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Billet de blog 9 janv. 2023

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Nature et culture, terre et liberté

Deux auteurs, Aurélien Berlan et Alessandro Pignocchi, débattent de l’évolution de nos sociétés confrontées à l’épuisement d’une nature exploitée par l’industrie mais aussi par nos modes de vie cherchant à se délivrer des contraintes. Comment concilier nature et liberté, sachant qu’il est temps de passer à des réalisations alternatives sur des territoires autonomes.

YVES FAUCOUP
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Alessandro Pignocchi est chercheur en neurosciences, en philosophie de l’art et illustrateur. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont l’un, Ethnographies des mondes à venir, avec Philippe Descola, anthropologue renommé, professeur au Collège de France, qui est l’auteur, entre autres, de Par-delà nature et culture, ouvrage qui propose un dépassement de ce dualisme propre à nos sociétés. Alessandro Pignocchi est engagé aux côtés du mouvement Les Soulèvements de la terre (1).

Aurélien Berlan est philosophe, il a publié La fabrique des derniers hommes (en 2012) et récemment Terre et Liberté.

Ils sont intervenus le 26 novembre à Auch, à l’initiative de Pascal Pradon de la Librairie Les Petits Papiers, qui constatait en introduction que ces deux auteurs ont en commun de se pencher sur l'évolution de nos sociétés, de leurs formes, de notre avenir, et de prendre à bras le corps la question écologique de la soutenabilité de nos modes de vie et du développement pour la planète… Ils traitent le sujet « sous deux angles différents, mais diablement complémentaires ».

Alessandro Pignocchi : transformer notre relation au vivant

Philippe Descola a démontré que la distinction nature/culture n’est pas universelle, elle s’est mise en place progressivement en Occident. Il n’est pas le seul à l’avoir dit mais pour beaucoup de gens c’est un véritable choc que d’entendre cela. Alessandro confie qu’il a eu lui-même « une passion  précoce pour la nature et une passion presque pathologique pour les oiseaux ». Il dit son souci de protection. Faudrait-il « des parcs naturels où on chasserait les humains, loin de leurs turpitudes et souillures » ?

Les animaux ne sont pas des objets

Pour comprendre un phénomène, il faut souvent imaginer l’inverse : la nature existe, contraire à la culture. On s’aperçoit qu’on est soi-même « prisonnier du  dualisme ». Soit protection, soit exploitation : pour Philippe Descola, ces deux facettes d’une même médaille vont ensemble. L’espace est dévasté par l’agriculture intensive, l’artificialisation des terres, et même les zones protégées qui sont en réalité au bénéfice d’une certaine bourgeoisie. Il faut s’extraire de cette médaille, subjectiver les animaux, leur prêter des intérêts, car ce ne sont pas des objets. Cela ouvre des perspectives politiques bien davantage qu’une protection circonscrite, avec parcs naturels pour animaux. Il va falloir revoir notre façon de concevoir l’alimentation et l’habitat, en pensant toujours à eux. Et cela ouvre une palettes d’affects, et nous donnera plus de joie.

Illustration 1

Alessandro a séjourné plus jeune en Amazonie pour observer les oiseaux, sans intérêt particulier pour les populations autochtones. Il est allé en Équateur près des populations qui discutaient avec les oiseaux, sans vraiment les voir. Il était proche de la région où Philippe Descola a séjourné, auprès des Jivaros-Achuar, dont il décrit les modes de vie dans Les lances du crépuscule, ouvrage qui prend totalement sens lorsqu’on est sur place. C’est pourquoi Alessandro y est retourné « avec ces nouvelles armes intellectuelles ».

Nous sommes confrontés à deux sphères : celle de l’économie, celle de la nature. Or « le devoir de réciprocité [avec la nature] coupe à la base le modèle capitaliste ». On va devoir transformer notre relation au vivant, il ne s’agira pas de menues adaptations, elles devront l’être en profondeur : « même sans crise écologique, il y aurait eu nécessité de changer le rapport au vivant, l’affect commun qui travaille les subjectivités collectives ». Il ne s’agit pas d’une mode passagère, cela nécessite des changements en profondeur : malheureusement rares sont ceux qui tirent les conséquences politiques de ce que cela implique. C’est tout l’intérêt de l’engagement d’un Philippe Descola.

