Enfants en danger à la télé

France 3 a diffusé un documentaire sur les enfants placés : s’il soulève de réelles questions, il reste conçu bien davantage pour faire de l’audience que pour approfondir sérieusement un vrai sujet social. Présentation critique du film et du débat qui suivit.

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France 3 a diffusé le 27 janvier, dans le cadre de l’émission Pièces à conviction, un documentaire de Sylvain Louvet : Enfants placés : que fait la République ? Réalisateur d’un précédent documentaire diffusé il y a tout juste deux ans, Enfants placés, les sacrifiés de la République, il revient sur ce qu’il avait alors filmé et essaye de montrer ce qui a éventuellement changé depuis. Tout d’abord, il s’attribue la paternité de la création d’un secrétariat d’État à la protection de l’enfance quelques jours après la diffusion de son précédent documentaire. Lyes Louffok, ancien enfant placé, déjà présent dans le premier documentaire, qualifié de « porte-voix des enfants placés », abonde dans ce sens. Il est dit que le film, en janvier 2019, a provoqué un « électrochoc » jusqu’au plus haut sommet de l’État, une scène tournée en caméra cachée au Foyer d’Eysines (Gironde) aurait provoqué un « séisme ». Des députés ont cité ce film accusateur lors d’interventions à l’Assemblée Nationale.

Dans le premier documentaire, on pouvait relever une recherche permanente du sensationnel et constater une certaine méconnaissance du sujet (sur le rôle des juges complétement absents alors qu’ils décident la grande majorité des placements, sur les actions sociales et éducatives, dites en milieu ouvert, auprès des familles au cœur de la protection de l’enfance, et donc des missions de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) mais totalement négligées, sur les travailleurs sociaux n’existant que s’ils se comportent mal avec les enfants, sur la formation des assistantes familiales manifestement ignorée). Au niveau des méthodes, le réalisateur utilisait la caméra cachée, particulièrement attractive pour faire le buzz sur une émission (d’ailleurs, il a, pour ce film, décroché le prix « coup journalistique » du magazine CB News, en 2019).

Dans le film présenté mercredi, il semble qu’un effort ait été fait, prenant en compte certains oublis : deux juges sont interviewés (Sébastien Carpentier et Anaïs Vrain, du tribunal de Nanterre, Hauts-de-Seine), les travailleurs sociaux sont moins dans le collimateur, le réalisateur va même au-devant d’eux lors d’une manifestation… mais c’est pour filmer Lyes Louffok avec un porte-voix haranguant les éducs, pas pour les mettre en cause mais pour critiquer vertement le Conseil Départemental des Hauts-de-Seine. Certains passages cherchent ostensiblement à provoquer l’émotion. Pas de caméra cachée, le réalisateur filme à visage découvert, peut-être aussi parce que ses interlocuteurs, le plus souvent, préfèrent montrer les choses que de prendre le risque d’une caméra cachée ou d’être vilipendés pour avoir refusé d’être filmés.

Il y a une sorte de concurrence entre les chaînes : sachant que le sujet de l’enfance malheureuse fait pleurer dans les chaumières et donc favorise l’audimat, les chaînes rivalisent. Le mois de janvier est devenu un rituel : après le documentaire de 2019, qui a fait un tabac dans les médias, manifestement France 3 envisageait de récidiver dès fin janvier 2020 (l’essentiel du film était tourné), mais la chaîne a été brûlée sur le poteau par M6 (Mineurs en danger : enquête sur les scandaleuses défaillances de l’aide sociale à l’enfance, 19 janvier 2020, conçu en gros sur le même modèle) et aussi par France 2, avec Bouche cousue (18 novembre 2020), où est filmé un juge des enfants attentionné, un peu comme Sébastien Carpentier : même parti pris consistant à se concentrer sur le juge, présenté comme exceptionnel, et à totalement négliger le travailleur social présent, à peine visible, et flouté. On sait qu’il « suit » la situation : suivre, ça veut dire quoi ? On ne le saura pas.

La projection des Enfants placés : les sacrifiés de la République (2019) avait été suivie d’un débat à la fin duquel Myriam, ancienne enfant placée, avait lancé un appel, espérant être reconnue par l’assistante familiale qui l’a prise en charge jadis (de 11 mois à 7 ans), afin de retrouver ses frère et sœur. J’avais noté dans mon article que cette demande était émouvante mais également choquante : « comment est-il possible qu'il lui faille profiter de cette émission en direct pour formuler une telle demande ? Il lui est impossible d'obtenir du service de l'ASE concerné les renseignements nécessaires ? » Il est vrai qu’elle précisait que l’Aide Sociale à l’Enfance l’avait exclue au moment même où elle atteignait 18 ans, et qu’elle avait ensuite galéré de nombreuses années, vivant à la rue. Peut-être n’avait-elle pas le cœur à frapper à la porte de l’ASE.

