Battre en retraite

On est suspendu à la parole du souverain : va-t-il reculer ou relancer une loi retraite ? Rester ferme, à points ou prôner un âge pivot qu’il récusait ? Augmenter les cotisations ou plutôt la durée de cotisation, ou accélérer le passage à 43 ans ? Pas exclu qu’il faille se battre encore pour déjouer la manœuvre consistant à faire payer aux salariés les « déficits » de la crise sanitaire.

Gers, Occitanie, 24 janvier 2020 [Photo YF] Gers, Occitanie, 24 janvier 2020 [Photo YF]
Le feuilleton retraite est donc revenu sur le tapis. Emmanuel Macron a reçu les syndicats et le Medef le 6 juillet : tous en chœur lui ont dit que ce n’était pas le moment, il aurait donné l’impression de les entendre. Pourtant chacun sait qu’il est imprévisible et capable de tout, donc de se contredire, de faire tout le contraire de ses promesses ou de ces sous-entendus, tant il a besoin de surprendre, et d’exister en provoquant. Un peu comme Sarkozy, mais en pire (car Sarko jouait les matadors en surface, et reculait dans la coulisse, Patrick Buisson le lui a assez reproché).

De quoi le quinquennat accouchera-t-il ? Il est peu probable que la retraite par points soit relancée, les Français sont majoritairement opposés à cette réforme (ils étaient 60 % opposés juste avant le premier confinement et au terme de plusieurs mois de manifestations). Et ce, bien que la réforme ait été votée et adoptée par l’Assemblée Nationale le 5 mars 2020, dix jours avant le confinement (mais non débattue au Sénat, crise sanitaire oblige). Emmanuel Macron a susurré, laissant fuiter l’info, que ce pourrait être un report du départ en retraite à 64 ans. Pour tâter le terrain. Rappelons qu’Édouard Philippe, alors Premier Ministre, lors de sa déclaration de politique générale le 12 juin 2019 se prononçait pour un « âge pivot » à 64 ans, avec pour objectif de faire travailler les Français plus longtemps. Jean-Paul Delevoye, qui ne comprenait qu’à moitié la loi qu’il était censé préparer, avait lui aussi invoquer l’idée d’un âge pivot. Le Chef de l’État l’avait recadré en disant son opposition à un « âge collectif », préférant un accord sur la durée de cotisation pour l’obtention de la retraite à taux plein.

Le 15 novembre dernier, alors que le deuxième confinement battait son plein (si l’on peut dire) depuis le 29 octobre, la majorité Les Républicains au Sénat incluait dans un texte en cours de débat un amendement proposant de repousser l’âge légal de départ à la retraite à 63 ans en 2025 et d’allonger la durée de cotisation à 43 ans dès la génération née en 1965 (soit en avançant de dix ans ce que prévoit la réforme Hollande-Touraine de 2014).

Besançon, Franche-Comté/Bourgogne, 21 décembre 2019 [Photo YF] Besançon, Franche-Comté/Bourgogne, 21 décembre 2019 [Photo YF]
La Cour des comptes a remis à l’exécutif le 15 juin dernier un rapport dans lequel les magistrats financiers défendent non pas la retraite à points mais le report de l’âge de départ en retraite, ne serait-ce que pour réduire les déficits suite aux dépenses importantes engagées pour contrer les effets économiques de la Covid-19 (discours également de la droite LR et de Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance). Est invoqué le fait que dans les autres pays européens, on part après 62 ans et que les retraités en France ont un niveau de vie supérieur à celui du reste de la population. Les "Sages" ne réclament cependant pas une loi d'ici fin 2021, souhaitant une "concertation approfondie".

Équilibre jusqu’en 2070 !

La Cour des comptes et le pouvoir ont un problème : le Conseil d’Orientation des Retraites [COR] a lui aussi publié un rapport (le 10 juin) qui proclame dans la toute première phrase de sa synthèse : « malgré le contexte de la crise sanitaire et le vieillissement progressif de la population française, les évolutions de la part des dépenses de retraite dans le PIB resterait sur une trajectoire maîtrisée à l’horizon de la projection, c’est-à-dire de 2070 ». Pourquoi ? Essentiellement parce que le montant des pensions (indexées sur les prix) va croître moins vite que les revenus. Le déficit des retraites de 2020 et 2021 devrait rester conjoncturel, d’autant plus que le COR table sur une baisse… de l’espérance de vie, et aussi sur la surmortalité liée à la Covid. En 2030, le pourcentage des dépenses de retraite dans le PIB devrait être en baisse.

