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Billet de blog 8 janvier 2026

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Retailleau : assistance et maintien de l’ordre

Bruno Retailleau a livré son "arme massive" contre l’assistance et milite soudain pour "l’ordre sans la force" ! Extension de la galaxie Bolloré et de l’extrême droite, et on regarde ailleurs. Sur LCI, le "don" de Michelin et la vente du Groenland.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

  Bruno Retailleau, président des LR (Les Républicains, un parti de droite, et non pas le parti des citoyens républicains), a tenu une conférence de presse hier, 7 janvier, au cours de laquelle il a déroulé son programme. Il s’est plaint qu’en France on ne travaille pas assez, et du coup un Français sur six ne reçoit pas les soins auxquels il pourrait avoir droit, un Français sur dix ne mange pas à sa faim, constatant « un déclassement et un appauvrissement collectif ». On était à deux doigts de croire qu’il se préoccupait de la situation sanitaire et sociale de notre pays, mais il s’est aussitôt lancé dans une diatribe contre « notre modèle social-étatiste », « à bout de souffle » selon lui. Il faut travailler plus, mieux payer les salariés, et pour cela il faut récupérer 30 milliards d’euros. Comment faire ? Et bien en mettant au travail ceux qui ne travaillent pas, qui perçoivent le RSA, et donc « encourager le travail, décourager l’assistanat ». Et de lâcher carrément : « sortir du piège de l’assistance » !

Illustration 1
[captures d'écran YF]

Le choix du terme n’est pas innocent : il contient en germe l’intention, car l’assistance ce n’est pas seulement le RSA, c’est l’APA (pour les personnes âgées dépendantes, c’est l’AAH pour les personnes handicapées qui n’ouvrent pas droit à une pension d’invalidité, c’est aussi d’autres mesures prises en charge par l’État, c’est-à-dire la "solidarité nationale"). Le but en s’attaquant au RSA, comme je l’ai souvent montré, est de saper la protection sociale, en discréditant non seulement tout ce qui relève de l’assistance mais aussi, à terme, la Sécu. Comme une vulgaire Agnès Verdier-Molinié dont l’ultra-libéralisme dézinguant l’État social n’a qu’un objectif : livrer les citoyens au marché, cesser d’organiser une protection solidaire pour tout refiler à des sociétés privées.

  Comment parvenir à réduire le RSA à une famille : Retailleau choisit un couple qui ne travaille pas, prénommé Sarah et Maxime (Sarah, tiens-tiens, qui, soudain sur une image, est enceinte), qui ont deux enfants de 5 et 7 ans. Le couple perçoit 1706 € (APL, réduction de loyer solidarité, chèque énergie, allocation de rentrée scolaire [ARS], RSA incluant les AF) soit l’équivalent de 60 % du smic, mais il touche aussi « une mutuelle quasi-gratuite payée par la collectivité, quasi-gratuité ou tarifs très réduits dans les cantines scolaires, les transports en commun, aides ponctuelles pour payer leurs factures d’énergie, eau, téléphone, internet, subventions de la CAF pour s’acheter par exemple un smartphone ou encore aides au "temps libre", aux vacances, etc. ».

Illustration 2

La facture totale s’élèverait à 2375 euros nets avant impôt par mois, soit 85 % du smic par adulte au foyer [dans Les Échos d’hier, il disait que « sans travailler, vous pouvez toucher 1,5 Smic et parfois même davantage »] . M. Retailleau veut prendre des mesures pour que le revenu de cette famille soit ramené à 1685 € avec 70 % du Smic (mesure qui s’appellerait Compte social unique) soit une réduction de 410 € (incapable de lire ce chiffre, il marmonne 4000 euros avant de se reprendre), ce qui, selon lui, incitera Sarah et Maxime à reprendre le travail. Sur son tableau, le chiffre de 1865 € (au lieu de 1685) apparait, il ne se rend même pas compte de l’erreur. Aucun journaliste ne le corrigera et ne l’interrogera sur cet exposé puant, car la liste des aides complémentaires facultatives qu’il cite n’est absolument pas un revenu garanti, elles ne peuvent être ainsi rajoutées aux revenus de ce couple d’un coup de baguette magique (d'ailleurs, même dans le revenu de base, l'ARS n'est pas réservée aux attributaires du RSA et le chèque énergie n'a été que ponctuel).