Comme il fallait s’y attendre, le dernier documentaire, diffusé le 27 janvier, débute justement par une jeune femme marchant dans la rue, gros plan sur ses rouges talons aiguille. C’est Miriame (ainsi désormais prénommée par le sous-titrage), elle se rend en train retrouver sa famille d’accueil, car il y a deux ans, elle a été reconnue et France 3 a été contactée. On nous dit que la Tata (Hélène, 70 ans) ignorait que Miriame allait lui rendre visite, dans une scène style Perdu de vue de Jacques Pradel. Hélène explique à Miriame, qui lui exprime une affection débordante, qu’elle était « placée provisoire » et que sa mère l'a reprise : « priorité aux parents, ma pauvre ». Miriame retrouve également Joël, autre enfant placé, « frère d’adoption », qui est justement là lors de la rencontre.

Sébastien Carpentier et Anaïs Vrain, juges des enfants à Nanterre. Sébastien Carpentier et Anaïs Vrain, juges des enfants à Nanterre.
Sébastien Carpentier, juge des enfants, parle aux enfants avec douceur, parvenant à leur faire exprimer ce qu’ils ressentent sans influencer leurs réponses. Le commentaire off explique les raisons de la mesure de placement de ces enfants, avec des phrases moins à l’emporte pièces que lors du premier film : « si la règle est de privilégier le lien avec les parents, les juges doivent parfois décider d’éloigner les enfants pour les protéger ». Interrogé pour savoir si les carences éducatives touchent particulièrement une classe sociale, le juge s’insurge : « c’est tout le monde ». Réponse politiquement correcte, car la réalité des dossiers d’un cabinet de juge, pour bien des raisons, est loin de relever de la mixité sociale.

Lorsqu’un père dit se méfier des foyers, la juge Anaïs Vrain estime qu’« il est en phase avec la réalité et qu’il a raison de poser ces questions-là » : « aujourd’hui, il y a des conditions dans certains foyers ou les conditions d’organisation de l’ASE qui nous font renoncer à des placements à des moments parce qu’il semble que ce sera pire que si on les prononçait ». Mais elle rassure, le but du placement c’est toujours de protéger. Commentaire off : « être contraint de choisir la moins pire des options ».

Le réalisateur retourne au foyer pour enfants d’Eysines (CDEF), il est autorisé à filmer. Le nouveau directeur Franck Bottin ne cache pas que les images en caméra cachée ont eu un impact terrible (un « tsunami ») tout en précisant, avec une pointe critique à fleuret moucheté, que « la limite de l’exercice c’est de croire que ce que l’on montre en images est représentatif de l’ensemble des agents qui travaillent au CDEF ». L’image de l’encadrant (pour ne pas dire éducateur puisque les personnels étaient souvent recrutés sans diplômes) frappant un enfant sur un canapé, à coup de coussin ou d’oreiller, passe en boucle. Me vient en mémoire ce proverbe russe ou tibétain : « voir une fois vaut mieux qu’entendre cent fois ». C’est sans doute un principe de télé-réalité : car la scène, selon moi, la plus terrible était celle où le dit encadrant confiait, visage caché, qu’il savait frapper sans laisser de traces !

Sylvain Louvet veut absolument savoir ce qu’est devenu cet encadrant, n’obtient pas de réponse précise et conclut, par une quasi-lapalissade, que ce type de comportement ne devrait pas se reproduire s’il y a un « meilleur recrutement avec des éducateurs diplômés ».

Il évoque le problème majeur que rencontrent les foyers d’urgence : le sureffectif. Cela était évident dans son premier documentaire, mais il ne le disait pas. Le foyer d’Eysines a solutionné le problème en créant, dans des maisons de ville, 9 mini-foyers avec six jeunes. Le reportage livre les explications d’une éducatrice : pour chaque maison, 8 éducateurs, une maîtresse de maison, trois gardiens et une psychologue se relaient jour et nuit. On imagine combien le Conseil Départemental de la Gironde a été boosté par le tsunami : moyens financiers énormes, il a investi 10 millions d’euros (« le prix de la sécurité »). On nous dit que la violence a baissé.

