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Billet de blog 14 sept. 2022

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Le spectre des retraites

Une fois encore, un rapport d’experts confirme que le taux de dépenses des retraites devrait rester en dessous de 14 % du PIB jusqu’en 2070. Pourtant, le pouvoir veut une réforme pour détourner sur d'autres postes budgétaires les économies réalisées. Par ailleurs, les néo-libéraux se saisissent des discours sur les allocs et l’assistanat pour s’attaquer une nouvelle fois à la protection sociale.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le Monde a révélé, avant publication officielle prévu demain*, la teneur du rapport du Conseil d’Orientation des retraites (COR) qui régulièrement publie des projections sur l’évolution de la démographie et des dépenses de retraite dans le PIB. Pour les années 2021 et 2022, les chiffres ne sont pas des projections à long terme mais bien réels : 900 millions d’excédent pour 2021, 3,2 milliards pour 2022. Ça n’arrange pas les affaires du pouvoir qui souhaite faire une réforme des retraites et qu’il est préférable pour lui d’agiter le chiffon rouge d’un déficit. Le COR considère que, compte tenu des prévisions sur la productivité et la croissance, la part consacrée aux retraites resterait à 13,8 % du PIB jusqu’en 2027 et qu’à l’horizon 2070 la fourchette fluctuerait entre 12,1 % et 14,7 % (selon une hausse de la productivité variant de 1,6 à 0,7 %).

A noter que pour la réforme à points, il était question de ne pas dépasser 14 % du PIB. Ce taux de référence (arbitraire) risquait d’être dépassé en 2020, ce qui s’est effectivement produit (à 14,7 %), du fait de la crise sanitaire, mais il est repassé à 13,8 en 2021. Dans son rapport de juillet 2021, le COR écrivait que « les évolutions de la part des dépenses de retraite dans le PIB resteraient sur une trajectoire maîtrisée à l’horizon (…) 2070 ». Au risque de surprendre, cette projection était déjà là en 2018 (voir mon billet Retraites : équilibre financier jusqu’en 2070, le 10 octobre 2018).

Cette annonce avait fortement déplu au gouvernement et le COR l’année suivante, en 2019, comme par enchantement, avait sorti de nouveaux chiffres dont le premier ministre Édouard Philippe se gargarisait : le déficit serait de 12 milliards en 2025 ! Enfer et damnation ! Partout, on n’entendait que ce chiffre (alors même que le COR avait écrit : entre 8 et 17 milliards). On voyait bien comment on s’arrangeait avec les stats. Moi-même j’indiquais que ce n’était somme toute que le bénéfice annuel de la BNP ou de Total. Mais aujourd’hui, le COR ne livre aucunement de tels chiffres. Ainsi, il avait prévu un déficit de près de 12 milliards en 2021 (0,4 % du PIB), or le rapport qui doit paraitre demain parle d’un excédent de près d’un milliard.  

[Photo YF]

En effet, dit le COR, si le vieillissement de la population n’est pas favorable, les gains de productivité et la baisse du montant de la pension moyenne expliquent cette évolution à l’équilibre. La baisse du montant de la pension moyenne, ne signifie pas baisse du montant des pensions mais progression moindre que les revenus en général, puisqu’elles sont indexées sur les prix et non sur les salaires.

Il est évident que face à ce tableau, un État soucieux du bien-être de ces citoyens chercherait à faire en sorte qu’ils puissent bénéficier, après avoir consacré au travail la moitié de leur espérance de vie, d’un troisième temps de la vie au repos et à la détente (plus précisément pour celles et ceux qui ont occupé des emplois pénibles). Mais ce n’est pas le choix des gouvernements qui se succèdent, cherchant toujours à grignoter cette possibilité, malgré les gains de productivité qui devraient favoriser ce droit à vivre un certain temps après le départ en retraite. Les raisons qui motivent ces politiques néo-libérales : idéologique (il faut montrer qu’on est capable de prendre des décisions drastiques qui portent atteinte à l’État providence depuis que celui-ci est sapé par tout une propagande bien orchestrée), financière (les sommes d’argent sont énormes : les néo-libéraux s’étranglent à l’idée que plus de 320 milliards soient ainsi gérés par la collectivité publique).