Illustration 3

Bien sûr, il s’attaque aussi aux allocations chômage. Je pense que d’autres commenteront sans doute son projet, et je pense que les associations d’aide aux plus démunis monteront au créneau pour décortiquer cette attaque en règle contre l’assistance, qui était l’apanage de la propagande de l’extrême droite et de la fachosphère. Et dont l’inanité a été x fois démontrée. Mensonge éhonté tenu par des politiciens qui savent que cela fonctionne dans l’opinion publique, souvent plus disposée à montrer du doigt son voisin au RSA (sauf quand cela concerne son propre enfant) que les aides exorbitantes accordées à certaines entreprises ou aux profits sans limites d’une caste dirigeante.

Illustration 4

Ce matin, sur France Inter, interpellé sur ces revenus d’un couple au RSA par Benjamin Duhamel, qui, ça mérite d'être relevé, semblait s’étonner des montants indiqués, considérant qu'on n'arrive pas aux chiffres indiqués pour une personne au RSA, Retailleau a botté en touche disant que son équipe avait fait le calcul et a renvoyé le journaliste et donc les auditeurs au document qui a été distribué à la presse lors de sa conférence de presse, preuve, s'il en était besoin, qu'il ne sait pas sur quoi il s'appuie pour mener une telle campagne, à la Wauquiez, contre les plus démunis.

Le venin d’un discours

Emission fort intéressante sur Mediapart sur l'assistanat : évidemment, moi qui écris sur le sujet depuis plus de dix ans sur mon blog Social en question (sur Mediapart), je bois du petit lait en écoutant ces intervenants qui recadrent bien les choses par rapport au discours ignoble de la droite, de l'extrême droite et même de certains à gauche.  

« Le discours sur l’assistanat prospère depuis plus de vingt ans, instrumentalisé par les droites et repris par des figures des gauches. Notre émission avec le sociologue Nicolas Duvoux, l’économiste Ano Kuhanathan, Isabelle Motrot, bénévole à ATD Quart monde, et Adrien Thépot, responsable du Secours populaire dans le Puy-de-Dôme ». [Mediapart]

Illustration 5

En accès libre : Une France d’"assistés" ? « Un discours faux et corrosif pour toute la société »

Et voir l'article récent de Faïza Zerouala, si abonné, Contrôles intrusifs et menaces de radiation : la peur de la sanction paralyse les allocataires du RSA.

[17 décembre]

La force & l’ordre, selon Retailleau

Bruno Retailleau n’a pas seulement déblatéré ce matin sur le RSA [voir chronique ci-dessus]. Il a aussi causé du maintien de l’ordre, se démarquant du gouvernement (auquel il n’appartient plus) pour lui reprocher de n'avoir pas négocié pour laisser entrer des tracteurs dans Paris. Il dit qu’il s’y est opposé une fois dans le passé parce que des agriculteurs menaçaient de s’en prendre aux gendarmes. Il faut laisser la place à la concertation, dit-il benoîtement. Car là, « les images ont choqué les Français, celles du Centaure, engin blindé qui avançait en rejetant les voitures ». Benjamin Duhamel s’étonne : « vous qui n’avez cessé de dire : ordre, ordre, ordre !, il y aurait donc une sorte de dérogation pour les agriculteurs ? ». Alors l’ancien ministre de l’intérieur, qui semble ignorer que le pouvoir en place a toléré pendant des semaines les déversements de déchets et d’ordures par les agriculteurs de la Coordination Rurale dans les rues, sur des lieux publics, devant les administrations publiques, y compris des projections de lisier sur les façades des préfectures (1), sans réaction aucune, déclare tout de go : « on n’est pas obligé d’employer la force pour faire respecter l’ordre. L’autorité consiste à ne pas la crier sur les toits mais à la faire appliquer, pas nécessairement par la force, c’est ça la vraie autorité… elle est calme, elle est tranquille, elle s’assume » !

Les Gilets jaunes, les manifestants pacifistes de Sainte-Soline, les écologistes de l’A69 apprécieront.  