Sylvain Louvet poursuit son enquête : un enfant avait été violé, est-ce que son agresseur est toujours dans le foyer ? Il interroge Emmanuelle Ajon, présidente de la commission des affaires sociales de la Gironde : ils sont toujours dans le même foyer mais sont séparés. Aucun établissement ne veut du gamin agresseur. Que faire ? Interrogée pour savoir s’il y a d’autres agressions, elle répond qu’elle ne peut garantir le risque zéro.

Emmanuelle Ajon était déjà présente dans le premier film : elle expliquait le manque de moyens, en particulier en psychiatrie, elle interpellait l’État. Le réalisateur concluait : « tout le monde se renvoie la balle, c’est désespérant ». Elle avait été d’autant plus prise dans la tourmente qu’elle était aussi sur le plateau du débat qui avait suivi. Elle avait dû s’expliquer, y compris face à une Françoise Laborde déchaînée, ancienne présentatrice star de France 2, retraitée, qui tentait de convaincre les téléspectateurs qu’en matière d’enfance maltraitée elle en connaissait un rayon. Emmanuelle Ajon avait décrit ce qu’elle tentait de mettre en place, y compris un conseil départemental des jeunes de la protection de l’enfance. Suite à mon article critique sur ce documentaire, elle m’avait écrit : « merci de ces explications de fond qui permettent de poser les réalités .... ». On apprenait en décembre avec stupéfaction qu’elle avait été emportée par une maladie foudroyante (ce qui est précisé dans le film).

Cercle Boma

On assiste à une prise de parole le 27 janvier 2020 de Lyes Louffok au Cercle Boma, dans le cadre d’une grande soirée « des acteurs du changement ». 2000 participants [1500 participants dit le site de Boma] et 15 « thinkers » et « doers » (penseurs et faiseurs). C’est une sorte de Rotary, de « communauté locale et globale », philanthrope, financée par Bouygues, BNP, Sanofi, Engie et la MAIF. Lyes Louffok, l’un des doers, est présenté comme se consacrant à « la plus belle cause, puisqu’elle touche à l’enfant ». Il parle debout, sans notes, déroule son histoire, dramatique.

Je suis allé voir sur le site de Boma une vidéo bien plus longue. Lyes Louffok sensibilise la salle en insistant sur des stats lapidaires : deux enfants mourant sous les coups de leurs parents chaque semaine, trois enfants violés « à la fin de cette soirée », Fantine plaçant Cosette [chez les Thénardier], la plus célèbre des enfants placés. Les enfants ne sont pas protégés dans ce pays. Il finit sur cette statistique (de l’Insee) qui lui tient à cœur, même si elle mériterait d’être vérifiée : un SDF sur quatre serait un ancien enfant placé. Et cette autre : 70 % des enfants sortiraient de l’ASE sans diplôme (source inconnue). Il ajoute que 340 000 enfants sont placés (ce qui est faux, et Lyes Louffok le sait plus que quiconque : c’est le nombre total d’enfants « pris en charge » par l’ASE, y compris suivis à domicile, les enfants placés représentant 52 % de ce nombre).

Il conclut sur les propositions de l’association Repairs ! qu’il anime : contrôle des foyers et des familles d’accueil avec un fichier national des agréments. Et « renationalisation de la protection de l’enfance, fonction régalienne de l’État ». Ce qui est un vrai projet politique, même s’il fait preuve d’une grande naïveté, l’État n’ayant pas montré une plus grande capacité jadis à assurer une cohérence d’ensemble du dispositif. Un réinvestissement de l’État en vue d’assurer effectivement des contrôles plus systématiques et de coordonner le tout, avec des impulsions et incitations, est possible sans pour autant détacher cette mission des autres actions sociales auxquelles elle est bien souvent liée.

Après son intervention, Lyes Louffok est ovationné et interrogé par une assistance huppée qui a retenu que « les éducateurs sont dépassés et parfois maltraitants ». Lyes Louffok décrit le travail de concertation qui a été mené avec Adrien Taquet le secrétaire d’État, qui a trahi ses promesses, puisque le gouvernement a refusé de rendre obligatoire le suivi des jeunes majeurs étant passés par l’ASE et a même exigé qu’ils seraient accompagnés après 18 ans, jusqu’à 21 ans, et même 25 ans, que s’ils ont été au préalable pris en charge durant 18 mois au cours des deux années précédant leur majorité. Et de conclure que jamais la protection de l’enfance a autant régressé en un an (en réalité, ce projet est resté en stand by, et n’a pas été à ce jour intégré au Code de l’action sociale et des familles).

