « « Pro Science ! », ou comment des militants marxisants devinrent libertariens par illusion techniciste » (oui, je sais... Mais vous comprendrez plus bas, parce que c’est aussi dans le livre). On y trouve aussi une sorte  d'" d’éditorial" (de 38 pages…) intitulé « Contre l’imposture et le pseudo-rationalisme », qui est essentiellement une compilation d’anecdotes plus ou moins bidons ou mensongères rédigées dans ce si caractéristique style verbeux et pédant qui chez bien des gens cherche à donner des airs de sérieux à l’absence de contenu probant. J’ai découvert à cette occasion l’auteur de ces lignes, le physicien Bruno Andreotti, qui m’a l’air d’être dans les milieux du réformisme antilibéral mondain ce que Jacques-Alain Miller fut dans les cercles lacaniens, à savoir un imprécateur et excommunicateur en chef. Vu de loin, sa spécialité semble être de faire passer ses envolées personnelles pour une œuvre collective (si l'on considère la forme assez invariablement hargneuse des messages postés, il y a de quoi se demander  qui d’autre que lui a jamais twitté au nom du « Groupe Jean-Pierre Vernant » ? – pauvre Vernant, excellent historien de l’antiquité et militant anticolonialiste, un homme calme et posé qui ne méritait vraiment pas ça).

Un réseau de trotskystes libertariens qui donne l’argent de Monsanto aux anti-OGM :  l’AFIS vue par Stéphane Foucart et Alain Soral

Et donc, le 24 septembre est sorti le livre Les gardiens de la Raison, sous-titré « Enquête sur la désinformation scientifique », rédigé par Sylvain Laurens avec deux journalistes du Monde, Stéphane Foucart et Stéphane Horel (qui seront désormais collectivement désignés ici comme « FHL »).

9782348046155

Même si leurs enquêtes sont, nous allons le voir, à peu près du même tonneau, FHL n’ont certes pas bénéficié d’une couverture médiatique aussi large que celle d’un nouveau BHL. Cette couverture a néanmoins été tout à fait conséquente, et surtout complètement unilatérale. Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, Le Monde avait publié dès le 21 septembre  quelques bonnes feuilles de l’ouvrage, avant que le jour du lancement, le 24, les collègues de Libération n’assurent la promotion du livre avec pas moins de 3 articles qui lui étaient consacrés. Depuis, un nombre important de journaux et d' émissions de radio ont présenté l’ouvrage, avec toujours un point commun : jamais aucune opinion contradictoire n’est sollicitée (c’est pas comme si ça faisait partie du métier de journaliste, non plus), et jamais aucune des cibles de FHL n’est conviée à venir débattre pour contre-argumenter. Pour autant que je sache : jamais. La seule exception aura été Arrêt sur Image, qui a essayé de faire son boulot d’information et de démêler le vrai du faux dans un papier joliment intitulé  L’information scientifique, une guerre de (positions) tranchées. On y verra la difficulté pour le béotien de se faire une opinion dans tout ça, et on y reconnaîtra une sorte d’illustration de l’adage « calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ». La tentative de l’émission d’éclaircir tout ça par un débat contradictoire s’est soldée par un échec : fort de leur position médiatique de monopole de la parole sur cette affaire, Foucart, Horel et Laurens ont refusé de venir débattre avec une de leurs cibles, Thomas C. Durand, de la chaîne La Tronche en biais. 

Au final, quand on considère le lancement promotionnel du livre dans Le Monde et Libération, on se dit que c'est quand même assez cocasse cette situation où des journalistes de deux des trois plus gros quotidiens français, financés par des "hommes d'affaires" tels que Patrick Drahi, Xavier Niel et Matthieu Pigasse, mobilisent intensément les colonnes de leurs journaux respectifs pour expliquer que l'opinion est gravement manipulée par de tentaculaires lobbys industriels via.... quelques youtubeurs et bloggeurs amateurs sans moyens et armés essentiellement de leur seule passion pour la raison et la logique, et surtout via une terrible association de fanas de science financée par les cotisations de ses 1 400 adhérents (à raison de 21 euros à l'année) ou la vente de la revue qu'ils publient.
Une revue sans pub, contrairement à d'autres qui sont objectivement bien plus dépendants de la main qui les nourrit.

On remarquera enfin que la promotion du livre a même été assurée à l’avance par le grand Alain Soral, qui se dit que quand quelque chose fleure bon le complotisme il faut aller y mettre son nez. Le 12 septembre, il publiait donc sur son site un article qui montre qu’il avait bien compris le sens de l'affaire, puisque intitulé Derrière la zététique de Jean Bricmont, l’allégeance aux multinationales ?  Laissons de côté sa querelle personnelle avec Jean Bricmont comme avec un peu tout le monde, pour en venir à l’essentiel : « les liens de Jean Bricmont avec l’Association française pour l’information scientifique (AFIS), association fondée en 1968 par Michel Rouzé (de son vrai nom Kokoczynski) et fortement marquée au niveau communautaire... » . « Fortement marquée au niveau communautaire », quelle jolie manière de dire qu’une fois de plus les juifs sont dans le coup. Évidemment, puisque complot il y a, sont forcément également impliqués les franc-maçons (« Parmi le comité de rédaction de la revue, on retrouve notamment Hervé Le Bars, à propos duquel la lettre Faits & Documents nous apprend dans son numéro 483 qu’il a participé le 22 février 2020 au colloque Science et République organisé par le Grand Orient de France »)   et les incontournables trotskystes (« Depuis 2018, l’AFIS est présidée par Jean-Paul Krivine, neveu du grand marionnettiste d’extrême gauche trotskiste Alain Krivine. »). Ce dernier angle d’attaque, celui du trotskysme, est le plus savoureux, parce qu’il permet à Soral (ou à qui que ce soit qui a publié le papier sur le site d’E&R) de pousser quelques crans plus loin le bouchon avancé par FHL :

« Mais ce n’est pas tout ! À l’instar de l’Union rationaliste, il semblerait que l’AFIS ait progressivement délaissé sa défense de la « responsabilité sociale du savant et de la laïcité » pour se transformer en une association de défense du développement technologique et industriel, et plus précisément de défense des intérêts de multinationales spécialisées dans les biotechnologies agricoles comme Monsanto par exemple ! »

puis :

« L’AFIS ne serait-elle qu’un paravent pour les multinationales productrices d’OGM type Bayer et Monsanto, ces sociétés pharmaceutiques et agrochimiques qui dépensent des millions chaque année dans des « activités de lobbying » ? »

pour finir par :

« Le lobbying de l’AFIS ne se limite pas aux OGM : pro-pesticides, pro-vaccins, anti-homéopathie... N’en jetez plus !

Dès lors, une question subsidiaire nous brûle les lèvres : et si une partie de l’argent (ceci est une hypothèse bien sûr) touchée par l’AFIS de la part de ces multinationales servait à financer l’extrême gauche trotskiste chère à la grande famille Krivine ? Autant aller au fond du sujet. »

 On est bien d’accord : autant y aller à fond, et ne pas s’arrêter en si bon chemin comme le font Foucart, Horel et Laurens. Oui, il faut postuler que l’AFIS récupère de l’argent de Monsanto pour le filer aux anti-OGM du NPA, c’est plus clair comme ça.
Ce qui se passe dans la tête de Soral, quand même, c’est impressionnant....

 Un bloggeur jaloux

Je précise que pour ma part, je suis membre de l’AFIS depuis je sais plus quand, mais ça doit faire une vingtaine d’années. J’ai rencontré l’association au chapiteau scientifique de la Fête de Lutte Ouvrière – un point pour Soral : c’est un coup des trotskystes, ils sont vraiment partout - , où sa revue Sciences et Pseudo-Sciences est en vente, et où des intervenants sont parfois issus de son réseau. Ainsi, j’ai eu la chance de pouvoir y entendre parler le fondateur de l’AFIS, le journaliste scientifique Michel Rouzé, décédé en 2004 – on peut lire  ici une histoire de l’AFIS, dans laquelle Michel Rouzé a joué un rôle plus que central. Il n’était pas étonnant de croiser Rouzé dans ces lieux communistes, puisqu’il a milité dans la mouvance de l’extrême-gauche et qu’il était proche du « trotskyste » Victor Leduc.
Puisque le livre du trio FHL s’ouvre sur une citation de Rachel Carson qui en 1969 prophétisait une gigantesque catastrophe écologique et sanitaire à cause des pesticides, voici des propos de Michel Rouzé, sur le même sujet à la même époque :

«  « l’espèce humaine ne saurait subsister sans lutter contre les insectes, les rats et d’autres animaux nuisibles. La lutte ne peut être victorieuse qu’avec les armes fournies par la science. Les lamentations “naturistes” ignorent ces vérités fondamentales. C’est encore la science qui permettra de choisir et de perfectionner les armes qui ne risquent pas de se retourner contre l’Homme lui-même ». (1969)

«  « De même qu’on a fini par trouver des détergents biodégradables, on peut espérer, avec M. Wright, qu’on disposera bientôt de produits aussi efficaces que le DDT, mais qui seront vite “digérés” par le milieu naturel. C’est la science qui apportera la solution, et non le retour à l’agriculture néolithique !  » (1970)

Au temps pour Sylvain Laurens, le sociologue dont la thèse est qu'à partir des années 1990 le discours de l’AFIS et des milieux rationalistes aurait changé suite à une sorte d’infiltration de fait par des scientifiques liés à des intérêts industriels (même si le ver était déjà dans le fruit Rouzé, explique-t-il dans Les gardiens de la raison). En fait, sur tous ces sujets, et notamment sur le glyphosate, l’AFIS développe un discours qui repose exactement sur les mêmes fondamentaux que celui de Rouzé. Si quelqu’un a dérivé en dehors du cadre d’analyse qui est celui de la tradition rationaliste largement présente dans le mouvement communiste, c’est certainement plus Sylvain Laurens que par exemple ma pomme (traitée aux pesticides).

Donc, pour ma part, je milite à l’AFIS depuis une vingtaine d’année, je file un coup de main autant que je peux, même si mes activités militantes à l’ « extrême-gauche » et  l’animation (épisodique) de mon blog La Faucille et le Labo ne me donnent pas tout le temps nécessaire pour en faire plus au sein de l’association. J’ai néanmoins été membre de son conseil d’administration sur deux mandats, et du coup je dois dire que je suis assez déçu, en tant que bloggeur rationaliste et membre pas complètement anodin de l’AFIS, de n’être jamais la cible d’aucune attaque de la part ni d’Andreotti, ni du trio FHL. J’ai des copains bloggeurs et youtubeurs qui sont évoqués et dénoncés, mais moi, rien, que dalle, un putain d’ostracisme que mon ego vit comme une véritable humiliation. Je me demande pourquoi ces auteurs qui veulent dénoncer un réseau libertarien tout droit sorti de leur imagination ne citent jamais mon cas, entre autres trotskystes membres de l’AFIS. Serait-ce parce que quand ils regardent la liste des membres du CA, ils procèdent à un rigoureux cherry-picking qui écarte tout ce qui viendrait infirmer leur thèse ridicule ?