Illustration 6
[capture d'écran YF]

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(1) voir mon billet Révolte agricole et maintien de l’ordre, du 22 décembre.

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. NB 1 : à Sainte-Soline, le 25 mars 2023, la quasi-totalité des manifestants étaient pacifistes (contrairement à ce que les médias mainstream, pas seulement CNews, n’ont cessé de colporter) : les forces de l’ordre ont chargé et fait de graves blessés sur des citoyens désarmés, venus parfois en famille.

. NB 2 : beaucoup d’observateurs se sont étonnés ces dernières semaines de la mansuétude dont bénéficiait la Coordination Rurale suite à ses actions sur la voie publique. Or, des membres de la CR, dans un curieux renversement du stigmate ont crié au « deux poids deux mesures », invoquant les méchants écolos qui voulaient s’en prendre aux bassines, mais aussi les émeutiers suite à la mort de Nahel. On ne peut comparer les dégâts consécutifs à une émeute, c’est-à-dire sans organisation estampillée appelante, avec les actes relevant de la responsabilité d’une organisation. Par ailleurs, je lis sur Wikipedia : Selon un bilan intermédiaire au 1er août 2023, plus de 4 000 personnes, dont un tiers de mineurs, ont été interpelées, dont 2 107 ont été jugées et pour 94 % condamnées. Parmi elles, 1 239 ont été condamnées à une peine de prison ferme ou semi-ferme pour un quantum de peine moyen de 8,9 mois.

La Galaxie Bolloré grignote inlassablement et on regarde ailleurs

La galaxie médiatique Bolloré (CNews, JDD, Europe 1) publie régulièrement des sondages sur ses obsessions (immigration, insécurité, laxisme judiciaire, islam) ce qui lui permet d’avoir du grain à moudre, puisque, à part les publicités qui sont un moment de détente, ces médias dits d’information passent leur temps à déblatérer une propagande rance ne s’appuyant que sur des faits d’actualité triés, choisis seulement s’ils abondent leur idéologie raciste et d’exclusion, et sur ces fameux sondages. Depuis très longtemps, c’est l’IFOP qui fournissait les sondages au JDD. Bien sûr, l’IFOP se pliait aux exigences du donneur d’ordre, donc les questions étaient posées de telle sorte que les réponses alimentent les fake news du JDD sur la délinquance, sur l’immigration, sur les attentes des Français. Frédéric Dabi, directeur de l’IFOP, s’est mis en quatre pour satisfaire ses mandants : sur les plateaux de télé, depuis des années, il vient, de sa voix carnassière, vanter les succès du RN dans l’opinion publique.

Illustration 7

Or Serge Nedjar, patron de CNews et du JDD, soutien inconditionnel du polémiste d’extrême droite Eric Zemmour, à qui il a donné une tribune véritable tremplin politique et avec lequel il partage le fait d’être juif sépharade, a écarté l’IFOP du Journal Du Dimanche (JDD), pour ne faire appel désormais qu’au CSA, un autre institut de sondage : et qui est patron du CSA depuis 2006 ? Bolloré ! Le CSA peut publier des sondages qui donnent ses chouchous en tête des personnalités aimés des Français, Bardella, Marine et Marion Le Pen, Zemmour, Sarkozy, Knafo et l’inénarrable de Villiers, qui fait un tabac en librairie même s’il s’endort parfois sur le plateau d’Europe 1.

On sait que Jérôme Sainte-Marie, de BVA, puis entré au CSA après que Bolloré l’ait acquis, est devenu conseiller de Marine Le Pen alors qu’il prétendait nous donner objectivement l’état de l’opinion (aujourd’hui il forme carrément les militants d’extrême droite). Tout est fait pour inculquer l’idée que l’extrême droite progresse, ce que l’on constate effectivement dans les élections successives, sans que l’on soit certain que les Français adhèrent à ces idées nauséabondes, disons que nombreux sont celles et ceux qui accordent quitus au RN puisqu’une partie des médias leur susurrent en permanence que c’est nécessaire, que ce n’est pas dangereux et que c’est inévitable.