A la sortie, Gad Elmaleh, tout ému, commente : « il a la puissance des gens vrais qui ne vous prennent pas en otage » et qu’il peut être « un repère pour des jeunes qui ont vécu des choses difficiles ». On nous dit que « le jeune homme enchaîne les conférences ». D’ailleurs, son témoignage dans l’émission il a deux ans « a déclenché une prise de conscience collective ». Le jeune homme abonde : il a reçu une « avalanche » de messages (l’un d’eux dit : « nos vies comptent ») y compris de Brigitte Macron. Comme un haut-commissaire doit être nommé, Lyes Louffok réclame qu’il le soit au plus vite, et la bonne fée de l’Élysée lui annonce que ce sera un secrétaire d’État et qu’elle fera le maximum pour qu’il soit nommé « dans les semaines à venir ». Si le documentaire ne se préoccupe pas de savoir à quel titre Madame Macron prend un tel engagement, il nous explique bien que l’électrochoc, le séisme ou l’avalanche ont eu pour effet immédiat une nomination d’un secrétaire d’État, Adrien Taquet, par le premier ministre. Et tant pis si l’on sait par ailleurs que Lyes Louffok avait été contacté avant l’émission par Adrien Taquet… pour lui demander conseil sur la protection de l’enfance avant d’être officiellement nommé ! Aujourd’hui, il lui reproche de n’avoir rien fait pour les enfants, « parfois à 13 ans », « parqués dans des hôtels ».

"Placés" dans des hôtels sordides

C’est alors qu’on a droit à des gros plans sur les échanges Sms entre Sylvain Louvet et Lyes Louffok : ce dernier annonce au premier qu’il devra faire « un autre docu ». En effet, le 12 décembre 2019, Jess, un jeune de 17 ans, placé à l’ASE depuis l’âge de 13 ans, a été tué par un autre adolescent, alors qu’ils étaient hébergés dans un hôtel de Suresnes, qui logeait 30 jeunes de l’ASE. Alors que 7 à 10 000 mineurs sont hébergés dans des établissements hôteliers (sur 162 000 enfants placés, dont 148 000 sous la responsabilité directe de l'ASE), une longue partie du film sera consacrée à cette tragédie, avec cette façon habituelle de généraliser à partir d’un acte isolé.

Le film ne dit à aucun moment que, face à la question des mineurs non accompagnés (MNA, mineurs étrangers isolés), des Départements ont fait appel aux hôtels. La seule personne qui le dit c’est une vice-présidente du CD92, refusant de répondre au journaliste, qui la poursuit à la manière d’Élise Lucet. Les mineurs étrangers sans famille sur le territoire sont protégés par la loi française, comme tout mineur en danger. Quelques autres mineurs, non MNA, sont également envoyés dans des hôtels, ce qui était le cas de Jess. Cette explication n’enlève rien au fait que les conditions d’accompagnement, dans un tel contexte, sont quasiment nulles (comme le film le montre, tout en n’expliquant jamais pourquoi certains mineurs, MNA ou pas, peuvent se retrouver ainsi, livrés à eux-mêmes, dans des hôtels) et que ce genre de solution, parfois dans des hôtels sordides, avec des gérants ayant des pouvoirs d’autorité sur les jeunes, est le plus souvent inacceptable. Les explications d’un cadre ASE, flouté et embarrassé, sont lacunaires. Le Département des Hauts-de-Seine qui, comme chacun sait, est un des plus riches de France, aurait pu mettre le paquet pour créer des établissements d’accueil. L’élue prétend que l’hébergement en hôtel est une solution provisoire pour faire face à l’afflux de jeunes, pourtant certains y restent longtemps, parfois trois ans (Jess y était depuis 8 mois).

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Des éducatrices filmées avec leur accord mais floutées, par crainte des représailles institutionnelles, critiquent le Département, mettant en cause la réduction des moyens (dans un lieu d’accueil, l’encadrement éducatif est passé de 12 à 4) : les jeunes (600 soit 1/3 des enfants placés dans ce département) sont seuls, pas suivis, ce qui peut conduire à un tel drame. Par ailleurs, des travailleurs sociaux nombreux manifestent devant le Conseil Départemental. Ils crient leur révolte, mais la caméra se pose surtout sur Lyes Louffok, venu les haranguer avec un porte-voix, évoquant les suicides de mineurs placés, la prostitution et cet enfant poignardé : « nous n’en pouvons plus, on est de la chair à canon et quand on dénonce on ne nous entend pas ». Il met en cause les élus. Le Président du Département (Patrick Devedjian, LR, mort en mars 2020 du Covid au tout début de la crise sanitaire) dément la réduction des moyens, dédouane les travailleurs sociaux (« ils ont fait leur travail »), estimant que « c’est un drame absolu ».