Si on est capable de subjectiver les non-humains, alors ça appelle des transformations économiques car l’approche économique de nos sociétés est objectivante : c’est la condition pour entrer dans le marché, qui exige que toute chose ne relève pas de la subjectivité. Intégrer les non-humains cela conduit à mettre en place une approche de type communaliste. Si les ZAD ne se sont pas trop préoccupées des non-humains, excepté quand il s’agissait de faire paître des moutons, elles se sont cependant posé la question de la sortie de la matrice économique productiviste.

Pour des territoires autonomes

Illustration 2
Alessandro Pignocchi en dédicace [Ph. YF]

La bourgeoisie rebutée par l’approche marxiste est plus sensible à cette critique du productivisme destructeur. Alessandro se démarque cependant de Baptiste Morizot (philosophe, auteur de Manières d’être vivants en 2020) qui parle de crise des sensibilités et, à l’instar de nombreuses ONG, cherche à convaincre les populations. Or on est désormais en possession d’assez d’informations, il ne s’agit plus de tergiverser, il importe d’agir. Le mouvement ‘Dernière Rénovation’ privilégie les coups d’éclat mais cela reste une dénonciation. Il faut mettre en place le monde que l’on veut, ça ne peut venir des entreprises. Il faut imaginer et acter des plans B pour envisager d’autres façons de se nourrir, il aurait fallu le faire au sortir du confinement. Tout est fait pour empêcher l’autonomie des populations : celle-ci ne signifie pas éco-villages, coupés de tout, mais territoires autonomes. A Notre-Dame-des-Landes, la ZAD fait du maraîchage en faveur d’autres luttes sur Nantes.

Ce genre d’action peine parce qu’elle est prise dans des négociations qui bouffent la moitié de l’énergie (avec le Conseil départemental à NDDL) et s’épuise dans la difficulté à prendre des décisions à 200. C’est ce défi qu’il faut surmonter : comment s’organiser collectivement ?  On pense évidemment aux Zapatistes dont le territoire est bien plus grand qu’une ZAD : quand ils ont pris une décision, ils ne reviennent pas dessus, comme on le fait trop souvent chez nous. Il en est de même en Équateur, où des populations n’ont jamais vécu que dans des territoires autonomes.

Illustration 3
Alessandro Pinocchi

Aurélien Berlan : pour vivre heureux, vivons polyactifs

Dès les années 2004/2005, Aurélien Berlan dit avoir eu l’impression d’une nouvelle lame de fond, après l’urbanisation et la marchandisation, à savoir l’informatisation de la société, confronté par ailleurs à de nombreux défis : la gestion impossible des déchets, le renouvellement des gadgets et le contrôle social (on instaure en ce moment le passeport biométrique).

Illustration 4

Installé à la campagne dans le Tarn-et-Garonne, il a suivi la lutte des éleveurs qui s’étaient insurgés contre le puçage de leurs bovins. Puis ce fut Mouton 2.0 – La Puce à l’oreille  [en 2012, un documentaire d’Antoine Costa & Florian Pourchi sur l’industrialisation et le puçage de l’élevage]. Yannick Yogor, éleveur de brebis, militant de la Confédération Paysanne, publie en 2017 Le Paysan impossible : lors d’une rencontre nationale, il lâche qu’il ne peut suivre les luttes car on ne peut pas combattre sans avoir une idée claire de la liberté, qui ne soit pas la même que celle du système. Il en appelait à la nécessité de définir cette liberté. Or lui, Aurélien, a fait des études, de philo donc axée sur la liberté [il est passé par Normale Sup]. C’est pourquoi, pour apporter son soutien à cette lutte, il a décidé de se lancer dans la rédaction de cet ouvrage.

Qu’est-ce que la liberté ? Produire ce que je veux ? Certainement pas, il y avait donc un flou dans la notion. C’était au temps de l’affaire Snowden, pas encore de l’extrême droite prétendant prendre la défense de la liberté ! Snowden a révélé que l’ultra-libéralisme américain piétinait la liberté (atteinte massive contre la vie privée), contrairement à ce que garantit la Constitution des États-Unis.