Un livre aux arguments étonnants

Le livre s’ouvre sur deux citations en guise d’épigraphe. La deuxième est, comme je l’ai déjà évoqué,  logiquement tirée du Printemps Silencieux de Rachel Carson, un livre de 1962 qui compte parmi les fondations de l’écologie politique. Logique. La citation ne dit pas grand-chose, elle donne le choix entre le poison (des pesticides) et le « salut », on est dans du classique. L’autre citation est de Pierre Bourdieu, et a l’air très proche du propos du livre :

« L'obscurantisme est revenu mais cette fois, nous avons affaire à des gens qui se recommandent de la raison. Là devant, on ne peut pas se taire. »

On voit bien le propos : ceux qui se revendiquent de la raison sont en fait des obscurantistes et il faut dénoncer leur imposture. OK.

Mais comme ça m’étonnait que Bourdieu se soit positionné comme ça sur le terrain-là, je suis allé vérifier  la source, et en fait Bourdieu en 2002 ne parlait évidemment pas des youtubeurs rationalistes ou de l’AFIS, et il ne parlait même pas du tout des « gardiens de la raison » conspués par le trio. Il disait ça dans le cadre de son engagement en 1995 dans le mouvement contre la réforme des retraites, un mouvement dans lequel, si on est assez vieux pour ça, nombre d’entre nous autres rationalistes nous étions retrouvés aux côtés de Bourdieu. Contre ceux qui prétendaient que la rationalité dictait leur opération de destruction des retraites, en effet. Voici la phrase de Bourdieu dans son contexte :

« Je pense que la période 1989/2020 représentera un tournant historique au cours duquel, s'il n'y a pas de résistance, on détruira 2 à 3 siècles de progrès social, intellectuel et culturel. Regardez la politique économique de la culture qui devient une industrie comme une autre. Mais on touche aussi à la sécurité sociale, qui est une chose difficile, précieuse, qui a coûté des vies. L'obscurantisme est revenu mais cette fois, nous avons affaire à des gens qui se recommandent de la raison. Là devant, on ne peut pas se taire. »[1]

Replacée dans son contexte, la phrase de Bourdieu est en fait assez proche de ce que dit par exemple l’économiste Bernard Guerrien à propos des économistes néoclassiques, qui montent des modèles mathématiques compliqués pour donner des airs de scientificité à leurs postulats initiaux qui relèvent plutôt du préjugé ou de la croyance :

« L’économie, en tant que discipline, a de quoi laisser perplexe un observateur extérieur. D’une part, les économistes sont souvent considérés comme des charlatans qui se servent d’un langage obscur et font des prédictions douteuses, si ce n’est contradictoires ; d’autre part, ils utilisent abondamment les mathématiques - au niveau des publications académiques, seule la physique théorique fait mieux qu’eux, si on peut dire -, ce qui est généralement considéré comme typique d’une démarche rigoureuse et scientifique. »

Si vous voulez lire la suite de cet article de Bernard Guerrien, n’hésitez pas à aller le consulter... sur le site de l’AFIS, la célèbre association de libertariens au service du grand capital ; ça s’appelle :  L’économie, science ou pseudo-science ? , et ça date de 2005

 Des relais de l’industrie à l’insu de leur plein gré

 L’enjeu factuel du livre est annoncé page14 :

 « En parallèle, des « associations à but non lucratif », en fait financées par l’industrie, mettent en selle des citoyens « ordinaires » qui demandent à leurs députés de prendre leurs décisions politiques sur la base de preuves scientifiques. L’idée consiste à prendre appui sur l’autorité prêté aux scientifiques pour reformater tous les étages du débat publics. Une grande bataille  pour le contrôle de l’information scientifique est bel et bien en cours »

 Deux remarques à ce sujet :

  • Pour ma part, je ne vois rien de choquant à ce que des citoyens souhaitent que les politiques décident, sur des sujets liés à des questions scientifiques, « sur la base de preuves scientifiques ». D’abord parce que je préfère que les décisions politiques soient prises sur la base de preuves scientifiques plutôt que sur la base par exemple de, simples intuitions ou des prédictions astrologiques. Ensuite parce qu’on a vu dans la période récente, du côté de Bolsonaro ou de Trump, ce que ça donne, des politiques qui s’en foutent des preuves scientifiques au moment de décider.
  • De plus, dans le cadre de la bataille pour le contrôle de l’information scientifique, les auteurs ne citent pas ici de cas d’associations qui correspondent à leur schéma de citoyens militants téléguidés par l’industrie. Il en existe pourtant une qui est une sorte de modèle chimique pur du portrait dressé :  il s’agit de Générations Futures, qui est payée par l’industrie du bio pour produire de la (mauvaise) science afin de conforter les positions de ses bailleurs de fonds sur le marché de l’agroalimentaire, par rapport à ses concurrents du conventionnel. Et ça marche tellement bien que les bidonnages de cette association occupent infiniment plus la Une des médias que les avis des agences d’expertise compétentes. Effectivement, la bataille fait rage. Et, à ma connaissance, ce lobbying grotesque n’a jamais été dénoncé par les journalistes du Monde, dont le journal se fait au contraire le relais régulier.

Parmi les hérauts de l’anti-environnementalisme au nom de la raison, les auteurs mettent en avant la figure de Laurent Alexandre (page 20). J’ai découvert l’existence de ce monsieur récemment, et il m’a effectivement l’air d’être très antipathique. Mais il n’a à ma connaissance juste rien à voir ni avec les associations rationalistes comme l’AFIS, ni avec le réseau des débunkers zététiciens qui sont au cœur de la thèse du livre.

Page 26, alors que les auteurs présentent pour la première fois dans le livre le dossier du glyphosate avec toute la partialité habituelle (c’est à dire en tronquant les données du problème), ils s’en prennent à un communiqué de l’AFIS qui critique une émission à grand spectacle d’Envoyé Spécial. L’AFIS reproche à l’émission ses bidonnages et l’appel à l’émotion, et en retour FHL couvrent ces bidonnages et se livrent à une surprenante contorsion visant à expliquer que l’émotion n’empêche pas la réflexion. Ils concluent par :

« Un enfant dont la vie a été détruite par une exposition au chlorpyfiros ou le paraquat ne mérite-t-il  pas qu’on s’émeuve sur son sort tout en recueillant des données ? ».

 Si, si tout à fait, mais… je croyais qu’on parlait du glyphosate ? Pourquoi citent-ils à leur appui des noms d’autres pesticides ? Parce qu’aucun enfant n’a jamais eu sa vie détruite par une exposition au glyphosate, peut-être ? Et pourquoi parler spécifiquement d’un enfant, et pas de n’importe quelle personne, enfant ou adulte ? Parce que la figure de l’enfant est plus commode quand on veut manipuler l’opinion en étouffant la raison par l’émotion, peut-être ?

Une réunion de conspirateurs dans une cave, à laquelle les participants ne participaient pas

Page 39 est décrite ce qui est en quelque sorte la scène fondatrice du livre, qui lui donne sa cohérence supposée, à travers la description d’une réunion à laquelle auraient participé presque en tant que tel le « groupe » des Gardiens de la Raison construit  par FHL :

 « Mais qu’est-ce donc que ce petit-monde en sous-sol, existant de facto par ces obsessions communes ? Un groupe de parole ? Une secte ? Un groupuscule militant ? Dans cette salle se trouve une grande partie du casting du livre, ainsi que les principales idées d’une force politique qui semble ignorer ce qu’elle est.»

En effet, on l’ignore, et l’on a besoin du regard extérieur de FHL pour nous expliquer ce que nous sommes. Ils le font dans ce chapitre 1 en passant en revue les participants à une conférence-débat organisée en avril 2019 par le SYRPA, l’association des communicants du monde agricole, sur le thème « Infox, méfiance généralisée : comment réintroduire de la science dans la communication ? ». De la présence commune à une conférence au thème extrêmement fédérateur, FHL déduisent et construisent l’idée de l’existence d’une véritable « force politique » à la limite de la secte (le coup de la secte, le même genre de médias l’avait déjà fait à LO quand celle-ci a osé franchir la barre des 5% à une élection, avec le même genre de méthodes d’investigation. On connaît). La mention répétée du fait que la conférence se tenait en sous-sol doit être là pour donner l’impression qu’on a affaire à des comploteurs qui se cachent.
Mais comme on a tendance à voir ce que l’on croit, au moins autant que l’inverse, les enquêteurs ont réussi à voir dans cette réunion à laquelle ils semblent avoir assisté… des gens qui n’y étaient pas !!! En effet, dans la délégation que l’AFIS aurait supposément dépêché à cet événement, nos fins limiers auraient repéré Hervé Le Bars et Marcel Kuntz. Dans leurs réponses au livre, ici et ici , tous les deux précisent qu’ils n’étaient pas à cet endroit-là ce jour-là : ils n’ont tout simplement pas participé à cette réunion, qui était par ailleurs une conférence publique.

La question du tabac, ou une cohérence…fumeuse

On sent avec cette scène véritablement fondatrice dans le livre que les auteurs ont bien du mal à construire la cohérence (supposée) de leur objet d’étude. Prenons encore l’exemple de la page 48, dans laquelle on trouve un passage sur l'activité des lobbyistes au service de l’industrie du tabac, qui représente le « cas princeps » de la tentative d’influencer la science moderne au nom d’intérêts industriels. Le passage est certes réussi, mais il reste quand même moins bon que les articles de l’AFIS sur le même sujet, par exemple en 2009  Quand l’industrie du tabac cache la vérité scientifique ou plus récemment en 2015  Tabac et cigarette électronique. Un exemple de fraude scientifique mise en oeuvre par l’industrie du tabac. Dans cette critique, FHL se concentrent sur la question des éléments de langage (c’est là le cœur de leur méthode tout au long du livre), l’AFIS sur le fond scientifique. A chacun son truc…. Et il est quand même un peu bizarre de lire en fin de paragraphe la mention du fait que l’on trouverait chez les lobbyistes en question « une obsession pluridécennale qui associe considération pour l’environnement et raisonnement fautif par excès de féminité ». La note de bas de page renvoie au chapitre 1 du livre, qui aurait mis cela en lumière ; je n’y ai pourtant vu qu’une évocation de l’usage fréquent du mot « hystérie » par les « gardiens de la raison » pour dénoncer des peurs paniques entretenues par exemple par des écologistes, ainsi qu’une allusion au fait que l’« hystérie » a longtemps été le label d’un diagnostic médical hyper sexué, pour ne pas dire franchement sexiste. On voit qu’on est dans le registre de la démonstration la plus implacable.
Cela m’a quand même fait penser qu’en matière de sexisme consistant à essentialiser les femmes en les plaçant du côté de la nature (et donc de la protection de l’environnement), les lobbyistes du tabac n’arriveront sans doute jamais à la cheville du courant dit « écoféministe », qui lui fait précisément cela un peu tout le temps. Ce qui n’a pas empêché Stéphane Foucart d’inviter et de promouvoir Vandana Shiva, l’écologiste qui passe sa vie en avion pour donner des conférences partout dans le monde, et qui dégage sans doute chaque semaine bien plus de CO2 que moi en une année.

Voici un autre exemple sur le même thème :

Pages 76-77 FHL expliquent que ce qu’ils appellent la fable colportée par les milieux rationalistes (et notamment par l’AFIS) à propos du DDT a été en fait diffusée par un communicant qui  voulait au final favoriser les intérêts de l’industrie du tabac et notamment de Philip Morris (pour discréditer a priori tout type de législation environnementale ou sanitaire).