Catastrophe sanitaire et sociale prévisible

Les deux juges qui apparaissent dans ce reportage se plaignent du Conseil Départemental : des mesures judiciaires prises ne sont pas respectées (droit de visite non mis en œuvre, placements non exécutés). Quand ils précisent dans leur jugement d’assistance éducative que, pour tel jeune, ils s’opposent à un placement en hôtel, l’ASE y procède quand même (ce qui a contrario laisse entendre que parfois ils n’y sont pas défavorables). Anaïs Vrain parle de « toute puissance de l’institution qui ne rend pas de compte aux juges ». Elle lâche, livrant sa forte inquiétude : «ce qui se prépare dans le Département des Hauts-de-Seine c’est une catastrophe sanitaire et sociale d’ampleur, il y aura d’autres morts, d’autres estropiés, le Département sera responsable ».

Sylvain Louvet a récupéré les ordonnances judiciaires de placement de Jess et de son jeune meurtrier : le premier était en grande difficulté et le second aurait dû « être placé en lieu neutre ». Il en déduit que le meurtrier n’aurait jamais dû se retrouver en hôtel, malgré l’ambiguïté de la formule.

Escapade en Suisse 

Soudain, après avoir lâché que « des enfants de parents violents abandonnés par l’État, ce n’est pas qu’en France », le documentaire nous entraîne en Suisse ! Pour évoquer quoi ? Le fait que « durant près d’un siècle, des dizaines de milliers d’enfants ont été retirés à leur famille, enfermés dans des orphelinats, exploités par des familles paysannes, battus, violés ». Au début des années 2000, les victimes se mobilisent et le 11 avril 2013 Simonetta Sommaruga, « ministre de la justice », s’excuse publiquement.

En réalité, cette affaire est dénoncée depuis bien plus longtemps, ce que le film ne dit pas. Les premières excuses publiques datent de 1986. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer plusieurs fois la Pro Juventute, omniprésente dans le placement des enfants suisses, visant particulièrement les Yéniches (semi-nomades d’Europe, possédant une langue propre). Le président-fondateur de cette association, ancien colonel, impliqué pendant la guerre pour ses amitiés nazies, ses conceptions eugénistes et ses collectes d’argent auprès d’industriels suisses dès 1923 en faveur d’Hitler, restera en fonction à la Pro Juventute jusqu’à sa mort en 1959 ! Toutes ces pratiques d’enlèvements d’enfants (certains étaient adoptés) le furent avec la bénédiction des Églises.

Le film aurait pu dire ce qu’il en fut en France même : enfants enlevés à leur mère par des associations catholiques et donnés à des familles adoptantes, sans aucune trace dans les archives, et ce jusque dans les années 50 ; ou les enfants de La Réunion retirés à leurs familles et « déportés » en métropole. Mais il n’y fait même pas allusion. Ou ce qui s’est passé en Irlande, alors que le premier ministre vient de présenter aussi ses excuses début janvier envers tant d’enfants placés dans des institutions religieuses, dans des conditions atroces.

Mais ce qui importait pour le documentariste c’était de rencontrer Guido Fluri, un multimillionnaire suisse, ancien enfant placé, et surtout de nous annoncer que le « philanthrope » a invité… Lyes à le rencontrer dans sa somptueuse villa au bord du Lac des Quatre Cantons ! Guido Fluri raconte son histoire, placé parce que sa mère était célibataire ce qui était mal vu. Ayant réussi dans l’immobilier, devenu riche, il achète carrément le bâtiment dans lequel était installé ce foyer, tenu par des religieuses, car pour lui « c’était essentiel pour [sa] reconstruction », de créer « ce lieu de commémoration, ici en Suisse ». Lyes Louffok aurait plutôt réduit « en tas de cendres » le foyer où il a vécu, s’il avait pu le racheter. Et la voix off d’outre-tombe parle de « foyer de l’horreur », considérant que Guido Furi a connu l’enfer, comme Lyes. Il a provoqué une grande mobilisation, «une initiative populaire », ayant recueilli 110 000 signatures, et un plan d’indemnisation.