C’est là où l’on voit comment la peste brune tisse sa toile : non seulement Bolloré ne cesse de progresser dans la possession de médias, d’éditeurs (Fayard publie tout ce qui peut être étiqueté extrême droite), y compris les manuels scolaires (Hachette éducation), mais encore il met le grapin, avec Bernard Arnault, sur une école de journalisme (ESJ, Ecole supérieure de journalisme de Paris). Il a le pouvoir sur Canal Plus depuis 2013 (avec à cette époque seulement 5 % des actions). Il progresse ainsi en grignotant. On parle peu de cette chaîne cryptée, parce que pour le moment il ne déroule pas la propagande qu’il déverse ailleurs. Mais il a la mainmise sur le financement du cinéma (Canal Plus très actif en la matière), d’autant plus qu’il a acquis en octobre dernier 30 % d'un autre gros financeur de films, UGC. La pieuvre s’étend, à terme on pourrait se retrouver dans une France où les réalisateurs n'auraient plus que Bolloré comme producteur principal !

Ainsi la maison brûle mais beaucoup regardent ailleurs, parfois perclus dans des disputes picrocholines, comme s'ils ignoraient qu'il y a des combats urgents à mener.

. tableau de l’Observatoire des multinationales (https://multinationales.org/fr/) :

[7 janvier]

Le CICE et le "don" de Michelin

Souvenez-vous : sous François Hollande, conseillé par un ministre de l’économie qui se nommait Emmanuel Macron, des milliards et des milliards ont été accordés aux grandes entreprises dans le cadre d’un dispositif nommé CICE [crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi] qui s’est appliqué de 2013 à 2018. On sentait bien que le E final avait été rajouté pour faire social, car le but unique était de permettre aux grandes entreprises de faire des bénéfices selon l’argument classique et non démontré selon lequel les profits doivent nécessairement s’accompagner d’un développement qui implique création d’emplois. D’ailleurs le dispositif CICE n’exigeait aucune contrepartie.

Illustration 8
[captures d'écran YF]

Lors d’une commission d’enquête sur les aides publiques, qui a conclu que l’État accorde 211 milliards d’euros chaque année aux entreprises (subventions, crédits d’impôts, exonération de cotisations), le patron de Michelin, interpellé par un sénateur communiste, Fabien Gay, rapporteur de la dite commission, avait admis que les 4,3 millions dont Michelin avait bénéficié pour maintenir le site de La Roche-sur-Yon, n’avait pas servi puisque le site a été fermé l’année suivante, certaines activités ayant été déplacées en Espagne, en Roumanie et ailleurs. Et c’est ainsi que Michelin, sans y être contraint, vient de rembourser à l’État 4,3 millions d’euros [M€] ce qui n’a pas été sans problème administratif car il n’est pas prévu que l’État perçoive des sommes qu’il n’a pas demandées. A noter que le bénéfice net de Michelin en 2024 s’élève à 1,9 milliard d’euros, son "don" représente donc 0,2 % de ses profits.

Illustration 9

Comme il fallait s’y attendre, l’économiste ultralibéral Jean-Marc Daniel qui pontifie avec sa bonhomie habituelle sur nombreux plateaux de télé a reproché à Michelin « un geste de pure démagogie » et que les entreprises feraient mieux de se passer des aides publiques. Quand le sujet est abordé sur LCI (le 1er janvier), Guillaume Roquette (Le Figaro magazine [droite extrême], qui a son rond de serviette sur cette chaîne, ancien patron de Valeurs actuelles [extrême-droite]) s’est offusqué : « on donne du grain à moudre à tous ceux qui n’aiment pas l’entreprise en France, syndicalistes, militants ». Il rappelle que le CICE n’est pas conditionné à un maintien d’activités. Et de vanter l’Allemagne qui donne à ses industriels de l’argent juste pour favoriser la production. Et de ressortir le mantra de la droite économique : quand un patron verse 100 € à un salarié ça lui coûte 180 € en incluant les assurances sociales. David Pujadas murmure, à sa manière faux jeton : ne pourrait-on dire que l’entreprise [Michelin] est honnête ? Roquette tout excité rétorque qu’être honnête serait de reconnaître qu’une entreprise, quand elle reçoit un euro d’aide, elle en paye cinq fois plus. Selon lui, les aides aux entreprises sont une assurance-vie pour un système qui n’est pas productif. Et de partir dans une diatribe contre le sénateur Fabien Gay qui, lui ne crée aucune richesse si ce n’est des lois dont le plus souvent on se passerait bien (sic). Si ce sénateur est payé c’est grâce… aux entreprises. Et le clou final : la France est désindustrialisée à cause des aides aux entreprises qui ont été supprimées ! On ne peut faire plus fort dans la mauvaise foi.