Oui mais, page 60 du même livre, il était reproché aux cercles rationalistes et notamment à Michel Tubiana (qui écrit dans la revue de l‘AFIS) de minimiser les dangers cancérigènes de plein de substances présentes dans notre environnement, et d’inlassablement continuer à brandir le tabac comme première cause de cancers environnementaux (et visiblement, FHL sont en désaccord avec ça).

Du coup, on a quand même du mal à voir la cohérence de tout ça, quand en fait c’est pour les intérêts de Philipp Morris que se diffuse un récit qui est relayé par une publication qui en fait pointe trop systématiquement (selon FHL) les dangers du tabac par rapport à d’autres facteurs, et qui en 2013 propose dans ses colonnes un compte-rendu favorable du livre de Martine Pérez  Interdire le tabac : l’urgence !. On se dit qu’il y a un truc qui n’a pas bien marché dans la stratégie des communicants, quand même, et que la circulation des arguments se fait assez mal depuis les cercles libertariens liés à l’industrie du tabac et du pétrole aux Etats-Unis vers les milieux rationalistes français.

 L’AFIS, un nid de climatosceptiques qui diffuse les analyses du GIEC

Pages 52-53, les auteurs affirment qu’en ayant publié un article du climatosceptique Charles Muller (aux côtés d’un  article du climatologue Michel Petit qui fait le point sur l’étendue des connaissances scientifiques telles que présentées parle GIEC), c’est l’AFIS qui a de fait principalement développé le climatoscepticisme en France. On a ici le développement qui sert de fondement à l’accusation portée dès la page  12 du livre, dans l’introduction :

« Tel a été le destin de l’Association française pour l’information scientifique (AFIS), dont il sera longuement question dans ce livre. Cette héritière du mouvement rationaliste proclame promouvoir la science et défendre son intégrité. Elle a pourtant été la première importatrice du climatoscepticisme et d’autres mensonges sponsorisés par de grands groupes étatsuniens. »

 Cette thèse est reformulée ainsi page 104 : « Dès le début de l’année 2008, [l’AFIS] a été le lieu sinon de l’importation du climato-scepticisme, du moins de l’épicentre de sa propagation en France »

 Au cours des développements qui sont censés soutenir cette affirmation, on est face à  un condensé de la méthode du journalisme d’insinuation, dans lequel tout l’art consiste à dire les choses mais sans vraiment les dire, en n’étant jamais trop précis. Par exemple, il n’est pas dit explicitement  que l’AFIS a bénéficié du sponsoring de ces « grands groupes  états-uniens », il est dit qu’elle a importé leur propagande (à l’insu de son plein gré ?). La démonstration de cette idée farfelue, pages 52-53, est assez cocasse et expose les auteurs à un amusant retour de boomerang. Pour prouver ce rôle initiateur déterminant de l’AFIS, les auteurs se lancent dans une démonstration à base d’usage de « google trends » pour voir quels mots-clés ont été utilisés par ceux qui font des recherches sur google, à quelle fréquence et à quelle époque . Du coup, dans sa  réponse au livre, l’AFIS s’est amusée à montrer que non seulement cette recherche n’est pas très probante, avec une assez faible corrélation publication de l’AFIS / inflation du mot « climatoscepticisme » sur google, mais que, et c’est là que c’est drôle, si l’on fait exactement le même genre de recherche à partir de tribunes publiées dans Le Monde, on constate alors que l’épicentre de la diffusion du climatoscepticisme en France, ce serait bien plus sûrement… le journal Le Monde, c’est-à-dire celui qui publie Stéphane Foucart et Stéphane Horel.

Il faut détailler maintenant la relation de l’AFIS à la question du climat et au climatoscepticisme, pour mesurer à quel point l’argumentation des Gardiens de la Déraison est mensongère.

Donc, en 2006, l’AFIS veut faire état de la controverse autour du climat, et publie deux articles, l’un d’un climatologue, l’autre d’un climatosceptique. On peut penser, surtout avec le recul, que ce choix était une erreur et qu’il était très faux de mettre les deux argumentaires un peu sur le même plan. C’est d’ailleurs ce que fait l’AFIS lorsque l’article de Charles Muller apparaît quelques années plus tard sur le site de l’association, et qu’il est précédé de la mise au point suivante :

 « Précisions

Pour l’Afis, le consensus scientifique établit clairement qu’un réchauffement climatique est observé et pointe la responsabilité des activités humaines. Cette position a été réaffirmée en 2013 dans un texte adopté par le conseil d’administration de l’association. Nous ajoutons un point important : la science ne dicte pas ce que la société doit faire. Ces questions ont été plus développées dans un dossier publié en juillet 2016.

Le texte ci-dessous, publié en 2008, ne reflète pas la position de l’Afis et n’engage que son auteur. Il était publié dans le cadre d’un dossier faisant le point de l’état des connaissances. Dans ce dossier, la tâche d’exposer l’état du consensus scientifique sur l’évolution du climat était confiée à Michel Petit, physicien de renommée internationale représentant la France dans le bureau du Groupe Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC). En complément, il nous avait semblé utile, dans le contexte de l’époque, de présenter à nos lecteurs les arguments scientifiques qui étaient alors employés à l’encontre des synthèses réalisées par le GIEC. C’est ce à quoi s’est attaché le journaliste scientifique Charles Muller. Avoir connaissance de ces arguments peut être utile à nos lecteurs, même si nous ne pensons pas, sur cette question comme sur d’autres, que « la vérité est au milieu ».

Un gros concentré de climatoscepticisme, comme on le voit…

Examinons ce que l’AFIS a publié par la suite sur la question du climat, autour d’une volonté de séparer ce qui relève du scientifique (où le consensus est établi par les climatologues) et ce qui relève du politique (et qui donc se discute sur le terrain politique, comme le choix des moyens à mettre en œuvre ou pas face au constat scientifique).

 Une  recherche avec le mot clé « climat » sur le site de l’AFIS fournit des références abondantes pour qui veut bien aller se rendre compte par soi-même (et je vous encourage à le faire).

On notera d’abord pour la bonne bouche en 2011 une recension du livre de Stéphane Foucart  Le populisme climatique , dont on ne peut pas vraiment dire qu’il s’agisse d’une charge haineuse téléguidée par les puissants groupes états-uniens, puisque sa conclusion est :

 « D’aucuns considéreront aussi qu’il s’agit d’un livre d’un journaliste militant ; nous savons que Stéphane Foucart n’aime pas qu’on le suggère et nous lui concédons volontiers : Stéphane Foucart ne roule pour personne, ce qui ne l’empêche pas de faire partager au lecteur quelques convictions fortes qu’il semble considérer abusivement, nous l’avons dit, qu’elles se déduisent de la science seule.

Par delà ces remarques que nous avons formulées, nos lecteurs partageront beaucoup de choses en commun avec l’auteur du Populisme climatique, à commencer par une appréciation implicite que la méthode scientifique est le moyen le plus fiable d’appréhender la réalité, et par un paramétrage des systèmes d’alerte permettant d’identifier immédiatement où les distorsions deviennent trop flagrantes avec la réalité, qu’elles soient le fait du « camp écologiste » ou de celles et ceux qui sont insolubles dans l’écologie politique. Permettons-nous de souhaiter, en conclusion, qu’avec son prochain ouvrage, Stéphane Foucart prenne davantage de hauteur par rapport à son sujet. La maîtrise évidente qu’a Stéphane Foucart de la question climatique, tout comme la modération dont il sait souvent faire preuve, auraient permis, s’il l’avait voulu plutôt que d’entrer dans la mêlée, d’écrire un ouvrage de référence. Le livre de cette controverse – comme de bien d’autres – reste à écrire mais Stéphane Foucart est jeune... »

 En 2020, on se dit qu’il y avait peut-être une forme de naïveté et d’optimisme excessif dans ces lignes qui montrent que tout le monde ne discute pas de la même manière parmi ceux qui se revendiquent du respect de la science.

Que constate-on plus généralement en parcourant la liste des articles publiés par l’AFIS sur le climat depuis 2008 ?

On retrouve en 2010 un dossier sur les éléments de la controverse climatique, avec cette fois ci un  entretien avec Benoît Rittaud et un  papier de Vincent Courtillot et Jean-Louis Le Moël sur le rôle (selon eux) du soleil dans le réchauffement climatique en cours. Là aussi, sur le site de l’AFIS, ces deux articles sont précédés d’un encart de distanciation qui indique que les propos ne reflètent pas la position de l’AFIS ni l’état du consensus scientifique, mais qu’ils sont présentés pour permettre de connaître les éléments de la controverse.

Aux pages 54-55, FHL s’emploient à faire la recension de tout ce que l’AFIS a publié de douteux sur le sujet. Ils citent l’interview de Rittaud et l’article de Courtillot/Le Mouël, ainsi que des recensions d’ouvrages. La recension en juillet 2010 du livre de Benoît Rittaud Le mythe climatique  est présentée comme un exemple de relativisme qui renvoie dos-à-dos la science et la pseudo-science, et FHL pour cela accusent l’auteur de la note de reprendre à son compte et de promouvoir des idées... qu’il se contente en fait de décrire. Certes, le livre est présenté comme intéressant pour les lecteurs de la revue, mais, et ce n’est pas mentionné par FHL, l’auteur pointe dans son compte rendu des manques de l’ouvrage qu’il présente :

« de toute façon le processus actuel n’a pas d’équivalent dans les temps géologiques, puisque la consommation massive de combustibles fossiles correspondant à un injection de CO2 dont la brutalité n’a pas de précédent connu. » ,

 « Le léger refroidissement des années 2000 lui semble contredire l’idée d’un réchauffement significatif. Mais ce phénomène est-il réellement lui-même significatif ? » ;

« . Quant aux modèles d’évolution réalisés par des programmes informatiques, il revendique le droit d’être sceptique à leur égard. Faisons-lui remarquer, quand même, que nul ne prétend prédire une évolution dans l’absolu, il s’agit seulement de savoir si les 100 ou 200 ppm de CO2 que l’Homme a ajoutés permettent, à la marge, de prévoir et d’estimer des changements. L’effet de serre du CO2, renforcé par celui de la vapeur d’eau, dont l’élévation de température initialement due au CO2 augmente la teneur atmosphérique, est tout de même une réalité physique, dont l’auteur fait peut-être bien rapidement abstraction. » ;

« Faut-il s’éloigner des conclusions du GIEC après avoir lu ce livre ? Ce serait prématuré. ».

Bref, quelles que soient les limites (réelles) de cette critique, on est très loin d’une quelconque campagne climatosceptique.

Pour le reste, l’AFIS a en fait clairement diffusé l’état du consensus scientifique sur le climat, tel qu’il est notamment défini par le GIEC.

En voici des exemples, si l’on s’en tient aux seuls articles qui abordent de front la question du consensus scientifique sur le réchauffement climatique:

 En 2010, La réalité d’un changement climatique anthropique par Michel Petit, qui répond aux principaux arguments des « climatosceptiques » (ceux qui sont exposés dans le même numéro de la revue à travers les articles de Rittaud et de Courtillot)

Un an plus tard, en 2011,  La science, la politique et l’honneur de l’Académie, qui rapporte les conclusions d’une séance de 2010 de l’Académie des Sciences, qui avait vu les climatologues français réduire à néant les arguments de Claude Allègre et de Vincent Courtillot, comme le montrent les conclusions publiées. L’article est aussi l’occasion d’une discussion des thèses de Stéphane Foucart, qui lui trouvait que l’Académie avait gravement fauté en n’en faisant pas plus sur ce thème.