Faut-il rappeler qu’avant le lancement de la réforme de la retraite, en 2018, le COR avait aussi publié un rapport considérant que l’équilibre était assurée jusqu’en 2070 ? Ce qui ne faisait pas les affaires du gouvernement : alors l’année suivante, le COR pronostiquait soudain un déficit pour 2025 situé entre 8 et 17 milliards d’euros, qui ont vite, de façon dilettante, été arrondis à 10 Md€. Cela a eu pour effet sinon pour but d’affoler les populations alors qu’il ne s’agissait que de prévisions plus qu’incertaines. Mais c’est sous cette épée de Damoclès qu'on tentait de nous faire avaler la réforme par points.

On connaît la suite : Jean-Paul Delevoye, sa mauvaise maîtrise du dossier puis ses revenus surprenants conduisant l’homme « intègre » à démissionner et son remplacement par Laurent Pietraszewski, député membre jusque là du COR et opposé à l’instauration d’un « âge d’équilibre », c’est-à-dire, pour parler le jargon des jargonants, une « réforme paramétrique », préférant la retraite à points, « réforme systémique ». Il a subi aux régionales des Hauts-de-France une défaite « cinglante » (Le Monde) au premier tour, face à Xavier Bertrand, pour qui il a appelé à voter au second tour (un Xavier Bertrand qui a dit que cette réforme que son opposant avait portée était dans le flou dès le départ, ajoutant à la manière Aubry : « quand il y a un flou, il y a un loup »).

[Ph. YF] [Ph. YF]
43, 44 ans...

Tous les articles en cours sur le sujet semblent supputer qu’Emmanuel Macron n’envisagerait, éventuellement, qu’une modification de l’âge (« pivot, collectif ou d’équilibre »). Certes, il n’ira certainement pas sur une augmentation des cotisations (alors que les Français y seraient favorables : 49 % contre 38, Les Échos du 16 février 2021) mais je m’étonne qu’on n’imagine pas que son annonce pourrait être sur la durée de cotisation. La réforme de Hollande-Touraine a été bien plus subtile et efficace qu’un report de l’âge qui a une force symbolique et provoque plus facilement protestation. Elle a fait passer le nombre d’années de cotisations exigées de 42 à 43 ans, très progressivement (3 mois tous les deux ans, pour atteindre 43 ans en 2035).

Non seulement, Macron peut accélérer cette mise en œuvre, et même annoncer 44 ans… en 2040 par exemple. C’est loin, il satisfera le patronat, le CAC 40, l’Europe, et peut espérer une opposition faible du fait de l’étalement, surtout s’il adjoint à cette mesure une réforme en faveur des jeunes (extension de la garantie jeunes ou carrément une sorte de revenu universel pour les 18-25 ans, tenant compte des ressources parentales). Il n’encourrait pas les foudres de la Commission européenne, puisque la France est un des rares pays à ne pas accorder un minima social aux jeunes avant 25 ans et il ménagerait ainsi un peu des électeurs de gauche qui peuvent encore voter pour lui à la présidentielle face au RN et à un candidat de la droite classique. L’âge de départ resterait 62 ans et l’âge du taux plein 67 ans (le taux plein, expression trompeuse, ne signifie pas retraite complète mais simplement pension sans décote, au prorata du temps de cotisation). Il n’empêche que, pour la grande majorité des salariés, devoir effectuer 43 ou 44 années de travail c’est prendre sa retraite bien après 65 ans.  

. Rapport du COR : ici.

. Rapport Cour des comptes : Une stratégie de finances publiques pour la sortie de crise

. Le rapport des économistes Olivier Blanchard et Jean Tirole, remis le 23 juin à Emmanuel Macron, qui ne fait que reprendre « les vieilles recettes néolibérales sans originalité ni créativité » selon Romaric Godin, reste, sur les retraites, sur la lignée du gouvernement d’Édouard Philippe, ressassant que le système est financièrement en danger et qu’on ne peut augmenter les cotisations.

Le rapport Tirole-Blanchard : retour vers le futur, Romaric Godin, Mediapart, 25 juin.

. Retraites : Jean-Paul Delevoye tiendra-t-il la distance, YF, Mediapart, le 16 octobre 2018.

. Le faux déficit des retraites, YF, Mediapart, 23 novembre 2019.

. Réforme des retraites : « le mode de calcul mystérieux » de la valeur du point, YF, Le Monde, 7 janvier 2020.

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Mon précédent billet, daté du 24 juin, rendait compte d’une lutte de travailleurs sociaux d’un Conseil Départemental (Travail social en lutte). J’ai apporté un additif le 1er juillet.

Billet n° 626

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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