Les anciens enfants placés témoignent : ils se sentaient coupables de ce qu’ils avaient vécu, de la cruauté subie, et cette reconnaissance a été un grand soulagement. Le commentaire souhaite qu’on n’oublie jamais « cette histoire suisse où les enfants placés étaient parfois traités comme des esclaves », constatant que les récits des victimes résonnent « avec ceux que nous avons entendu en France ». Le multimillionnaire souhaite à Lyes Louffok la même réussite. La Suisse a mis 40 ans pour reconnaître ses erreurs. Dans une interrogation qui semble ne pas hésiter à vouloir assimiler le droit à réparation revendiqué par d’anciens enfants placés suisses, ayant été exploités et victimes de brutalités systémiques, à ce qu’est l’ASE depuis une cinquantaine d’année : « la France s’excusera-t-elle un jour publiquement pour toutes ces souffrances infligées aux sacrifiés de la République ? ».

 

Débat :

Le débat est animé par Virna Sacchi. Je ne reprends pas ici ce qui a déjà été dit dans le film.

Il y a deux ans, le ministère n’avait pas daigné venir sur le plateau (Agnès Buzyn en avait pris pour son grade). Cette fois-ci, Adrien Taquet, secrétaire d’État chargé de l’Enfance et des Familles depuis juillet 2020 (après avoir été un temps chargé uniquement de la Protection de l’Enfance lors de sa nomination en janvier 2019), est présent : il explique que « la nomination d’un secrétaire d’État marquait le retour de l’État ». Sans préciser que c’est Emmanuel Macron himself qui avait réduit le rôle de coordination et d’incitation d’un ministère (même si, pour être honnête, la fonction, diluée il est vrai, était assurée par Christelle Dubos, ancienne travailleuse sociale, chargée des questions sociales et des politiques familiales).

Marcel Rufo et Adrien Taquet Marcel Rufo et Adrien Taquet
Adrien Taquet a facile de préciser que ce qui se passait en Suisse (« des enfants ont été vendus à des paysans, des mères ont été stérilisées ») n’a rien à voir avec ce qui se passe en France, « ni les 40 000 assistantes familiales, ni les travailleurs sociaux de l’Aide Sociale à l’Enfance, ni les grandes associations (Croix-Rouge ou Apprentis d’Auteuil) ne sont dans ce système-là, esclavagiste ».

Marcel Rufo, pédopsychiatre médiatique, est un peu là comme Boris Cyrulnik il y a deux ans, pour faire consensus. Ses interventions insistent sur la nécessité des suivis psychologiques et du développement de la psychiatrie infantile, quitte à ne pas être toujours en phase avec ce qui vient d’être dit. Il rappelle cependant l’attachement des enfants, le plus souvent, à leurs parents défaillants. Et de raconter le cas d’une fillette qui lui avait confié : « tu sais ma maman est une sorcière, mais il vaut mieux une maman sorcière que pas de maman du tout ».

À la question rituelle et naïve de Virna Sacchi « est-ce que vous dormez bien la nuit ? », la juge Anaïs Vrain, qui était dans le film et est présentée comme membre du syndicat de la magistrature, répond : « c’est le métier que j’ai choisi ». Et oui, difficile de faire entendre aux profanes que les professionnels qui travaillent dans le secteur de la précarité ou de l’enfance en danger savaient qu’ils et elles seraient confrontés à des situations douloureuses. Et que si l’on dort mal la nuit, bien souvent, c’est moins pour les drames rencontrés que pour les dysfonctionnements institutionnels qui soit les favorisent soit n’aident pas à les atténuer.

Lyes Louffok rappelle que sa mère était malade mentale, sous tutelle, et qu’elle n’aurait jamais dû conserver l’autorité parentale. Dans son cas particulier, il a vraisemblablement raison. Ainsi que lorsqu’il interpelle sur des placements relevant de l’assistance éducative (sans retrait de l’autorité parentale donc avec des droits importants maintenus aux parents) et qui durent 18 ans. Il précise à juste titre qu’il peut exister des retraits partiels de l’autorité parentale, modalité qui pourrait être davantage utilisée dans les cas d’incapacité totale des parents. La juge estime que sur le maintien des liens, il ne peut y avoir de position tranchée, on ne peut généraliser : « c’est de la dentelle », c’est du cas par cas, tout dépend de la nature de ces liens.