En 2016,  Changement climatique, l’état des connaissances scientifiques, par François-Marie Bréon, climatologue, contributeur au GIEC et alors membre du Conseil d’Administration de l’AFIS. Cet auteur n'est jamais mentionné dans le livre de FHL, alors que lui, contrairement à d'autres personnes évoquées dans ces pages, a vraiment participé au Conseil d'Administration de l'AFIS. François-Marie Bréon, qui est effectivement assez bien placé pour parler de tout ça, a répondu aux auteurs du livres dans une série de tweets

En 2018, un article de Georges Jobert qui réfute les arguments géologiques encore utilisés par les climatosceptiques.

En 2019, Le climato-dénialisme n’est pas mort, par François-Marie Bréon (l’article explique que le mot « scepticisme » n’est pas adéquat, et qu’il vaut mieux parler de négateurs de la science du climat)

Toujours en 2019, toujours du même auteur,  Réchauffement climatique : les fondements du consensu

Toutes ces références, vous ne les trouverez pas dans le livre de FHL, qui se gardent bien de lister tous les articles publiés qui n’illustrent pas du tout la thèse qu’ils défendent, selon laquelle l’AFIS aurait été la  principale propagatrice du climatoscepticisme en France. Au lieu d’une réflexion intéressante et probante sur comment et surtout pourquoi l’association – dont moi - a pu partiellement se tromper sur ce sujet,  on a donc une charge tellement unilatérale et outrancière qu’elle se discrédite elle-même. C’est dommage, parce que parfois on a besoin de gens qui nous critiquent, parce que ça aide à nous penser et nous réajuster. Bon, là, on repassera.

 Ironie de l’histoire, dans numéro de Science et Pseudo-Sciences qui sortait le même mois que le livre, à la rentrée 2020,  on trouve un article du paléoclimatologue Gilles Ramstein intitulé Vers un changement climatique fulgurant et inédit. Si vous lisez ce billet de blog peu après sa publication , sachez que ce numéro de la revue est actuellement en kiosques :

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 « Proindustrie » ?

 L’obsession monomaniaque et hémiplégique des auteurs n’aide donc vraiment pas à penser le réel.

Prenons par exemple cette phrase page 56 :

 « Comme le montre l’exemple du climatoscepticisme, les arguments proindustrie à prétention savante circulent plus vite s’ils bénéficient du relais zélé de certaines associations assurant une mission de vulgarisation scientifique animée par des bénévoles »,

Avec, vous l’aurez compris,  à nouveau l’exemple de l’AFIS qui est mis en avant.

Nous avons déjà montré qu’imputer ainsi le climatoscepticisme à l’AFIS était très malhonnête, et ne colle pas avec la réalité de ce qu’a publié l’association, si on regarde un minimum  la globalité des contenus. Mais qu’est-ce que cette notion d’ « arguments proindustrie » mise en avant  par les auteurs ? Disons- le tout net : cette grille de lecture est foutraque, et cette expression est complètement vide de sens. Le seul sens qu’on pourrait lui donner ça serait de dire qu’il y a des gens favorables à l’industrie (comme l‘AFIS) et d’autres qui ne sont pas pour l’industrie, et donc plus…pour l’artisanat ? FHL devraient alors renoncer à publier leur prose aux éditions la Découverte, qui publient des livres de manière parfaitement industrielle et pas du tout artisanale. Et il se trouve que la question du climat mise en avant par les auteurs est une parfaite illustration de la nullité de cette grille de lecture qui est la leur. Parce que, si on laisse de côté cette opposition industrie/artisanat, dans le domaine de la production de l’énergie notamment, il n’y a pas une industrie, mais des industries. Et, en chaussant les lunettes complotistes de FHL, on pourrait voir dans la longue liste des articles publiés par l’AFIS qui relaient les analyses du GIEC sur le rôle des gaz à effet de serre dans le réchauffement climatique de véritables « arguments proindustrie » nucléaire, puisque celle-ci, qui émet très peu de ces gaz, peut alors se poser en recours face à l’urgence climatique. Pourquoi ne voit-on personne accuser l’AFIS d’être « proindustrie » dans ce cas ? Et pourquoi ne pas accuser le GIEC d’être « proindustrie », vu que les données que celui-ci fournit montrent que l’industrie du nucléaire émet moins de gaz à effet de serre que celle du solaire (qui est elle aussi une industrie, comme tout ce qui produit autre chose que de manière artisanale, c’est à dire comme à peu près tout dans une société moderne) ?

Tu nies les dangers du réchauffement climatique lié aux activités humaines qui émettent beaucoup de gaz à effet de serre? Tu es « proindustrie » pétrolière.

Mais si tu  insistes sur les dangers du réchauffement lié aux activités humaines qui émettent beaucoup de gaz à effet de serre, tu es quoi ? Tu es « proindustrie » solaire ou surtout éolienne et nucléaire ?

Tout cela n’a aucun sens, et sert à éviter d’argumenter sur le fond, en postulant une circulation des arguments depuis l’« industrie » et les fameux cercles américains néoconservateurs vers les vulgarisateurs scientifiques. Cette circulation est ânonnée tout au long du livre sans jamais être le moins du monde précisément démontrée, ne serait-ce que par quelques exemples significatifs et probants.

 
La question des pesticides

Il y a à des degrés divers des éléments convaincants dans le chapitre du livre qui évoque les polémiques autour du « DDT » et du « chlore », et d’ailleurs AFIS avait mis sur son site  un « avertissement » de distanciation du passage d'un article dans lequel Bernard Meunier affirme quelque chose qui n’a pas de fondement factuel, comme Stéphane Foucart l’avait démontré. Mais cela ne suffit pas à FHL, qui pensent que l’article en question aurait dû être rétracté, comme dans une revue scientifique à comité de lecture (ce que n’est absolument pas Sciences et pseudo-sciences). Mais si l’article avait été ainsi supprimé, nul doute que FHL auraient écrit que l’AFIS cherche à effacer les traces de ses insuffisances, plutôt que de les avouer par une mention correctrice.

[Edit 1/11 : L'AFIS vient de mettre en ligne sur son site un article de Jean-Paul Krivine qui vise la nouvelle réécriture de l'histoire à laquelle se livrent FHL dans leur ouvrage. En voici la conclusion : "Nous recommandons aux personnes intéressées par le sujet la lecture des articles sur le DDT et le paludisme publiés en 2003 et 2014 dans la revue Sciences et pseudo-sciences. Les lecteurs verront que les propos sont précis et nuancés, bien loin de la caricature qui en est faite dans le livre Les Gardiens de la raison. Un exemple, alors que cet ouvrage affirme que l’Afis aurait participé aux efforts de décrédibilisation de Rachel Carlson, une lanceuse d’alerte sur le sujet du DDT qui serait qualifiée de « romancière et hystérique », l’article de Jean Brissonnet déjà cité dit au contraire : « On ne peut que remercier Rachel Carson d’avoir su tirer la sonnette d’alarme et d’avoir initié une prise de conscience du danger que représente l’utilisation abusive de produits chimiques. »]

Sans surprise, le chapitre sur le glyphosate et les pesticides est absolument nul, et les auteurs partent dans tous les sens pour noyer le poisson. Il n’est pour autant pas possible de revenir ici dans les détails sur le fonds de ce dossier, et je renvoie le lecteur à  la réponse au livre faite par Philippe Stoop, qui liste en sa fin des articles de Stéphane Foucart sur ce type de thématiques et les réponses qui leur ont été faites, en montrant où sont les bidonnages.

Remarquons qu’aux pages 113 -114, FHL s’intéressent au  numéro Hors-Série de Science et Pseudo-Sciences sur les pesticides et regardent qui sont rédacteurs des articles, pour constater qu’un grand nombre d’entre eux ont des liens avec « l’industrie ». C’est un peu toujours la même rengaine, et si l'on va au bout de cette logique ne seraient vraiment "indépendants" que ceux qui ne travaillent pas dans le domaine considéré, autrement dit ceux qui y sont incompétents. Je ne sais toujours pas ce qu’ils entendent par « l’industrie », mais j’ose espérer qu’ils veulent marquer une méfiance par rapport aux intérêts capitalistes (car les industries socialistes autogérées sont assez peu courantes, on le sait). OK, d’accord, mais encore ? J’ai un copain trotskyste qui bosse dans une boîte qui fabrique des pâtes, alors du coup au nom du refus du conflit d’intérêt  et de ses liens avec l'"industrie", je devrais refuser de faire appel à ses compétences quand on se fait une bolo (végane) ? 

En ce qui concerne les autres rédacteurs de ce hors-série, à l’inverse, ils signalent que ceux-ci n’ont pas de compétence particulière dans le domaine, et seraient ainsi disqualifiés pour s’exprimer. Mais quelles sont les compétences en tant que chercheurs ou praticiens de Foucart, Horel, et Laurens sur toutes les questions scientifiques qu’ils évoquent dans leur livre ???? Elles n’ont pas plus de réalité que celles de ceux qu’ils mettent en cause de cette manière. S'ils s’appliquaient à eux-mêmes leurs propres critères, Foucart, Horel et Laurens  se tairaient sans doute. Mais, non, à maintes reprises, ils cherchent à déconsidérer tel ou tel comme « sortant de son domaine de compétences », y compris quand c’est un zététicien écologue de métier qui s’exprime sur les OGM, alors que selon eux il ne devrait visiblement prendre position que sur son sujet de thèse, à savoir une fleur malgache (p.135) ! Imaginez si  l’on appliquait la même méthode à Pierre-Henri Gouyon… Et surtout, les auteurs n’appliquent évidemment pas dans l’ouvrage leurs propres critères très stricts de « qui est légitime pour parler de quoi », quand ce qui est dit va dans leur sens. Ainsi, dans le chapitre où il présentent le terrible pouvoir d’influence dans le monde scientifique des lobbys libertariens, ils qualifient leur source, l’inénarrable Bruno  Andreotti, de « chercheur » (p. 254) , sans préciser que celui-ci est  physicien et que la sociologie  ou la science politique sont donc a priori complètement en-dehors  de son domaine de recherche, voire de compétences (enfin, sauf si l’on considère que les sciences sociales ça consiste à collectionner des anecdotes ou des ragots, et dans ce cas-là Andreotti est au top de la discipline). Même chose dans le chapitre de critique de l’evopsy, dans lequel il est reproché à Steven Pinker d’intervenir dans un domaine « fort éloigné de ses compétences de psychologue » (p.283), mais où pour critiquer les écrits présentés comme pas assez sociologiques de Peggy Sastre on convoque « le mathématicien Sylvain Lavau » (p. 273)  pourtant ici lui aussi a priori « « fort éloigné de ses compétences de mathématicien ».

