Mal traiter l’enfance

Nativité oblige, les médias mais aussi les chercheurs se penchent sur l’enfance. La presse se fait l’écho d’une étude qui tendrait à démontrer que le nombre d’enfants hospitalisés pour maltraitance a considérablement augmenté pendant le confinement. Quitte à faire dire aux chiffres…

Plusieurs médias ont fait leur B.A., consacrant à la veille de Noël un sujet à l’enfance, si possible malheureuse. De son côté, Loopsider a diffusé deux vidéos sur l’enfance, et hier soir France Inter a consacré un Téléphone sonne aux secrets de familles. Par ailleurs, une étude d’une équipe scientifique du CHU de Dijon en lien avec le Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations Paris-Saclay de l’Inserm, a été révélée par le Monde, ce mercredi 23 décembre. Elle est destinée à être publiée dans une revue américaine : elle conclut que « les hospitalisations des moins de 5 ans pour violences ont bondi de 50 % en mars et avril », pendant le premier confinement et sur l’ensemble de la France. L’article du Monde a été repris par d’autres médias dont Europe 1, RTL, Elle.

[Image d'illustration sur le site de "Elle" © HRAUN / iStock] [Image d'illustration sur le site de "Elle" © HRAUN / iStock]
Je suis prêt à admettre que les conditions du confinement puissent entraîner des tensions dans des familles et, dans certaines d’entre elles, carrément de la violence. D’ailleurs, le service national d’accueil téléphonique de l’enfance en danger, gestionnaire du 119, a constaté une hausse de 56,2 % du nombre d’appels entrants par rapport à l’année précédente. Il ne s’agissait pas tous d’informations préoccupantes concernant des mineurs en danger ou en risque de danger : mais le nombre de celles-ci, transmises aux départements chargés de les traiter, éventuellement de saisir le juge des enfants, s’est accru de 30,4 %. Pour avoir une vue réelle, il faudrait réaliser une étude générale auprès des conseils départementaux (aide sociale à l’enfance), que l’ADF (Assemblée des Départements de France) pourrait coordonner, ce qu'elle ne fait pas.

Mais en ce qui concerne l’étude précitée, j’aurais plutôt tendance à me méfier, tellement certains se sont précipités dès le premier jour de confinement pour dire que les enfants seraient forcément tabassés par leurs parents.

Que dit l’étude : que le taux d’enfants maltraités (sur le nombre d’enfants hospitalisés) est passé de 0,053 % (en 2017) à 0,073 % cette année. Sauf que le nombre total d’enfants hospitalisés a baissé de 30 % sur la période par rapport aux années précédentes (l’étude le précise elle-même). Mais elle établit ses commentaires (tels qu’ils apparaissent dans les médias qui en ont rendu compte) sur la base de pourcentages et non de chiffres absolus, ce qui trompe quelque peu le lecteur : car, selon mes calculs, bien que l’étude annonce une hausse considérable du nombre des enfants maltraités hospitalisés, en réalité il a baissé, passant de 120 (en 2017) à 116 cette année (chiffres que je déduis en calculant les taux sur le nombre total d’enfants hospitalisés et en me basant non pas sur l’étude elle-même à laquelle je n’ai pas accès mais sur l’article du Monde).

Évidemment, cette baisse ne signifie pas que cela est réjouissant : en pourcentage des enfants hospitalisés, il est bien vrai que c’est un taux plus élevé mais il faudrait savoir si l’on peut mettre en rapport les hospitalisations générales avec celles pour maltraitance. Ce que ces chiffres m’indiquent c’est d’une part que le taux d’hospitalisations pour maltraitance est en moyenne plutôt bas (5 pour 10.000, ce qui m’intrigue), d’autre part que la protection a bien dû être assurée pendant le confinement puisqu’il y a à peu près autant d’enfants hospitalisés pour cette raison que les autres années (alors que d’aucuns affirment que cette mission aurait été délaissée).