La Liberté, pour les Anciens c’est la démocratie, pour les Modernes c’est l’inviolabilité de la vie privée. Être libre c’est être libéré d’un certain nombre de contraintes de la vie, qui nous détournent de choses plus intéressantes. C’est avoir du temps libre. Chez les Grecs, c’est aussi avoir du temps libéré… grâce aux esclaves. Marx oppose le règne de la liberté au règne de la nécessité (d’où sa fascination pour l’activité industrielle).

Délivrons-nous de la délivrance

Cette notion de liberté-délivrance est partout. Dans les milieux intellectuels, si on aime lire, on a besoin d’être libéré, si on aime écrire c’est une condition naturelle d’être libéré des nécessités de la vie quotidienne. Par quels moyens : soit par des esclaves, par les femmes, par des robots ou par l’exploitation forcenée de la nature. L’Occident a donné la liberté, a supprimé l’esclavage, a prôné les droits de l’homme, mais a maintenu l’envie d’être délivré des nécessités : du coup, on en revient au principe selon lequel la liberté des uns suppose l’esclavage des autres.

Aurélien fait cette confidence : « j’ai dû lire une kyrielle de livres pourris comme celui de Jean Fourastié, grand commissaire au Plan, qui écrit que les hommes rêvent d’être libérés de la boue qui colle aux chaussures ». C’est une conception qui remonte au christianisme : rêve d’un âge d’or où on serait délivré. L’auteur confie également qu’il a tellement cherché sur les religions et la notion de délivrance, et collecté tant d’informations envahissantes, qu’il a dû abandonné 200 pages de son texte initial.

Il vit dans des milieux de gauche où l’idée est que la technologie va nous libérer, qu’elle va dématérialiser nos existences. Il cite le roman d’Isaac Asimov publié aux USA en 1957 (Face aux feux du soleil, en France en 1961) : chaque individu est séparé des autres (l’amour se pratique par hologramme). Les robots commandent. On redoute les infections microbiennes, l’autre est une menace. On est passé de l’alliance du trône avec l’autel, à celle du capital avec la technoscience.

Les philosophes, ayant toujours voulu avoir du temps et donc être délivrés, n’ont pas parlé dans leurs écrits de cette question de la délivrance et de ses conséquences. Pourtant la technologie est allée trop loin, il faut freiner la « méga-machine » et proposer un monde avec plus d’autonomie, qui soit « plus joyeux que le transhumanisme et le macronisme ». Avec son livre, il a voulu se faire le porte-voix de cette conception collective de l’autonomie, de l’alternance de la vie entre le temps où on est pris en charge et celui où on prend en charge les autres. Il explique comment la vie est organisée avec ses proches : fabrication du pain, entretien du potager. Pour écrire son livre, il a dû pendant trois mois être ʺlibéréʺ, ce qui a supposé un accord et un partage différent des tâches communes.

Philippe Descola a écrit que c’est dans les têtes qu’on transforme le monde. Ce qu’avait dit Hegel. Marx a contesté : c’est le matériel qui est déterminant, tandis que Weber nuance, car il a étudié l’histoire des religions : selon lui si Marx a raison, il n’empêche que les religions ont transformé le monde. Elles ont des implications pratiques, de ce fait elles peuvent mobiliser les masses, c’est ainsi que les idées peuvent influencer les pratiques.

Il faut participer aux luttes contre le capitalisme mais pas en rêvant d’être délivrer des pesanteurs de la vie humaine. Il faut les affronter, les partager, pour préserver la nature.

Illustration 5

A une question de la salle : quels moyens mettre en œuvre pour l’autonomie, comment désobéir , par quelles méthodes ? Respect de la loi ou action directe ? Aurélien Berlan répond tout de go : « tout est bon dans le cochon », sans savoir que son interlocutrice n’est autre que Noémie Calais, éleveuse de porcs noirs [Rires]. Noémie est co-autrice de Plutôt nourrir, l'appel d'une éleveuse, voir Ne pas trahir l’animal sur ce blog.