Toujours à propos des pesticides, le livre évoque notamment page 114 la critique par l’AFIS d’un argument d’un reportage de Cash Investigation qui porte sur le nombre de tonnes de pesticides vendues en France. Cash investigation affirmait qu’on en consomme de plus en plus. L’AFIS répondait sur ce point précis par un graphique montrant une baisse dans cette consommation de pesticides comptée en tonnes. Mais FHL y voient un tour de passe-passe au service de l’industrie, évidemment, et précisent que de nouveaux pesticides peuvent être plus actifs et donc éventuellement plus nocifs à moindre quantité utilisée. Très bien, mais pourquoi présenter ça comme une réponse à l’AFIS, et pas… à Cash Investigation, qui est celle qui a soulevé la question des tonnes de pesticides, à laquelle l’AFIS n’a fait que répondre par un rappel des faits sur ce point précis ? En gros Cash Investigation dit une connerie en choisissant le terrain du débat, l’AFIS rectifie les faits, et au final FHL considère que le terrain du débat n’était pas bon, ce qui est bien la preuve que… l’AFIS fait le job de l’ « industrie ».

Ils réussissent ainsi l’exploit d’évoquer la polémique entre Cash Investigation et l’AFIS (et au-delà tout le petit monde de la zététique) sans jamais mentionner l’incroyable bourde/mensonge à la base du premier reportage de Cash Investigation, celle des « 97% d’aliments sont dangereux  car ils contiennent des résidus de pesticides » (là où leur source, l’EFSA, indique au contraire que 97% des aliments sont sûrs, et que seuls 3% dépassent les doses légales). Mais sinon il paraît que le livre serait une « enquête sur la désinformation scientifique »… Tout cela n’empêche  pas les auteurs page 133 de faire la leçon aux bloggeurs zététiciens en leur expliquant que le métier de journaliste consiste à « décrire la réalité dans toute sa complexité ».

Parfois, on est plus crédible quand on agit un minimum comme on dit qu’il faut agir.

 La trollisation de l’espace journalistique

 Le chapitre V, consacré aux bloggeurs  et youtubeurs zététiciens est intitulé « La trollisation de l’espace public ». Il aurait pu soulever des problématiques intéressantes autour des effets de meute sur Twitter, de la place des non professionnels de l’information dans le traitement de l’information à l’heure d’Internet, et de toutes une série d’autres questions assez nouvelles ;  mais le traitement ne peut même pas être qualifié de « journalistique », tellement il relève largement de l’anecdote et de la discussion de type « café du commerce » sur fonds d’amalgames parfois assez grossiers et d’insinuations non étayées. C’est bien la peine de s’y mettre à trois et  d’avoir un sociologue dans l’équipe pour déboucher sur ça, avec toujours la même approche hémiplégique du réel. Ainsi, dans la partie sur « comment l’industrie monte des mouvements citoyens à son profit », le lecteur n‘apprendra pas comment le lobby du bio a impulsé le mouvement « Nous voulons des Coquelicots » via l’association qu’il finance directement :  Générations Futures. A la place, il aura sous les yeux un sous-chapitre foutraque qui parle de youtubeurs scientifiques comme Dirty Biology, puis passe directement à la description des opérations de communication téléguidées par telle industrie, puis à l’action de libertariens ou de trumpistes.  Bien entendu, le rapport avec Dirtybiology et autres n’est jamais mis en lumière, l’essentiel pour les enquêteurs est de les avoir juxtaposés dans un même sous-chapitre en mode : « ne soyons pas naïfs ». Encore un exemple chimiquement pur de ce qu’est le journalisme d’insinuation.

 Où j’apprends enfin quelque chose d'intéressant, et en plus à propos du trotskysme

Il y a quand même un passage qui m‘a un peu intéressé, celui sur l’’équipe de dirigeants d’un groupuscule trotskyste anglais des années 1970, le RCP -Revolutionnary Communist Party -,  dont le tropisme proscience s’est maintenu par-delà leur passage du marxisme au libertarianisme. Enfin, selon les auteurs, en qui je n’ai pas toute confiance, évidemment, notamment après avoir vu dans la  réponse de Laurent Dauré qu’ils sont parfaitement capables d’inventer le nom d’un parti politique en transformant le Rassemblement pour l’Indépendance de la France (par ailleurs : "beurk" ! ) en « Rassemblement Identitaire Français ». Mais quand même, imaginons que FHL ne disent que des choses exactes, cette histoire du RCP m’a intéressé, forcément, parce que ça rajoute une pièce dans mon sac à anecdotes sur l’histoire du mouvement trotskyste.

Pour mesurer le haut degré de significativité de la glorieuse histoire du RCP britannique, veuillez considérer ceci : je milite depuis  30 ans dans le milieu trotskyste, et comme j’ai fait des études d’histoire, je me suis pas mal intéressé à l’histoire de celui-ci, en participant par exemple dans mes jeunes années à la fondation d’une revue d’histoire un peu « académique » de l’extrême-gauche. Et tel que vous me voyez, alors que je me préoccupe beaucoup et du  trotskysme et de la science, je n’avais jamais entendu parler du RCP. C’est certainement une lacune importante dans mon bagage intellectuel - désormais comblée grâce à Sylvain Laurens – mais ça donne une idée de l’importance historique fondamentale du RCP et du facteur d’impact de cette petite anecdote…. anecdotique.

 Imposture(s) intellectuelle(s)

 Le chapitre « La zone mondaine de la science », autour de la tentative de créer un Science Media Center à la française, est le plus indigeste de tous, fonctionnant sur le mode : « machin connaît machin qui a participé à une soirée avec truc ». J’y ai appris que plusieurs maisons d'édition dont j’aime souvent bien les ouvrages de vulgarisation scientifique (les PUF, le Pommier, Belin, etc.) appartiennent en fait en dernière analyse au patron Denis Kessler. J’ai donc confirmation que nous vivons bien dans un environnement économique qui est celui du capitalisme, et qu'il est dirigé par des capitalistes,  qui sont des gens fort peu recommandables.  En même temps, j’avais peu de doutes à ce sujet.  Du coup, je me suis aussi rendu compte que les éditions La Découverte, qui publient  Les Gardiens de la Raison  sont depuis 1998 intégrées au groupe Havas actuellement dirigé par Yannick Bolloré, fils de Vincent du même nom de famille. Penser à demander à Foucart, Horel et Laurens quelle conclusion il faut en tirer.

Le chapitre « Burn out chez les héros de la raison » est consacré à Alan Sokal et surtout à Jean Bricmont, les auteurs du livre Impostures intellectuelles paru dans la foulée du fameux canular de Sokal, et qui tous ridiculisaient la mouvance relativiste (et prétentieuse) de la French Theory. Là non plus, il n’est pas vraiment évident de savoir où les auteurs veulent précisément en venir, si ce n’est qu’au final ils ressortent en fin de chapitre des libertariens de leur chapeau, sans qu’on comprenne très bien ce que ça éclaire ni à propos des positions épistémologiques de Sokal et Bricmont d’une part, ni même à propos des dérives politiques du seul Bricmont d’autre part. On comprend que les auteurs ne portent même pas Alan Sokal dans leur cœur, et l'on apprend au détour d’une note de bas de page (p.227) que Sylvain Laurens se revendique quand même plus du rationalisme que ses comparses Stéphane Horel et Stéphane Foucart, qui eux penchent un peu plus vers le relativisme (ce dont on se serait douté en voyant Stéphane Foucart composer un plateau de débat  sur les relations entre « science et progrès » dans lequel le pauvre Etienne Klein, un peu médusé, est confronté au discours délirant de Vandana Shiva. C’est  ici. Oui, c’est le même Stéphane Foucart qui reprochait à l’AFIS , à propos du climat, de mettre sur le même plan la science et la pseudo-science )

 Ils sont partout, les libertariens !

 Je dois avouer n’avoir lu qu’en diagonale le chapitre « Les campus américains  sous perfusion libertarienne », tant la logorrhée dénonciatrice et l’empilement de noms jetés en pâture au lecteur y prennent des proportions marimoniquerobinesques, et une fois de plus sans que l’on voie quelle est la logique de la démonstration, ni ce qu’elle vient faire dans ce livre sur la « désinformation scientifique ».  Il faut dire que ce chapitre est présenté comme directement inspiré des travaux du chercheur (en sciences physiques)  Bruno Andreotti, ceci expliquant sans doute cela.

 Dans le chapitre consacré à la critique de l’évopsy, intitulé « Un néorationalisme d’importation", on retrouve quelques lignes sur le chercheur en sciences cognitives Franck Ramus, et une mention finale de, vous l’aurez deviné, l’influence sournoise des libertariens américains (ils sont partout, on vous dit !). Dans sa  réponse au petit passage qui le concerne, Franck Ramus montre bien comment le livre fonctionne autour de collages d’informations disparates pour créer une « impression d’ensemble », en lieu et place d’une démonstration logique. Il signale au passage quelques erreurs factuelles qui révèlent le manque de sérieux des enquêteurs, qui par exemple lui attribuent l’appartenance à un laboratoire qui n’est pas le sien, ainsi qu’un siège au conseil d’administration de l’AFIS qu'il n'a jamais occupé.

Dans ce même chapitre, dans une partie plutôt consacrée aux polémiques autour des thèses intersectionnelles, il est mis en avant en guise d’illustration et de repoussoir  la figure de l’essayiste américain Mark Lilla, dont la prose rappellerait fortement celle de tel ou tel think tank libertarien (si vous voyez ce qu’ils veulent dire….). Bon, j’ai lu le livre du Mark Lilla en question : La gauche identitaire, l’Amérique en miettes, et c’est celui d’un Démocrate bon teint qui est (à juste titre) épouvanté par le fanatisme  des Social Justice Warriors et autres intersectionnalistes sur les campus américains. Lilla, en bon universaliste,  exprime une sorte de nostalgie rooseveltienne d’un temps où la gauche américaine était soucieuse de proposer un projet global, quelque chose d’unifiant pour les opprimés, plutôt que de multiplier à l’infini les tiroirs et sous-tiroirs identitaires au risque de perdre toute dynamique fédératrice.  J’ai été assez déçu par le livre (platement électoraliste et désespérément « institutionnaliste »), mais ça n’avait vraiment rien à voir avec un quelconque pamphlet libertarien ! Si vous voulez vérifier par vous-même sans vous taper la lecture du bouquin, vous pouvez consulter cette vidéo  d’entretien de Lilla avec la revue Esprit. Vous y constaterez que présenter Lilla comme un libertarien ou un conservateur, ce n’est pas seulement une erreur, mais un véritable contresens.

Pour tout dire, FHL m’ont l’air de voir un dangereux libertarien dans toute personne un tant soit peu soucieuse de liberté d’expression, un peu comme d’autres voient un Khmer Rouge dans toute personne un minimum sensible à la notion d’égalité sociale. Du coup, le livre a ce petit côté complotiste, qui associe pour les besoins de sa thèse des gens qui n’ont à peu près rien à voir entre eux, en mode « tout ça est un véritable système que nous vous dévoilons ». Et leur dévoilement se fait presque à chaque fois par juxtaposition de noms et collages au sein d’un même chapitre, et quasiment jamais par la mise en lumière de relations réelles fondées sur des faits.

  Last but not least

Le dernier chapitre est consacré au sociologue Gérald Bronner, en tant semble-t-il qu’incarnation de tout ce qui est dénoncé dans le livre. Il est en effet présenté p. 286 comme : « Une figure de synthèse à l’intersection des références aux sciences cognitives, des milieux d’affaires et des critiques faites aux études de genre ».