Illustration 10

Il fallait qu’une autre chroniqueuse de la droite dure ramène son grain de sel : Géraldine Woessner (Le Point), gémissant sur les pôvres entreprises qui payent des impôts même lorsqu’elles sont déficitaires, ce qui plombe leur compétitivité. Elle a fait étalage récemment de son incompétence à propos de la prime de Noël. Personne sur le plateau pour contrer cette propagande. Seul JD Merchet, ancien journaliste de L’Opinon (droite), susurre qu’il est d’accord avec tout ce qui a été dit mais qu’il est tout de même favorable au geste de Michelin. Voilà ce qu’en quelques minutes il se dit sur une chaîne dite d’information.

De façon générale, l’info sur ce "don" a fait l’impasse sur les autres aides reçues par Michelin, qui aurait perçu 135 M€ de CICE, malgré plusieurs milliers d’emplois supprimés (4600). Par ailleurs, sachant que le CICE est fini, je vais voir, sur le rapport de la commission d’enquête, le montant des aides publiques aux grandes entreprises qui indique que le groupe Michelin a bénéficié de 32,4 M€ d’exonérations de cotisations sociales en 2023 et 40,4 M€ d’euros de crédit d’impôt recherche (CIR) en 2024, alors que les actionnaires percevaient la plus grande part des 1,9 milliards de bénéfices cités plus haut.

. Étrangement ou plutôt comme de juste, il est impossible de connaître exactement combien les entreprises ont perçu ou ont été exonérées rien qu'avec le CICE : des chercheurs ont trouvé 157 milliards, la Cour des comptes dit 93 Md€, alors que Bercy avait admis 140 Md€ ! Dans ce monde-là, on n’est pas à quelques milliards près.

[3 janvier]

Le Groenland coûte combien ?

Illustration 11
[capture d'écran YF]

Hier soir, un peu après 21h, sur LCI, Darius Rochebin demande à son plateau d’invités et de chroniqueurs, combien cela coûterait pour Donald Trump de verser un million de dollars à chacun des 58 000 Groenlandais. L’économiste de service, Pascal Perri (dont on connait les saillies anti-sociales) répond « 58 millions » ! Rochebin, qui a avoué n’être pas fort en calcul, a tout de même compris que l’économiste dit n’importe quoi. Il insiste, alors Perri sans prendre de risque dit textuellement : 58 000 millions ! On sent la grande panique l’envahir, se ridiculiser à l’écran. Quelqu’un tente 5,8 milliards de dollars, un autre (peut-être le colonel Goya) dit : 58 milliards de dollars. Ça occupe le plateau pendant quelques instants, sourires gênés. Il faut attendre 5 bonnes minutes pour que Darius Rochebin se fasse l’écho de ce que la régie lui souffle dans l’oreillette : c’est bien 58 milliards.

Il faudrait tenter de poser la question à un gamin de CM1, il est fort possible qu’il trouverait d’emblée la réponse. Cela en dit long sur les compétences de cet économiste de LCI, désormais dit « de Groland ». Je ne me priverai pas de le rappeler à l’occasion, ce sera son sparadrap du capitaine Haddock.

Extension de l’extrême droite

CNews n’est pas une chaîne d’information mais un média d’extrême droite dont le canal a été octroyé par les autorités publiques. Il ne suffit pas d’être de la gauche de la gauche pour l’affirmer : Eric Dupond-Moretti, invité par Thomas Sotto, a déclaré sur RTL en octobre dernier que Pascal Praud et 4 ou 5 de son entourage sont des « fachos grassement payés ». La présidente de France Télévisions a qualifié CNews de « chaîne d’extrême droite ». Un récent documentaire de Complément d’enquête (France 2) a apporté pas mal d’éléments le démontrant.