Il invoque l’Atelier paysan qui a très bien expliqué la démarche à adopter : éducation populaire ; bataille intellectuelle ; création d’alternatives pour desserrer l’étau et libérer les énergies ; rapports de force sous toutes ses formes ; pression sur les institutions ; mouvement social le plus fort possible. Cela implique que les militants aillent parler au député, participent à des commissions. Il faut cesser avec les réflexes anarchistes, autonomes qui considèrent que ces actions sont contradictoires, que les unes excluent les autres.

« Mon livre est un plaidoyer pour l’autonomie matérielle et l’autonomie politique. On ne fait pas la même chose selon les moments de notre vie, selon nos capacités physiques. Ce qui compte c’est la complémentarité des luttes ». Au Chiapas, les Zapatistes ont matérialisé le fait que la résistance marche sur deux pattes, alternativistes et révolutionnaires [voir sur ce blog : Comment peut-on être Zapatiste ?].

« Moi je », marque du libéralisme économique

Au cœur du libéralisme (économique) est inscrit le fantasme de l’individualisme, la base est la propriété privée qui donne tous les droits à une seule personne : « je veux être moi chez moi », « je fais ce que je veux sans tenir compte d’autrui », « tous des petits souverains absolus ». Aurélien témoigne, que sur la ZAD de NDDL ou à Sirvens, c’est en ces lieux qu’il a entendu le plus souvent le mantra anarchiste « je fais ce que je veux ». Or « moi je » c’est la conception libérale (au sens de libéralisme économique) de la liberté, si les anars la reprennent à leur compte c’est preuve de la pénétration des idées du néo-libéralisme.

Sur la liberté par le travail, Aurélien avoue qu’il a cru un temps au manifeste de Paul Lafargue contre le travail (Droit à la paresse) : moi, travailler, jamais ! Après la parution de son ouvrage, on lui a opposé le fait que sa thèse serait « une réhabilitation du labeur ». Il reconnait que c’est là toute l’ambiguïté du mot travail qui tend à recouvrir toute l’activité humaine. Or il y a travail et travail, travail pénible, harassant, et travail créatif, motivant, intellectuel. Invoquer la valeur travail c’est justifier l’exploitation.

Illustration 6
Salle comble à la librairie Les Petits Papiers à Auch (Gers), un samedi après-midi, de 14h à 19h, par très beau temps, pour écouter et interroger les deux chercheurs philosophes [Ph. YF]

Nicolas Petit, éleveur de volailles, militant pour le plein air (voir Des paysans agressés par l’État et les industriels), aime le travail qu’il accomplit, c’est du plaisir, ou c’était, car aujourd’hui, avec les contraintes administratives, attisées par les industriels, il se demande bien si c’est encore du plaisir.

Aurélien Berlan répond qu’une vie épanouie c’est une vie en polyactivité, en agriculture comme dans la vie en général. Le système incite à la mono-activité, avec inflation des normes, prétendument pour sauver la planète, or la mono-culture est toxique. Si la FNSEA crachent sur les écolos, qui s’insurgent et ne comprennent pas toujours, c’est que ces exploitants ont été enfermés dans un modèle instauré par des crânes d’œufs qui débarquent pour leur expliquer comment agir.

Humain, non-humains

Lors de l’entretien croisé qui a suivi ces interventions, les deux auteurs apportent quelques compléments à leur démonstration. Pour Alessandro, la bourgeoisie a vite fait d’expliquer la colère du prolétariat par des causes qui font diversion (le petit peuple n’a plus d’essence, par exemple). Ce qui permet à la fois d’évacuer les raisons de la colère et de faire l’impasse sur la nécessité de sobriété. Par ailleurs, s’il admet qu’il peut paraître dérisoire de servir du droit comme outil de lutte, il n’empêche que cela crée des communautés de lutte, des liens affectifs (il est très à l’importance des affects dans le combat à mener) et cela crée des liens entre des collectifs éloignés. Il voit bien une société où l’on serait agriculteur une partie de l’année ou de la journée. Le bonheur serait d’osciller entre des vies qui n’ont rien à voir. Ce fut le cas dans le passé.