Une fois encore, dans cette charge, tout est fait pour salir plutôt qu'argumenter sur le fond. Prenons par exemple la page 288 : « Si le grand public connaît Gérald Bronner, c’est en sociologue convoqué sur BFMTV pour parler des rumeurs circulant sur les réseaux sociaux ».

Oui, et ?

Il se trouve que pour ma part, en fonction de mes préférences audiovisuelles, je connais surtout Gérald Bronner en tant que sociologue régulièrement « convoqué »  sur France Culture, et donc je n’ai pas la moindre idée de ses passages éventuels sur BFMTV. Mais s’il y est allé pour parler des « rumeurs circulant sur les réseaux sociaux », soit pile poil le cœur de son domaine d’expertise, il est où, le problème ? BFMTV, il ne faut pas y aller ? Trop populo ? Il vaut mieux se contenter de diffuser des idées intelligentes  auprès du public de profs qui écoute France Culture, les gens qui regardent BFMTV ne le méritent pas ? Mais où veulent-ils en venir avec cette étrange présentation, si ce n’est jouer sur ce que les zététiciens appellent le « déshonneur par association » ?

Après avoir rappelé que Gérald Bronner dévoile dans ses interventions les dangers du dit « principe de précaution » tel qu’inscrit dans la constitution, ils glissent cette petite remarque qui dit beaucoup sans rien prouver : « Des pans entiers de son activité éditoriale sont consacrés à ce sujet, d’une importance cardinale pour les firmes du tabac, de la chimie, des pesticides et des énergies fossiles ». Suivez leur regard et le fil de leur pensée, et concluez par vous-mêmes….

 Il se trouve que moi aussi je dis régulièrement beaucoup de mal de cet absurde principe de précaution, et je l’ai fait  sur ce blog en m’appuyant notamment sur l’excellent livre de Bronner et Géhin à ce sujet. Et une fois qu’on a constaté ça, on a dit quoi ? Rien. Ce qu’il faudrait dire et faire, ça serait de vraiment démonter les arguments présentés dans le livre en question, ce que les auteurs bâclent en moins d’une page d’une profonde nullité, qui tape complètement à côté par rapport au cœur de l’argumentation de Bronner et Géhin.

Mais c’est encore peu de choses par rapport à ce que l’on trouve p. 291 : après avoir rapidement cité Gérald Bronner à propos du développement économique et de la décroissance – les citations sont le plus souvent extrêmement rapides dans le livre, où il s’agit d’isoler des expressions pour imputer et moquer, et pas de discuter sérieusement des raisonnements -, les auteurs commentent ainsi (attention, accrochez-vous) :

« Le principe de précaution, ou ce machin de trouillards, d’hystériques reconvertis dans la frousse et de femmelettes qui refusent l’innovation, le progrès de l’homme, la prise de risque, ce saut dans l’inconnu, ce trip viril qui envoie de la testostérone. ».

Puis suit une nouvelle citation de Bronner, autour du risque d’ « enserrer le présent dans la peur du futur ».

Mais quel est le rapport entre la citation  préalable de Bronner, la citation qui suit… et le commentaire ironique intercalé, absolument délirant,  qui impute au sociologue une forme de virilisme totalement, complètement et définitivement absente de ce qu’il écrit ? Je ne peux même pas dire  combien de  moisissures argumentatives ce procédé grotesque cumule en moins de deux lignes.

 La présentation des activités de Gérald Bronner page 291 précise :

« Ce discours a tout pour plaire aux industriels [Nda : lesquels ?  Ceux du bio ? Ceux de l’éolien ? Ceux du vélo ? Ceux du livre ? ], qui aiment solliciter Gérald Bronner pour des conférences privées. (…) Via l’agence Adgency on peut même louer ses services pour un dîner ou une soirée »

Du coup, je suis allé voir le lien donné en note, et j’ai été effectivement bien déçu de voir Gérald Bronner dans ce casting de prêts à louer, au sein de ce petit monde au croisement des mondanités et du business lucratif de la pseudo-formation bidon en entreprise. Au milieu de farceurs de l’acabit de Raphael Enthoven, Idriss Aberkane, Jean-Michel Apathie, André Bercoff, Michel Maffesoli, ou Laurent Alexandre, on trouve aussi pourtant des gens tout à fait intéressants et compétents dans leur domaine comme Etienne Klein, Jérôme Bonaldi, Pascal Picq, Jean-Marc Jancovici, la handballeuse Alison Pineau ou le physicien spécialiste de science-fiction Roland Lehoucq, qui malheureusement semblent vouloir arrondir leurs fins de mois en participant à ce circuit de la conférence rétribuée pour cadres et dirigeants d’entreprise. On notera toutefois que, dans ce casting d’Adgency, on trouve aussi des gens plus proches des milieux écolos ou de gauche qui ont – je suppose - davantage l’oreille de FHL, comme l'écolo Alain Bougrain-Dubourg, le décroissant Dominique Bourg, la neurologue féministe Catherine Vidal ou pourquoi pas une certaine  Séverine Perron qui n’est manifestement pas une « Gardienne de la Raison », et qui semble avoir aussi un problème avec l'usage des majuscules :

 

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Ceci dit, je me demande  si lors du débat au sommet qu’il a organisé entre Etienne Klein (de l’agence Adgency) et Vandana Shiva, Stéphane Foucart a pris contact avec cette dernière via ses réseaux militants anti-OGM, ou s'il est passé par les cousins américains d’Adgency, l’agence Apbspeakers, qui en 2014 proposait les services conférenciers de Shiva  pour la modique somme de 35/40 000 dollars [il semble qu’en 2020, Vandana Shiva ne figure plus au catalogue de cette agence, je ne peux pas dire si elle a arrêté parce que ça faisait trop tâche dans son CV ou si elle a été transférée dans une autre équipe lors d’un mercato.]

 Autre angle d’attaque, page 296 : après avoir défini ce qu’est selon lui la vraie sociologie, à savoir l’enquête de terrain, Sylvain Laurens (on suppose que c’est lui) se livre à une assez pitoyable tentative de démonstration du fait que  Gérald Bronner ne serait pas un vrai sociologue, avec ces deux affirmations étonnantes :

 1e affirmation :

« La trajectoire académique de Gérald Bronner est à cet égard extrêmement floue. Quel est exactement son champ de spécialité ?  Sa dernière enquête empirique mobilisant les méthodes habituelles de la sociologie portait sur les gardiens d’immeubles et remonte à 2002. Ses publications, quant à elles, sont principalement des essais qui ne reposent sur aucune enquête de terrain »

Laissons de côté la démarche consistant à réduire la sociologie à l’enquête de terrain – je suis pas assez versé dans la discipline pour juger de la pertinence de cette approche très restrictive - , mais allons faire un tout sur Cairn.info et plus précisément sur à la page consacrée aux    publications de Gérald Bronner. On y trouvera quand même, parmi ses 26 articles de revues qui sont le plus souvent parues dans des revues de sociologie comme L’année sociologique, La revue française de sociologie, Les cahiers internationaux de sociologie ou La revue européenne des sciences sociales (autant de revues académiques dans lesquelles je n’ai trouvé aucune contribution de Sylvain Laurens en consultant  sa page à lui sur le même site), quelques publications qui répondent plus nettement aux exigences « de terrain » de Sylvain Laurens. Comme en 2014 ce travail dans la Revue Européenne de Sciences Sociales intitulé Cognition et formation académique : les professeurs de sciences de la vie et de la terre face au « problème des éléphants », ou cet autre article de 2011 dans la même revue intitulé  Ce qu’Internet fait à la diffusion des croyances. Il semble aussi qu’ait échappé à la vigilance de Sylvain Laurens cet article il est vrai récent, paru en 2020 dans L’année sociologique, et cosigné avec Laurent Cordonnier et Nicolas Walzer, dont le titre est assez intéressant au regard de ce qui a été discuté plus haut à propos de la présence de Gérald Bronner au casting d’Adgency : Du capital de la (micro)notoriété au capital économique : le cas du marché de la conférence. C’est ce qui s’appelle « être sur le terrain », non ?

 2e affirmation étonnante :

" Aussi, la plupart des chercheurs sont spécialisés. Ils ne travaillent pas à la fois, comme le fait Gérald Bronner, sur la radicalisation islamiste, les neurosciences, la socialisation juvénile, le complotisme, la fréquentation des réseaux sociaux, le principe de précaution, la peur des antennes –relais et le gluten."

Commençons par un retour à l’envoyeur : quelle est la cohérence du parcours de sociologue de Sylvain Laurens, qui a publié des choses sur la militance rationaliste, le féminisme, l’école, les milieux d’affaires à Bruxelles, les agents de l’Etat et le discours étatique sur l’immigration, etc. ? Ben oui, présenté comme ça, on peut s’en prendre à n’importe quel chercheur qui n’est pas complètement monomaniaque à l’échelle d’un microcosme, et souligner son supposé manque de cohérence. Je signale au passage qu’en matière d’enquête de terrain, la critique de celle de Sylvain Laurens sur des salles de sports à Bruxelles, sous le titre : La sociologie après Bourdieu : Sylvain Laurens fait du fitness, est assez rigolote à lire, notamment lorsqu’est soulignée la vanité complète de l’entreprise faute d’une grille de lecture un peu claire et  solide des réalités en termes de classes.

Mais surtout, surtout, revenons aux thèmes des publications de Gérald Bronner tels qu’ils viennent d’être listés. Foucart, Horel et Laurens sont peut-être trop aveugles pour voir où se situe la cohérence de ce parcours et de ces centres d’intérêt, mais on ose espérer que ce ne sera pas le cas de leurs lecteurs. En tous cas, moi je vois très bien la cohérence et ce qui unit tout ça, comment et pourquoi l’on passe de l’un à l’autre, surtout si l’on a en tête qu’un des premiers travaux sociologiques de Gérald Bronner a reposé  sur une immersion dans une secte pour l’étudier de l’intérieur. Et surtout, si les procureurs aveugles qui ont écrit l’enquête n’ont pas vu la cohérence des centres d’intérêts de Bronner que sont (selon leurs propres mots) « la radicalisation islamiste », « la socialisation juvénile », «  le complotisme »,  et « la fréquentation des réseaux sociaux », le coup de folie sanguinaire du jeune islamiste radicalisé qui a assassiné Samuel Paty le 17 octobre dernier devrait peut-être les éclairer un peu, s’il est encore possible de le faire.