La loi de mars 2016 incite à réviser régulièrement les situations des enfants délaissés afin qu’il soit procédé éventuellement à des abandons plus précocement. Évoquant cette loi, qui faisait suite à de nombreux travaux, Lyes Louffok s’en attribue la paternité (« on a fait voter cette loi »), comme l’avait fait Sophie Blandinières, la plume de son livre, lors d’une interview : « je pense notamment à Lyes Louffok pour qui j’ai écrit L’enfer des foyers et qui a déclenché une loi sur la protection de l’enfance ».

« Le primat du lien biologique »

Adrien Taquet, quant à lui, sacrifie au discours médiatique : il y aurait selon lui des positions professionnelles « très idéologisées », comme ce « primat du lien biologique » défendu « par des travailleurs sociaux, des juges ». Il annonce que le curseur a été modifié avec la loi de 2007 et celle de 2016 : suite à cette dernière, les juges procèdent à 300 retraits de l’autorité parentale par an. Il ne dit pas que si ce nombre s’était stabilisé entre 150 et 200 par an dans les années 2010, il avait été de 400 en 1990. Il regrette que le taux d’adoption soit autour de 0,5 %, sans préciser ce que signifie ce chiffre. Il semble vouloir dire que sur l’ensemble des enfants placés, très peu font l’objet d’une adoption (effectivement le nombre est 750 sur un total de 170 000 enfants placés). Il constate que le taux est bien supérieur en Angleterre, pour soudain s’apercevoir que ce n’est pas le bon exemple (en effet, le système anglais est régulièrement dénoncé pour avoir procédé à des retraits intempestifs d’enfants en vue d’adoption). Il cite alors le cas du Canada qui serait à 5 % : il semble qu’il pensait au Québec (qui a instauré tardivement le principe d’une déchéance de l’autorité parentale et autorise désormais quiconque à demander une déchéance qui sera prononcée sur décision d’un tribunal). Mais cet échange sur le taux d’enfants adoptés sonne comme un aveu : c’est considérer que la question de l’adoption serait posée dès qu’un enfant est accueilli chez une assistante familiale ou en établissement. Or il n’en est rien, c’est une mesure de protection, d’ailleurs parfois prise à la demande des parents, en tous cas avec leur accord, pour une durée variable mais avec des liens maintenus. Quand Adrien Taquet parle d’idéologie, il fait l’impasse sur la loi elle-même, car le primat du lien d’un enfant avec sa famille relève des lois françaises et de la Convention internationale des droits de l’enfant.

Anaïs Vrain défend le principe d’un avocat pour défendre les enfants au civil (alors que c’est obligatoire au pénal). Adrien Taquet, qui précise que 95 % des mineurs hébergés dans des hôtels sont des mineurs non accompagnés (étrangers isolés), annonce que l’hébergement en hôtel va être interdit et qu’une loi va prévoir des normes, des taux d’encadrement afin d’éviter les inégalités territoriales.

En duplex, Thomas Willot, éducateur spécialisé à l’ASE du département du Nord, adhérent du syndicat Sud, rend compte d’une lutte des professionnels suite à des suppressions massives de postes. La lutte a fait cesser l’hémorragie. Il tente de montrer les aspects positifs du métier et du secteur de la protection de l’enfance, note qu’il n’y a aucun jeune hébergé en hôtel dans son département, mais dit son inquiétude sur les solutions de placement qu’on ne trouve pas, sur les assistantes familiales de moins en moins nombreuses, sur l’usure professionnelle et sur les jeunes éducateurs recrutés en CDD qui mettent fin eux-mêmes à leur contrat. Il va de soi que si un jour un documentaire sérieux est réalisé sur l’ASE, il faudra donner réellement la parole à celles et ceux, comme lui, qui sont au front.

Virna Sacchi croit nécessaire de préciser que « la grande majorité des éducateurs sont impliqués, comment leur redonner la foi ? ». Adrien Taquet : en réformant l’ASE et « avec la formation initiale » (tarte à la crème).

Lyes Louffok ne parle pas cette fois-ci de renationalisation de la protection de l’enfance, mais d’une agence de contrôle des établissements. Le secrétaire d’État lui rétorque qu’il a mobilisé les préfets et qu’il a été procédé à des retraits d’agréments. Il ajoute qu’il va créer un fichier national des assistantes familiales (ce que Lyes Louffok réclame depuis longtemps) et revaloriser ce métier. Il rappelle que pendant l’état d’urgence sanitaire il a pris une mesure pour que les jeunes de l’ASE ne soient pas radiés lorsqu’ils atteignent 18 ans, et il annonce que la totalité des jeunes de l’ASE se verront proposer un accompagnement vers l’emploi par la Mission Locale, une allocation de 500 € et un accès au taux le plus élevé des bourses.