[Ph. YF]

Sans vergogne, les défenseurs d’une réforme à tout crin ne se cachent même pas pour dire qu’il y a des dépenses à engager pour la transition écologique et éventuellement pour cette réforme jamais faite en faveur des personnes âgées dépendantes (création d’un véritable 5ème risque, celui qui a été promu en 2020 au sein de la Sécurité sociale restant embryonnaire). On a là la preuve flagrante de la façon dont le Président Macron instrumentalise le sujet, et avec lui évidemment toutes les personnalités qui se sont ingéniées à démontrer la nécessité d’une réforme, dont ce pauvre Jean-Paul Delevoye qui ne comprenait pas bien en quoi elle consistait, se mélangeant les pinceaux et qui n’a pas fait long feu (voir mon article : Retraites : Jean-Paul Delevoye tiendra-t-il la distance ?). Car la transition écologique, la dépendance, ou tout autre poste budgétaire n’ont pas à amputer le budget retraites.

Il semble que le gouvernement envisage de faire passer la pilule dans le cadre du budget de la Sécu (et non avec une loi spécifique) : en reportant l’âge légal de départ à 64 ans (ou 65 ans) et, pourquoi pas, en accélérant la mise en œuvre de la réforme Hollande-Touraine de 2014 qui exige 43 années (172 trimestres pour la génération née en 1973) de cotisations en 2035 (date qui pourrait être ramenée à 2030 ou même avant). Ce fut la subtilité de François Hollande de faire passer, sans trop de remous, cette mesure, selon moi plus sévère que les mesures d’âge, en l’étalant ainsi sur la durée.

La réforme par points a été fortement contestée, avec de très nombreuses manifestations. Pour la faire admettre à la population, le gouvernement invoquait les inégalités entre les différents régimes. Mais pour l’essentiel, elle constituait un recul notable sur le montant général des pensions. D’ailleurs, il est apparu bien vite que pour les enseignants cela constituerait une telle perte, qu’il fallait envisager au préalable d’augmenter leurs salaires (les plus bas au sein de l’Europe). Il va de soi que bien d’autres secteurs allaient morfler. Un premier texte a été voté à l’Assemblée Nationale mais il n’a pas suivi son cours au Sénat. Tout est resté en stand by, à cause du Covid nous a-t-on dit. En réalité, l’idée d’une réforme par points était si bien élaborée qu’elle a été abandonnée en rase campagne. Son incohérence et son injustice, mal vécues par nombre de citoyens, étaient au cœur d’une contestation qui a duré dans le temps et a obtenu gain de cause. Certains acteurs économiques, aujourd'hui, préfèreraient qu’on ne retombe pas dans une situation sociale agitée, ce qui ne fait pas leurs affaires.

* Additif le 16 septembre : Rapport annuel du COR septembre 2022 - Evolutions et perspectives des retraites en France

[Ph. YF]

Allocs : les libéraux s’en donnent à cœur joie

Il fallait s’y attendre, les propagandistes du néo-libéralisme s’en donnent à cœur joie, après les déclarations de Fabien Roussel (PC) disant que « la gauche doit défendre le travail et ne pas être la gauche des allocations et minima sociaux ». Si François Ruffin a réagi en contestant qu’on puisse ainsi opposer « la France qui bosse » à « la France des allocs », « ce n’est pas le combat de la gauche » a-t-il dit, c’est bien lui qui a ouvert le bal avec son livre Je vous écris du front de la Somme et lors de diverses interventions télévisées où il a estimé qu’il fallait entendre, sans les approuver, les ouvriers qui se plaignent de l’assistanat.

Pas manqué : lundi dans son émission sur LCI, David Pujadas a exploité le filon avec deux thuriféraires du libéralisme, Marc Touati et Pascal Perri. Les tableaux reproduits à l’écran (élaborés par Perri) sont en partie faux : car le couple avec le Smic a droit aux AF, et le couple au chômage n’a pas droit au RSA (qui est une allocation différentielle), même pas certain qu’il ait 390 € d’APL s’il perçoit 1824 € d’indemnités chômage. Yann Gaudin, un conseiller-formateur sur les droits des usagers de Pôle emploi a corrigé en twittant que le couple au Smic a 3158 €/mois et les deux chômeurs 1914 (sans préciser toutefois son mode de calcul).