A ce sujet, je recommande vivement à mes lecteurs de se plonger d’urgence dans le plus « beau » des livres de Gérald Bronner,  Déchéance de rationalité , qui raconte sa tentative de mettre son savoir au service de l’action sociale (le « terrain », quoi…), à travers son projet d’intervenir auprès de jeunes délinquants tentés par la radicalisation islamiste. Gérald Bronner avait voulu le faire en développant leur esprit critique, en vue de les amener à  remettre per eux-mêmes en cause leurs croyances mortifères. Ce projet a été malheureusement institutionnellement avorté du fait notamment de la veulerie de politiciens qui, comme le plus souvent, ont préféré surfer  sur les craintes sécuritaires du voisinage. Où l’on retrouve le « principe de précaution » et son application en mode « Not In My Backyard », qui crée du danger à long terme.  Ce livre, qui m’a beaucoup ému, baigne dans une vision du monde héritée des Lumières, c’est-à-dire se fondant sur une approche humaniste et rationaliste consistant à postuler que l’Autre, même s'il commence à prendre des traits du monstre, est accessible à la raison autant que moi et peut-être ramené au sein de la communauté. Dans les heures sombres que nous vivons en ce moment, alors que l’on voit les politiciens surfer sur la vague du racisme (de Le Pen à Mélenchon l’expulseur de tchétchènes problématiques, en passant par l’inénarrable Darmanin qui a des crises d’angoisse au supermarché), la démarche présentée par le sociologue dans son livre est non seulement une alternative, mais est même, en complément de l’union des travailleurs  par-delà leurs différences, un remède aux tentations de la guerre civile et du choc des civilisations qui nourrissent l’actualité et empuantissent l’atmosphère. Car l’universalisme a ceci de particulier, par rapport au relativisme, qu’il tend à voir les êtres humains comme fondamentalement semblables et à poser les bases de leur unité, ce qui d’un point de vue politique, est infiniment plus utile que les crispations identitaires et le bullshit postcolonial qui ont l’air d’avoir les faveurs de FHL (et surtout de L., on peut le supposer). C’est pourquoi, en tant que militant trotskyste, et malgré nos désaccords –importants , je me sens  plus de points communs avec un Gérald Bronner qu’avec un Sylvain Laurens.

 

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Dans le paragraphe consacré à la place de Bronner dans la sociologie française, les auteurs insistent aussi sur la marginalité de son maître à penser, le sociologue Raymond Boudon. Et ils rappellent à quel point celui-ci est infiniment moins cité à l’international que l’icône du genre, à savoir Pierre Bourdieu. Que retenir de cette crise de bibliométrie que ne renierait pas un Didier Raoult, le plus publié et le plus cité des épidémiologistes français ?

Rien.

On peut supposer qu’en matière de psychologie, le plus internationalement cité des auteurs français serait sans doute Jacques Lacan, et l’on ne voit pas très bien ce que cela prouverait sur le sérieux des théories de celui-ci  - je précise que je ne mets évidemment pas du tout sur le même plan le clown Lacan et le respectable Bourdieu , c’est pas la question.

Ceci dit, les pages des  Gardiens de la raison sur le sujet des enjeux épistémologiques internes à la discipline sociologique, sont parmi les plus intéressantes du livre, notamment parce qu’on peut souffler un peu et qu’on a temporairement quitté le registre de la marimoniquerobinade consistant à aligner des listes de nom dans un fouillis incompréhensible. Ces pages sont intéressantes pour qui comme moi n’est pas spécialiste, et ce  malgré la mauvaise foi des (ou « du ») rédacteur(s), qui prête à Bronner bien plus d’anti-bourdieusisme qu’il n’en développe lui-même. Pour qui voudra vraiment cerner le cadre de la discussion, il faudra donc se reporter directement au livre de Bronner et Géhin  Le danger sociologique, ou plus simplement à cet intéressant entretien avec Gérald Bronner sur France Culture, intitulé « A-t-on le droit de critiquer  Bourdieu ?».

A noter que page 307, en commentant un extrait du Danger Sociologique qui estime qu’il pourrait y avoir un continuum entre les théories bourdieusiennes de la domination et des mécanismes de pensée complotistes, les auteurs prétendent que leur adversaire fonctionne par « insinuation » (tiens donc !) et précisent : « Ce passage qui assimile la pensée de Bourdieu aux partisans de Soral par contamination progressive est (…) malhonnête ». Là, pour le coup, c’est vraiment l’hôpital qui se fout de la charité, quand on a pu constater que cette « Enquête sur la désinformation scientifique » repose à peu près exclusivement sur cette logique malhonnête de contamination progressive, qui n’est même pas explicitée et qui est plutôt inférée à coup de juxtapositions sans queue ni tête. Par ailleurs, la citation de Bronner produite avant d’être ainsi commentée prend pourtant bien soin de ne pas faire ce qui lui est reproché de faire  (= assimiler la pensée de Bourdieu et les partisans de Soral). Ce que fait ce passage de Bronner et Géhin, c’est plutôt de mettre en avant un élément de raisonnement intentionnaliste, le sempiternel « à qui profite le crime ? », qui peut provoquer des glissements dangereux s’il n’est pas solidement enserré dans d’autres éléments d’une grille d’analyse rigoureuse. Si Foucart, Horel et Laurens ne sont pas convaincus de la réalité de ce danger, ils pourront se reporter à cette interview délirante dans laquelle la sociologue Monique Pinçon –Charlot (qui a pu faire un travail utile par ailleurs), illustre pile poil ce glissement évoqué par Bronner et Géhin. En effet, elle y explique tout simplement que le réchauffement climatique est sciemment organisé par les plus riches pour se débarrasser de la partie la plus pauvre de l’humanité en la faisant mourir. Ça vaut peut-être le coup de se demander comment une figure importante de « nos » milieux – admettons qu’il y ait un continuum et quelque chose de commun entre les antilibéraux et les communistes révolutionnaires – a pu en arriver à verser à ce point dans la folie complotiste ? Parfois, ça fait un peu du bien de « penser contre soi-même », comme le disait Daniel Bensaïd, et c’est pourquoi je préfère mille fois en matière de sociologie lire du Bronner que du Geoffroy de Lagasnerie. L’un m’est très utile et me permet de mieux réfléchir, l’autre excité ne met sert strictement à rien.

 La mauvaise foi de FHL vire à l’insultant lorsque, pour avoir (fort justement) critiqué Butler, Delphy et Héritier en les qualifiant de « constructivistes » , Gérald Bronner se voit écoper d’un paragraphe intitulé « Une sociologie viriliste », sans que le moindre début de commencement de virilisme ait été jamais été pointé dans la démonstration des auteurs. Là, on quitte le champ de la discussion honnête et on entre dans celui de l’insulte, et je me suis demandé si ce n’est pas là un des éléments qui ont poussé Gérald Bronner à assigner les éditions La Découverte en justice pour diffamation.

 Enfin, il est reproché à Bronner de critiquer les militants décoloniaux, la figure du Social Justice Warrior et celle de l'étudiant (sans doute gauchiste) obsédé par l’ « intersectionnalité ». A nouveau, je suis à 100% solidaire de Bronner dans cette critique-là, et je considère que ces fanatiques obsédés par la volonté de censurer un peu tout le monde sont en quelque sorte l’équivalent de ce qu’ont pu être les étudiants maoïstes autour de 1968 (qui eux avaient quand même encore l’avantage de se référer au marxisme et au communisme, ce qui n’est pas le cas des nouveaux dingos sectaires amoureux de l’autocritique forcée). Si vous ne voyez pas de quoi on parle et que vous ne comprenez pas où est le problème, allez lire cet article récent sur une prof qui au Canada a été suspendue  pour avoir utilisé le mot « nègre » en cours (à des fins de dénonciation du racisme, mais à la limite c’est même pas la question).

 Le naufrage final de la conclusion

La conclusion du livre permet à celui-ci de franchir encore une étape dans la caricature, pour verser définitivement dans le pur et simple mensonge, et surtout elle met en lumière l’impasse complète dans laquelle les auteurs s’étaient engagés.

En effet, ils évoquent la crise de la COVID19 et ils s’attendent, selon leurs préjugés,  à ce que la critique du principe de précaution amène leurs cibles à relativiser le danger de l’épidémie, et le fassent au nom de la poursuite des activités économiques comme le demande le patronat. Et ils écrivent :

« Comme beaucoup bien sûr, les gardiens de la raison n’ont pas anticipé la crise du coronavirus et son impact massif. Mais c’est leur aversion pour le principe de précaution qui les a d’abord fait assimiler le virus à une grippette. Appliquant la grille de lecture décrite dans ce livre, leur analyse a été tranchée, univoque et directe. Elle a activé une critique de tout ce qui pourrait de près ou de loin enfreindre le libéralisme économique dont il était question. Le précautionnisme, la prévention sanitaire, l’entrave à la liberté de circuler : voilà leurs vrais ennemis ».

Ces lignes sont purement et simplement délirantes, elles n’ont pas le moindre rapport avec la réalité, et les auteurs seraient bien en peine de fournir des exemples à l’appui d'un constat qui n’est issu que de leur fertile imagination. Ils essaient de le faire avec une seule citation très générale de Gérald Bronner, qui ne dit pas du tout ce qu’ils lui font dire là. Ce n’est pas parce que selon le sociologue « l’esprit humain a tendance à surestimer les risques » et que certaines décisions précautionneuses peuvent avoir des conséquences négatives plus lourdes qu’il a le moins du monde fait le jeu de la théorie de la grippette, du confinement inutile, du refus de porter les masques au nom de la libertés individuelles etc., bref toutes ces conneries « rassuristes » qui ont fleuri ces derniers mois à différents endroits. A différents endroits, mais justement pas du  tout dans les milieux identifiés par le livre !

Cette charge finale, parfaitement logique par rapport au contenu illogique du livre, vient définitivement incarner  la faillite de celui-ci, étant donné que tout ce qu’elle contient est non seulement faux, mais est même l’exact inverse de ce qui s’est passé ces derniers mois. Pour tout dire, je suis très content qu’ils aient choisi de conclure sur ce terrain de la réaction à l’épidémie, parce que c’est celui sur lequel j’avais a priori moi aussi choisi de conclure. En effet, il n’y a pas meilleur exemple à utiliser que celui de l’épidémie de Covid19 pour montrer que les auteurs du livre se trompent complètement de cible, et en chargeant ainsi les « gardiens de la raison » se placent eux-mêmes en véritables « gardiens de la déraison », ce qui était le fil directeur de ma démonstration.

Car qu’a-t-on vu ces derniers mois du côté des cibles du livre, ces tant conspués « gardiens de la raison » que sont l’AFIS et les zététiciens ?

On a vu une mobilisation générale non pas pour assimiler la Covid 19 à une grippette, mais au contraire pour mettre en garde contre les trafiquants d’illusions comme Jean-Dominique Michel, Didier Raoult, Christian Perrone et Jean-François Toussaint, qui eux tenaient des discours volontairement rassurants mais mensongers et antiscientifiques. Pour ma part, j'ai vu autour de moi des adeptes habituels du principe de précaution, qui normalement ont peur de tout et croient qu’ils vont attraper de graves maladies à cause d’infimes résidus de pesticides à peine décelables, être là tout à coup infiniment moins inquiets et remettre en cause qui le confinement, qui le port du masque, qui le couvre-feu et qui l’éventuel vaccin même pas encore mis au point. Car oui, chers Foucart, Horel et Laurens, l’irresponsabilité et l’amour du danger au nom des libertés individuelles, bref toute la rhétorique trumpiste importée des Etats-Unis, comme vous dîtes, a été en fait  totalement absente des discours et prises de position des "gardiens de la raison", qui au contraire ont été en première ligne pour la combattre. Et c’est là la  preuve définitive du fait que vous n’avez rien compris à votre propre objet d’étude, si tant est qu’il existe tel que vous le décrivez.

Par contre cette fameuse rhétorique trumpiste importée des Etats-Unis, que vous résumez dans votre charge finale, elle s’est bel et bien généralisée dans des milieux complotistes ; notamment à l’extrême-droite  mais aussi dans des mouvances « gilets jaune » et « gaucho-écolos », là où se recrutent traditionnellement les militants antivaxx, comme Michèle Rivasi (qui tient le même discours que vous sur le glyphosate et les OGM…Oh, tiens, vous avez vu ? Moi aussi je peux le faire !).