On assiste alors à une passe d’armes entre l’ancien enfant placé et le chargé de com devenu ministre. On sait que Lyes Louffok, qui ne craint pas d’entrer dans ces enjeux de pouvoir, aurait préféré que son amie Perrine Goulet, députée LREM, ancienne enfant placée, qui visait le poste, soit nommée secrétaire d’État. Il accuse vertement Adrien Taquet d’avoir trahi : « vous nous avez menti, je sais que vous nous mentirez ». Adrien Taquet s’offusque d’être ainsi traité de menteur. Grosse tension sur le plateau, Virna Sacchi doit les faire taire pour rendre hommage à Emmanuelle Ajon, clore l’émission et rappeler que ce soir c’était le dernier numéro de Pièces à conviction qui existe depuis 20 ans (en effet France Télévisions concentre désormais toutes ses émissions d’investigation sur France 2)  .

Il y a fort à parier que les télés continueront à diffuser des documentaires qui font pleurer Margot (Le Figaro présentait le documentaire en ces termes : Enfants placés, le martyre continue sur France 3). La parole de Lyes Louffok doit être entendue, mais ce qu’il a vécu est son histoire personnelle, il ne peut prétendre être représentatif des situations en général (on sait qu’il a critiqué sévèrement le film de M6 de janvier 2020… qui ne l’avait pas consulté). Certes, il reçoit des témoignages de nombreux enfants placés ou anciens enfants placés qui le considèrent peut-être comme leur porte-voix, mais l’approche consistant à se comparer à Cosette et à proclamer qu’à l’ASE « on a subi des sévices barbares », si cela fonctionne auprès de citoyens qui ont besoin de se rassurer sur leurs propres capacités à être de bons parents (face à d’autres qui seraient tortionnaires ou à cette méchante DASS), il n’est pas exclu qu’à terme ce soit contre-productif. En effet, si cette vision misérabiliste convient tout à fait à certains documentaristes, car conforme aux attentes des programmateurs de télé, elle est récusée pas seulement par de nombreux professionnels du secteur qui y voient une présentation simplifiée sinon simpliste, malheureusement sans impact réel, mais par beaucoup d’anciens enfants placés dont le vécu ne correspond pas à cette noirceur permanente.

. Jhon Rachid, comédien et humoriste, qui a passé son enfance en foyer dont il a rendu compte positivement, a un jour commenté : « c’est certain, le négatif fait vendre. Plus on va être négatif, plus on va être mauvais, plus ça fait parler ».

. Hamza Bensatem, président de l’Adepape (association départementale d’entraide des personnes accueillies en protection de l’enfance) des Bouches-du-Rhône, écrivait au lendemain de l’émission de France 3, ce 28 janvier :

« Une fois de plus, le système de la protection de l’enfance est pointé du doigt. Une fois de plus, les enfants accueillis à la protection de l’enfance se retrouvent de nouveau stigmatisés. Une fois de plus ce reportage ne porte ni regard ni intérêt aux nombreuses réussites post-placement des enfants, comme si l’échec était l’unique issue. Or, ces succès de vie sont un exemple fort qui encourage les « ex-accueillis » sur le chemin de la réussite personnelle. »

Pour en savoir plus :

. Documentaire et débat visibles en replay jusqu'au 28 mars 2021 : ici.

. « Enfants placés : les hôtels des Hauts-de-Seine », Arthur Porto, sur blog Mediapart, 29 janvier.

Sur le blog Social en question :

. Enfance en danger : entre dure réalité et recherche d’audience, 22 janvier 2019. Des salariés encore en poste m’avaient écrit, suite à cet article commentant ce film, pour exprimer leur désarroi, face à la situation des personnels et des jeunes accueillis (ils avaient lancé une pétition pour être entendus, se dénommant eux-mêmes Les sacrifiés de la République).

. Effervescence autour de l’enfance en danger, 7 février 2019.

. Défaillances de l’ASE et des documentaires, 22 janvier 2020.

. « Bouche cousue » ou la parole aux enfants, 20 novembre 2020.

. Mal traiter l’enfance, 24 décembre 2020.

 

Billet n° 599

  Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et .

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

 

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