Je noircis des pages et des pages sur les dérapages permanents des "journalistes" de CNews, les chroniqueurs, les invités. Je donne juste trois exemples : Rachel Khan, plagiaire (virée pour cela de Radio Classique), conservée par CNews parce qu’elle est d’origine juive et africaine, même si parfois ses interventions sont incompréhensibles y compris par ses collègues ; en août dernier, elle espérait « une solution finale acceptable avec le palestinisme ». Arno Klasfeld, qui a fait son service militaire chez Tsahal (l’armée qui massacre à Gaza) et qui s’en vante, dit un jour qu’il faut se méfier des musulmans car ils sont ouvriers et sur les chantiers ils ont accès à des explosifs qu’ils pourraient bien utiliser contre les Juifs. Christian Flaesch, ancien directeur de la Police judiciaire de Paris, pontifie sur CNews : encore récemment (le 19/12), bien dans la ligne des incultes de CNews, il proclame qu’il est temps de « réformer l’ordonnance de 1945 » qui traite des mineurs délinquants. Sauf que cette ordonnance a été abrogée depuis l’adoption du Code de Justice Pénale des Mineurs par une loi de février 2021 (le CJPM est applicable depuis septembre 2021) !

On pourrait imaginer que les autres chaînes n’ont aucunement l’envie de recruter des collaborateurs de CNews ! Et bien que nenni ! Benjamin Morel, constitutionnaliste, a d’abord exercé sur CNews avant d’être la coqueluche de toutes les chaines de télé et de radio. S’il s’exprime sur des positions modérées et plutôt techniques (le droit constitutionnel), il était apparemment à l’aise auparavant quand il entendait les chroniqueurs de Bolloré déblatérer leurs obsessions racistes. Puis Barbara Klein, qui officiait sur CNews, est arrivée sur France Info. Elle et Gilles Bornstein ont interviewé Rima Hassan de façon indigne le 29 avril 2024 : ils l’ont harcelée, n’écoutant pas ses explications, Gilles Bornstein se comportant comme un militant.

Illustration 12
[capture d'écran YF]

On a vu récemment apparaître Nathan Devers sur France 5, dans l’émission C ce soir (animée par Karim Rissouli), lui qui était un pilier de CNews : depuis quelques temps, il essayait (avait peut-être pour mission) de pousser la contradiction, après avoir pendant des années acquiescé aux insultes de ses collègues de plateau. Est-il condamnable dans ses prestations aujourd’hui ? Non, il n’empêche. De même, lui et son ancien pote de CNews, Paul Melun, mènent chaque semaine un débat contradictoire sur France Info (Le Pour et le Contre). Et qui anime leur débat ? Claire-Elisabeth Beaufort ? Et d’où vient-elle ? De CNews. Et qui invitent-ils ? Un jour, Stanislas Rigault, longtemps responsable des jeunes fidèles à Zemmour, un autre jour, Alain Finkielkraut… qui passe son temps à dézinguer LFI, lui reprochant sans cesse d’accuser Israël de commettre un génocide à Gaza, ajoutant tout de go qu’« avec des antifascistes comme ça, on n’a plus besoin de fascistes » ! (Finkielkraut a déjà une émission hebdomadaire sur le service public, France Culture, dont il se sert pour dérouler sans retenue son idéologie réactionnaire et identitaire). Devers et Melun ont-ils été déçus par CNews, Praud et compagnie ? Ce n’est pas totalement exclu car apparemment même des téléspectateurs de CNews se lassent du systématisme de la propagande bolloréenne. Mais tout de même, peut-on passer comme cela, sans vergogne, d’une chaîne ouvertement raciste au service public ?

CNews, compte tenu de l’idéologie raciste qu’elle véhicule, contraire à la loi sur la laïcité, contraire aux principes de la République, aurait dû se voir retirer son canal depuis longtemps. C8 a perdu son canal à cause des saillies permanentes de Hanouna mais CNews est bien pire. Quant à l’envahissement des chaînes publiques par des transfuges de l’extrême droite, ça pose gravement problème, il serait temps que celles et ceux qui combattent l’extrême droite se mobilisent contre cet entrisme pernicieux et dangereux.