Qui peuplait en Allemagne les  manifestations ô combien inquiétantes contre les mesures de sécurité en temps de pandémie ? Les cousins germains de l’AFIS, de l’Union Rationaliste, et des zets français ? Absolument pas. On y trouvait deux  mouvances  principales : d'une part des groupes fascisants anti-immigrés type Pediga, et d'autre part des groupes populistes gaucho-écolos, avec comme trait d’union la haine de la vaccination et l’amour du complotisme, celui qui voit la main de Big Pharma et des lobbys partout…. Ça vous rappelle quelque chose ?

Comme quoi, les travaux de Bronner n’étaient pas si incohérents et disparates  que ça.

Pour trouver un discours dangereux d’un point de vue sanitaire parce que« rassuriste »,  plutôt que d’aller chercher chez leurs ennemis les « gardiens de la raison », dont ils ont simplement imaginé le positionnement, FHL devraient en fait regarder  plus près d’eux, en s’intéressant à l’évolution du sociologue - je crois plutôt d’inspiration bourdieusienne - Laurent Muchielli. En effet, celui-ci,sur son  blog de Médiapart, a adhéré aux thèses raoultiennes, a défendu l’usage de la chloroquine (super, la précaution !) et a fini par verser dans le complotisme antiscience en montant au créneau contre la communication anxiogène du gouvernement, forcément téléguidée par Big Pharma (les lobbys industriels, on vous dit, toujours les lobbys industriels !). Cerise sur le gâteau, Mucchielli a fini par publier une tribune intitulée « Covid 19 : nous ne voulons plus être gouvernés par la peur » aux côtés du militant anti-OGM Pierre-Henri Gouyon, qui je crois n'est pas le pire ennemi de Stéphane Foucart. C’était le 11 septembre dernier, pendant que le bouquin de FHL était peut-être sous presse et que leur conclusion expliquait sans l’ombre d’une preuve que les rationalistes avaient voulu nier le danger de l’épidémie. Si Foucart, Horel et Laurens veulent essayer de commencer à comprendre pourquoi ils n’ont rien vu ni rien compris à ce qui était en train de se passer sous leurs yeux, et comment au bout de 320 pages ils ont pu se retrouver à ce point en complet décalage avec le réel,  je peux les renvoyer par exemple vers cet article de ce blog que j’avais intitulé  Pierre-Henri Gouyon ou l’anxiété à géométrie variable,qui explique un peu tout ça.

Ainsi donc, en cette année 2020, pendant que nos trois compères rédigeaient leur enquête sans queue ni tête sur la « désinformation scientifique », il se produisait sous leurs yeux,avec la campagne  de Didier Raoult et de ses supporters, le pire moment de désinformation et d’offensive antiscience que nous ayons connu  depuis peut-être l’affaire Lyssenko. Une offensive qui non seulement n’a été concoctée dans aucun think tank libertarien, mais qui se revendiquait même de la pureté « sans conflits d’intérêts » (pouf pouf) chère à FHL. Une offensive effectivement partie de l’intérieur de l’institution et d’un authentique climatosceptique (Didier Raoult), une offensive qui a effectivement utilisé internet pour se déployer (via les vidéos youtube de l’IHU, et pas les chaînes de zététiciens). Mais une offensive publiquement assumée et bien plus profonde que les petites manips bidons dans les coulisses dénoncées par le livre, puisque, après s’être fondée sur des études dignes de Séralini, elle a fini, face à la résistance du monde scientifique, par remettre en cause les fondements mêmes de la recherche médicale moderne et de l’administration de la preuve. Véritablement :  une attaque sans précédent depuis un demi-siècle.

Et pendant que tout cela se déroulait sous leurs yeux, dans des proportions absolument gigantesques étant donnée la surmédiatisation liée à l’épidémie, Foucart, Horel et Laurens ne voyaient rien et n’entendaient rien, ils continuaient imperturbablement à préparer le brûlot mouillé contre l’AFIS et les militants rationalistes.

Dans le même temps,  que faisaient les « gardiens de la raison » visés par le livre ?

Et bien ils s’efforçaient de garder la raison, justement, et de défendre la science et ses méthodes face à ceux qui voulaient profiter du contexte de l’épidémie pour la démolir, et face à la meute de fanatiques qui avait trouvé son nouveau sauveur suprême.  Ainsi, sur ce blog, je publiais Chloroquine : liaisons dangereuses entre science, médias et politique ;   Le populisme scientifique, de Mitchourine à la chloroquine ;  Les négateurs de la Covid19 et le mouvement antivaccinal : une alliance malsaine ; Questions à Laurent Muchielli (et à la sociologie conspirationniste)  ), ou  cet autre article sur la dérive conspirationniste du sociologue.
Et pendant que FHL fourbissaient avec Andreotti leur petite campagne minable contre l’AFIS, celle-ci faisait son job et multipliait les ressources pour ceux qui voulaient garder la tête froide et continuer à défendre l’éthique scientifique et la diffusion de connaissances avérées. Parmi ses nombreuses publications, on renverra aux articles suivants :  Essais cliniques : on peut concilier éthique, qualité et urgence même en temps de crise sanitaireLes publications scientifiques à l’épreuve de la pandémie de COVID19 ; La médecine ne relève pas d’un coup de poker ; Hydroxychloroquine ; les recommandations des agences sanitaires et sociétés savantes dans le monde  (vous savez,  toutes ces agences et sociétés dont l’avis sur le glyphosate n’a aucun intérêt aux yeux de FHL, parce qu’elles sont toutes au service des lobbys industriels. Raoult et ses supporters ont joué le même sketch à propos de la chloroquine. Avec le succès que l’on sait),  Le professeur Luc Montagnier ou la rumeur du virus fabriqué dans un laboratoireDidier Raoult contre la méthode scientifique  ; Le protocole thérapeutique à géométrie variable du Pr Raoult, etc. etc.
Et dans le même temps, l’ensemble de la communauté zététique avertissait à la fois sur les dangers de l’épidémie (face aux rassuristes) et sur les dangers de l’abandon des fondements de la méthode scientifique ; ils ferraillaient réellement contre la « désinformation » et les rumeurs propagées notamment par les milieux raoultiens. Pour à la sortie du livre des trois enquêteurs se voir au final accusés d’avoir minimisé le danger de l’épidémie….

Heureusement que ces enquêteurs-là ne sont pas policiers, parce que leur capacité à suivre une fausse piste n’a d’égal que leur talent pour proposer des preuves bidonnées de leurs accusations.
Et surtout, surtout, heureusement que Stéphane Foucart n’est ni procureur ni juge, parce que son rapport à la preuve en matière sanitaire a de quoi inquiéter. En effet, avant Didier Raoult (qui a expliqué que son intuition lui suffisait et que point trop de preuves n’était besoin pour se lancer dans l’administration massive de sa thérapie non testée), Stéphane Foucart avait déjà préparé le terrain, dans ce qui est à l’heure actuelle le pire des textes qu’il ait publiés : cet article d’octobre 2018 intitulé d’une autocitation : « En matière de santé publique, le rigorisme scientifique est une posture dangereuse ».  Il y évoquait une étude qui avait fait dire à bien des médias que l’alimentation bio protégeait quelque part du cancer. Les « gardiens de la raison » et autres scientifiques trop à cheval sur la rigueur (dont les auteurs de l'étude en question !) avaient rectifié en disant que l’on ne pouvait pas dire cela sur la base de cette étude, trop peu probante par elle-même.

Que disait Stéphane Foucart dans ce papier ?

 « Quelques voix, y compris scientifiques, se sont élevées pour relativiser ces conclusions. L’écho donné à ces travaux aurait été excessif : l’échantillon de l’étude serait biaisé, il faudrait attendre d’avoir confirmation du résultat, il ne faut pas affoler les gens, la cigarette et l’alcool sont plus dangereux, une autre étude, britannique celle-ci et publiée en 2014, n’a pas montré de liens entre alimentation bio et cancer en général…

Des biais, il y en aura toujours

Les scientifiques qui interviennent ainsi dans le débat public le font souvent avec les meilleures intentions. Avec, comme étendard, l’exigence de rigueur. Celle-ci est bien sûr louable. Mais, en matière de la santé publique, le rigorisme scientifique est une posture dangereuse. Sur ces questions complexes, la preuve parfaite ne sera jamais obtenue. Il est simplement impossible de mesurer avec un haut niveau de confiance, sur une longue durée, les habitudes alimentaires et les expositions à un grand nombre de contaminants d’une large population d’individus. Des biais, des limites expérimentales, des facteurs non contrôlés : il y en aura toujours.

Faut-il, en l’espèce, attendre de nouvelles preuves ? » 

Evidemment non, selon lui, l’urgence était trop grande, et il était visiblement impératif de se mettre à tous manger bio tout le temps, au nom du principe  de précaution et à la lumière des crises sanitaires précédentes (telles qu’il les voit).

Deux ans plus tard, Didier Raoult remettait le couvert contre le rigorisme scientifique et l’exigence de preuves supplémentaires, au nom lui aussi de l’urgence et de sa grande expérience.

 Et dans les deux cas, les gardiens de la raison ont gardé la raison, dans tous les sens de l’expression

 Et on en est fiers.

Yann Kindo

 

Déclaration d’intérêts

Puisque c’est à la mode et que Foucart, Horel et Laurens jouent à ce petit jeu à la toute fin de leur livre, comme si ça crédibilisait en quoi que ce soit le contenu de celui-ci, je voudrais moi aussi présenter ma déclaration d’intérêts :

A peu de choses près, je n’ai jamais touché de l’argent que de l’Education Nationale, sous la forme de mon salaire de prof. Comme je ne suis plus tout jeune dans le métier, j’ai d’une certaine manière travaillé sous les ordres de Claude Allègre, à l’époque où la gauche nous l’avait imposé comme ministre de l’Education Nationale. Doit-on du coup voir en moi un climatosceptique ?

Le peu de choses restant correspond à quelques mois de travail en usine ou dans les champs lorsque j’étais ado et que je voulais me payer une guitare électrique ou des vacances. Je dois préciser ici que parmi ces boulots d’étudiant, j’ai bossé pendant quelques semaines à la cokerie de Carling, qui m’avait à ce titre rémunéré : peut-être cela fait-il de moi un lobbyiste libertarien au service de l’industrie du charbon.

Parfois, je perçois quelques dizaines d’euros quand on fait plusieurs concerts avec mon groupe de rock, mais franchement ça ne rembourse même pas les frais d’essence pour les répètes.

Malgré toute mon abnégation à son service depuis des années et ma capacité étonnante à tenir le même discours qu’elle, la firme Monsanto ne m’a toujours pas versé un centime.

Médiapart ne m’a jamais non plus jamais versé un seul centime pour tous les remarquables articles que je leur fournis via ce blog, et qu’ils essaient de ne surtout pas mettre en avant. Pourtant, les mauvaises langues disent que si j’étais payé à la ligne, je serais depuis longtemps millionnaire.

Par contre, je précise qu’en sens inverse je paie des cotisations à des organisation trotskystes depuis pile 30 ans, ainsi qu'à mon syndicat depuis que j’ai intégré l’Education Nationale, et évidemment à l'AFIS depuis un paquet de temps.

 

 

 

 

 

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