L’étude apporte une autre statistique : le taux de décès serait passé de 1,65 % des enfants maltraités hospitalisés à 1,79 %. Sauf que, toujours selon mes calculs, cela fait 2 enfants (1,98 en mars-avril 2017 et 2,07 en mars-avril 2020). Il est évident que la différence est nullement significative. On peut même être surpris d'un chiffre si bas : deux enfants morts de maltraitance en deux mois sur toute la France, alors que l'on évalue entre 70 et 80 le nombre d'enfants tués chaque année dans leur famille. Même si tous les enfants victimes ne sont pas morts à l'hôpital, on est loin des 730 enfants tués chaque année, soit deux par jour, chiffre que des "spécialistes" ont affirmé, contre toute vraisemblance, pendant des années, et que validait le ministère.

Les auteurs de l’étude tentent d’expliquer cette explosion de la violence par l’impact de la Covid-19 sur la santé mentale des Français ainsi que l’absence d’école. Peut-être, mais je suspecte les auteurs de cette étude de chercher à tout crin à démontrer que le confinement a accru le danger et que les statistiques peuvent le démontrer. Et que les statisticiens peuvent être utiles : d’ailleurs, ils demandent explicitement au secrétaire d’État à la protection de l’enfance, Adrien Taquet, de créer… un « Observatoire national opérationnel maltraitance ». Sans doute ignorent-ils qu’il existe déjà : l’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE). La Cour des comptes a rappelé dans un rapport récent qu’il était inutile de doublonner les observatoires. Reste qu’une étude mobilisant aussi les constats de terrain sur ce qui s’est réellement passé serait la bienvenue.

____

. Chiffres publiés par le Monde : sur 844 227 enfants hospitalisés en mars-avril de 2017 à 2020 (4 années), en moyenne 0,056 % étaient des enfants maltraités, soit au total 476 enfants (en 2017, le taux était de 0,053 %).

. Deux vidéos de Loopsider :

. Adrien Taquet : nous devons trouver un moyen pour inscrire dans la loi un âge minimal au consentement sexuel

. La France fait-elle la guerre à ses enfants ? Loopsider sacrifie, avec ce titre, à la mode du buzz : comment ne pas voir une vidéo qui traite de la France faisant (peut-être) la guerre aux enfants ? D’autres ont parfois titré « enfants sacrifiés », « enfants oubliés », « enfants maltraités par la France »…

. Sur ce blog : 

. Nombre d'enfants tués par leurs parents, 10 février 2018. Voir lien avec l'étude fouillée de Laurent Puech sur cette question des enfants tués dans leur famille.

. Parents confinés, donc enfants maltraités, 5 juin 2020.

. Confinement et enfance protégée, 23 mars 2020.

. La Protection de l’enfance confinée, 19 mars 2020.

 

Féminicides :

nous-toutes
Au 17 décembre, le mouvement Nous Toutes comptabilisait 93 femmes tuées par leur conjoint ou leur ex-conjoint depuis le début de l’année (dernier chiffre connu à ce jour, ce 24 décembre). Elles étaient 152 sur toute l’année 2019. Pourtant beaucoup ont affirmé, là encore dès le premier jour du confinement que les violences conjugales allaient être décuplées et les féminicides également. Pas vraiment de conclusion à tirer, sinon peut-être que les campagnes d’information et militantes portent leurs fruits. Les variations d’une année sur l’autre sont parfois relativement faibles. Cette année, cette baisse importante devrait nécessiter une analyse fine, et déterminer si cela est en rapport au contexte de la Covid-19 ou non.

En 2019, le nombre de féminicides avait augmenter de façon préoccupante (+ 21 %). La baisse vraisemblable pour l’année 2020, même s’il était préférable d’attendre la fin de l’année pour l’affirmer, était constatable déjà en août. Voir mon article du 19 août : Féminicides et confinement.

Billet n° 594

  Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et .

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.