Aurélien confirme : il déplore que des agriculteurs sont si peu paysans qu’ils n’ont pas de potager, il prône des fermes plus paysannes. L’avenir de l’agriculture paysanne, selon lui, serait un mélange entre activité paysanne et activité non paysanne : jadis le paysan était aussi un artisan (sans pour autant idéaliser une époque où il était également exploité).

Il émet des réserves sur les notions d’humains et non-humains pour désigner les animaux car cela rigidifie l’opposition : en effet, l’ordi, la machine, sont aussi des non-humains. La Bible (la Genèse), le bouddhisme, acceptent le monde tel qu’il est, à la différence du transhumanisme. A noter que André Gorz et Ivan Illitch, si novateurs qu’ils ont été (anticapitalisme et écologie politique), ont très peu axé leur travail sur la nature.

. voir Mouton 2.0 – La Puce à l’oreille, documentaire qu’évoque Aurélien Berlan [durée : 1h17].

Illustration 7

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(1) Voir la tribune des Soulèvements de la terre parue aujourd’hui sur le Club de Mediapart : « Eco-terrorisme » : les luttes écologistes dans le viseur du ministère de l’intérieur. Ce mouvement est une tentative de construire un réseau de luttes locales regroupant paysans, urbains, écologistes et syndicalistes, tout en impulsant un mouvement de résistance et de redistribution foncière à plus large échelle. Cette volonté d’établir un véritable rapport de force en vue d'arracher la terre au ravage industriel et marchand, manifestement dérange : Le Parisien a révélé le 20 décembre qu'un document des Renseignements Territoriaux parlerait à leur sujet d'un "inquiétant virage radical des activistes écologistes".

Terre et Liberté

Sous-titre La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance. Aurélien Berlan, qui est agrégé et docteur en philosophie, normalien, démontre qu’un professeur de philosophie (université Jean-Jaurès de Toulouse) peut proposer de la (vraie) philosophie et non pas se contenter d’être un polémiste, comme on en connaît quelques-uns, squattant les plateaux de télé, geignant sans cesse d’être victimes de la censure et régurgitant trois livres par an. Pour démontrer sa théorie, Aurélien Berlan cite de nombreux auteurs (entre autres Hannah Arendt, Max Weber, Foucault, Marx, le Groupe Marcuse, dont il est membre) et évoque des exemples concrets y compris personnels. Il constate que tout pousse à vouloir se libérer des contraintes matérielles (cela va de la technologie à la nourriture) ce qui entraîne pollution, contrôle social, destruction de la vie privée, triomphe d’une conception apolitique de la liberté. Cette aspiration à être délivré des nécessités est à la racine des principales formes de domination sociale. L’industrie, comme la technologie, « n’apporte pas la liberté, mais tout au plus le confort dans la soumission au système ». D’où le choix que fait le philosophe d’aller vers une autonomie matérielle, afin « d’enrayer la dynamique nihiliste dans laquelle nous sommes en train de nous abîmer ». Terre et Liberté sont liées, car « ce que nous faisons à la Terre est inséparable du désir d’être délivré de la terre ». La solution ne passera pas par le fait de décréter un état d’urgence écologique en confiant tous les pouvoirs aux pyromanes qui nous gouvernent qui ne pourront jamais se transmuer en pompiers. Revenir sur terre, c’est refuser les modèles de vie aliénants imposés par les classes dominantes et faire en sorte que nos conditions de vie sur terre soient compatibles avec elle, sol nourricier et non pas planète bleue que l’on admire de loin, comme si c’était un vaisseau spatial.

Le livre est dédié à celles et ceux qui tentent partout dans le monde de conquérir des bribes d’autonomie. Puisque le désastre écologique ne pourra s’infléchir que par le démantèlement de pans entiers de l’appareil de production industriel, « cela suppose de cesser de lui déléguer la production de nos conditions d’existence, de repenser nos besoins, de retrouver des savoir-faire que les technologies nous ont fait perdre, de réapprendre à vivre localement ». C’est-à-dire tout un programme vers l’autonomie et des formes d’organisation locales qui tiennent dans la durée (modalités de décisions), et à construire du commun. L’auteur n’est pas naïf, il ne fait pas l’impasse sur les difficultés, comme la contradiction dont chacun peut faire l’expérience entre le besoin des autres et l’aspiration à l’indépendance. L’idée ce n’est pas la petite communauté mais la communauté villageoise. Mais comment s’organiser à plus grande échelle ? Ce sera peut-être l’objet d’un prochain livre.