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. Le Pour et le Contre sur France Info le 13 décembre : Stanislas Rigault, Claire-Elisabeth Beaufort, Nathan Devers et Paul Melun [capture d'écran YF].

[22 décembre]

Act-Up ne pourrait plus agir aujourd’hui

Illustration 13
[capture d'écran YF]

Act-Up a été un formidable mouvement qui a bousculé les institutions, les laboratoires, pour que la prise en charge et les thérapies à destination des malades du Sida soient accélérées. C’est un modèle d’un activisme, dans le domaine de la santé, qui a visé à mettre le malade au cœur du processus. Didier Lestrade, co-fondateur de Act-Up, était sur LCP ce soir lors du débat qui a suivi la diffusion du film 120 battements par minute, de Robin Campillo, sorti en 2017. Il dit qu’aujourd’hui, compte tenu de la répression policière que l’on connaît en France, les actions que Act-Up a menées ne seraient plus possibles. Voilà, parfois il n’y a pas nécessité de faire de longs discours : ce propos en dit long sur les dérives de notre (dite) démocratie.

[21 décembre]

Info Flash

Hier soir [10/12]:

Illustration 14

- LCI : alors que ça cause d’immigration en présence de Natacha Polony et de Jean-Louis Borloo, Renaud Girard (Le Figaro et chroniqueur régulier de LCI), nous raconte une histoire de chauffeur de taxi, car ces gens-là vivent tellement dans une tour d’ivoire que pour laisser croire qu’ils vont sur le terrain ils rapportent les propos de leur chauffeur de taxi. Donc c’était lors de l’élection de Sarkozy en 2007. Le taxi, conduit par un homme d’origine arabe, est très propre. Girard, perspicace, en déduit que c’est le sien : le chauffeur l’admet. Alors Girard n’hésite pas à lui dire : « je sais pour qui vous avez voté », « ah bon, pour qui ? », « pour Nicolas Sarkozy » ! Le chauffeur aurait dit : « oui, j’ai voté Sarkozy, car chez nous tout le monde travaille ». Et le journaliste figaresque, bien à droite si ce n’est davantage, en conclut : « chez eux, il n’y a pas d’assistanat ». Toute la morgue, tout le mépris assumé d’un bourgeois qui distille que dépendre de l’assistance pour survivre c’est un choix volontaire.

Illustration 15

- CNews : Yoann Usai, qui depuis deux ans s’est totalement radicalisé, assène : « si Marine Le Pen ou Jordan Bardella gagne l’élection présidentielle, comment réagiront les banlieues, l’extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon, les narcotrafiquants, les antifas ? ». L’animateur, Gauthier Le Bret, venu de la feuille de chou d’extrême droite Valeurs actuelles, se lamente : « et cela sera reproché au RN ». Usai, tout excité comme d’habitude, avec cette diction mécanique fort désagréable, se sent alors autorisé de pousser plus loin sa diatribe : « c’est le moment de mener des actions des forces de l’ordre contre l’extrême gauche ». De façon préventive, donc. Même Le Bret est obligé de le retenir. Alors Usai tente de se rattraper : si tous ceux qu’il avait cité « commettent des actions » [sic]. Je pense que chaque jour, sur CNews, les prétendus journalistes qui déversent leur venin sans retenu seraient susceptibles d’être poursuivis devant les tribunaux pour appel à la haine et trouble à l’ordre public.

Illustration 16

- W9 : Hanouna en pâmoison pour Sarkozy (« Sarkozy est un ami, il sait combien je l’aime ») affiche la dédicace de Sarko, à l’écran, dans son émission d’une vulgarité sans pareille.

[11 décembre]

Les chroniques déjà parues sur mon compte Facebook l'ont été aux dates indiquées entre crochets.

Billet n° 899

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 700 et au  n° 600Le plaisir d'écrire et de faire lien (n° 800).

Contact : yves.faucoup.mediapart@free.fr ; Lien avec ma page Facebook 

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