Pascal Perri, qui n’est pas à une incongruité près, a affirmé que le couple au chômage a droit à l’Aide Médicale d’État [réservée en réalité aux immigrés sans papiers] ! L’élue LFI, Sarah Legrain, présente sur le plateau, n’a ni commenté ni contesté les chiffres. Elle a renvoyé aux super-riches. Touati a cru devoir lui opposer que « la lutte des classes pour la lutte des classes » ça ne sert à rien, cherchant à faire pleurer Margot car Monsieur a grandi dans « l’adversité »... à Orly. Il estime que les gens s’installent dans le chômage et que ça bloque leur progression dans la société. Beaucoup, des millions, ne cherchent même pas un emploi alors que « la valeur travail c’est formidable, on se réalise dans le travail », hugh ! La France n’est pas libérale, elle est trop sociale, dit cet économiste qui grenouille dans les milieux financiers. Seule solution, selon lui : baisser les charges et la CSG, ce qui augmentera de fait les salaires ! Et si Sarah Legrain lui oppose un argument sur la sécurité sociale, il gémit : « on n’a pas le droit de parler, c’est incroyable ».

Pujadas a voulu convaincre qu’il n’oppose pas les situations, qu’il s’agit juste de comparer, car « du point de vue de la politique publique, il y a problème ». Il ânonne la veille rengaine : les employeurs ne trouvent pas d’employés. Sarah Legrain a facile de lui répondre qu’en face de 14 chômeurs il y a 1 emploi ! Elle explique la position de Ruffin : « les gens qui travaillent doivent pouvoir vivre de leur travail », il pose donc la question des salaires trop faibles.

À noter que le journaliste Thomas Legrand a eu des positions plutôt correctes au cours de ces échanges.

[captures d'écran YF]

La grossièreté des Pujadas, Perri et Touati n’a pas de limites. Je suis en colère car sur ces sujets certains ne craignent pas les approximations ou les mensonges flagrants. Par ailleurs, tout est mis dans le même sac, avec d’énormes confusions entre les prestations découlant de cotisations et celles relevant de la solidarité nationale (donc confusion entre chômage et RSA). De son côté, la gauche devrait mieux s’armer face à ce genre de débat : on ne peut se contenter de parler des « assistés d’en haut » comme moyen de défense, vieil argument qui essaye de retourner le stigmate. Car, au-delà de la sécurité sociale, la notion même d’assistance doit être défendue (hic et nunc, elle concerne des millions de citoyens, faut-il rappeler que l’allocation personnalisée d’autonomie [APA] et l’allocation d’adulte handicapé [AAH] sont des allocations d’aide sociale, donc d’assistance). Si l’on veut contrer le discours contre l’assistanat (qui est clairement selon moi destiné à saper notre modèle social en général), il importe de bien maîtriser le sujet, d'éviter les lieux communs (style : vaut mieux avoir du travail que pas du tout, ou être riche et bien portant que pauvre et malade) et d’aller rapidement au-delà des approches simplistes et instrumentalisées.

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. Les réseaux sociaux (et le magazine Marie-France ce 14 septembre) se sont fait l’écho d’une fiche de la CAF qui répertorie la liste des allocations perçues par une famille qui a dix enfants (5789 euros, car c’est le mois de l’Allocation de Rentrée Scolaire, sinon 3600 euros). Le commentaire du tweet initial reproduisant le document : « allocations généreuses transférées de la poche de ceux qui travaillent du matin au soir vers celle de ceux qui sont au foyer et au chômage ». Qui donne ce genre d’infos ? Est-ce qu’une enquête a été diligentée pour savoir qui est à l’origine de la fuite de ce document personnel (le nom a été caché) ? Bien sûr, ces rares cas peuvent choquer des personnes non averties mais pourquoi aucun tweet, aucun média ne publie les avantages que des familles nombreuses riches tirent grâce au quotient familial qui réduit le montant de leur impôt (aux frais des autres contribuables) sur des montants parfois autrement plus élevés ? 

. Vive l’assistance !, voir mon article récent : dans le débat public, ces jours-ci, la question de l’assistanat est revenue au-devant de la scène, mais pas de la part de leaders de droite comme jusqu’alors, mais d’élus de gauche. Attention à ne pas jouer avec le feu. Sur de tels sujets, il importe d’être prudent.

Billet n° 698

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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