. éditions La Lenteur, 2021. Aurélien Berlan avait participé il y a six ans, dans la même librairie, à un échange particulièrement riche avec le regretté philosophe Miguel Abensour : voir mon billet rendant compte de ce débat et du livre La fabrique des derniers hommes (sous-titre : Retour sur le présent avec Tönnies, Simmel et Weber, éd. La Découverte, 2012).

Ethnographies des mondes à venir

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Alessandro Pignocchi signe ce livre avec Philippe Descola qui est édité au Seuil, et a reçu le prix de l’essai de France Culture et Arte, avec le soutien de l’Agence nationale de la recherche. Ce livre se fonde sur les données anthropologiques, les luttes qui ont lieu sur le terrain, et les combats menées par les populations autochtones, pour émettre la perspective d’une société qui saurait faire émerger des modes d’organisation sociale et locale autonome, au sein d’États qui auront fait le choix de la sobriété. Les ouvrages de Pignocchi ouvrent des perspectives politiques énormes, bien au-delà d’une simple protection limitée, cela nécessite de détruire la matrice économique productiviste. De naturel optimiste, il considère que la joie de vivre ne peut advenir que s’il y a harmonie des êtres humains avec la nature. À noter que Philippe Descola, dans Les formes du visible, écrit qu’il a lui-même « un talent modeste pour le dessin » et une lignée de peintres dans son ascendance. Voir échanges entre les deux auteurs sur le site lundimatin (24 octobre) : ici

Alessandro Pignocchi est également auteur du Petit traité d’écologie sauvage, La Cosmologies du futur, Mythopoïèse, tous chez Steinkis, et La recomposition des mondes, au Seuil.

Par-delà nature et culture

Illustration 9
Philippe Descola à la fête du livre à Bron en 2006, introduit par Benoît Heilbrunn : près d'une heure d’exposé brillant, avec la générosité et la modestie des grands savants [Photo YF]

Philippe Descola a publié cet ouvrage en 2005 : il s’agissait de dépasser les constats qu’il avait faits auprès des Jivaros (Achuar), retranscrits de façon magistrale dans Les Lances du crépuscule (Plon, coll. Terre humaine, 1993). Dans Par-delà nature et culture, il tire une réflexion anthropologique et philosophique à partir des différentes approches des hommes avec la nature. Par exemple, les chasseurs d’Amazonie considèrent que les animaux qu’ils tuent et qu’ils consomment ne sont pas fondamentalement différents d’eux (ils ont une âme) mais ils passent une sorte de pacte, et l’animal chassé se livre en quelque sorte aux chasseurs : ce n’est pas une trahison, car, si les rituels sont respectés, il se réincarnera en un autre animal. « Des forêts luxuriantes de l’Amazonie aux étendues glacées de l’Arctique canadien, certains peuples conçoivent donc leur insertion dans l’environnement d’une manière fort différente de la nôtre. Ils ne se pensent pas comme des collectifs sociaux gérant leurs relations à un écosystème, mais comme de simples composantes d’un ensemble plus vaste au sein duquel aucune discrimination véritable n’est établie entre humains et non humains. »

. éditions Gallimard, NRF, 623 pages, 2005.

Les formes du visible

Illustration 10

Philippe Descola a publié récemment un ouvrage érudit, dans lequel il reprend les quatre façons dont les êtres humains situent les continuités et les discontinuités « dans les plis du monde », entre humains et non-humains, à savoir : l’animisme, le totémisme, l’analogisme et le naturalisme. Ces modes d’identification, qui structurent les différentes conceptions du monde, sont décelables dans les images (gravures, sculptures, peintures), c’est l’objet de ce bel ouvrage, illustré, là encore une somme foisonnante, parfois ardue, mais qui reste didactique.

. éditions du Seuil, 757 pages, 2021.

Billet n° 715

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 700 et au  n° 600.

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