La Protection de l’enfance entravée par les complotistes

Lors de l’enlèvement de la petite Mia par des hommes de mains mandatés par sa mère, ont refait surface les théories du complot qui se répandent depuis quelques années à propos des enfants en danger placés par décision judiciaire. Outre certaines menaces à peine voilées, cela entrave la tâche déjà délicate des travailleurs sociaux exerçant cette mission.

Le 13 avril au soir, a été lancée une alerte enlèvement. Dans l’avis qui avait été diffusé, une photo et des descriptions physiques de l’enfant et de la mère, le numéro de sa voiture.  

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Le 16 avril, je publiais un texte sur mon compte Facebook, alors même que l’enfant et la mère n’avaient pas encore été retrouvées. J’indiquais (comme je l’ai déjà fait auparavant) que j’étais plutôt réservé sur de tels appels mettant en cause manifestement un parent. On n’est pas dans une situation d’enlèvement par des inconnus sur lesquels on n’aurait aucun élément et qui justifierait de faire appel à l’opinion publique. D’ailleurs, dans la soirée du 13, l’alerte a été levée (très rapidement donc) et le lendemain trois suspects arrêtés, puis un quatrième. J’admets cependant que les enquêteurs pouvaient au début, pour lancer un tel appel, s’appuyer sur le fait que les trois hommes qui ont enlevé l’enfant, se faisant passer pour des éducateurs (avec faux documents et faux tatouages pour brouiller les pistes), étaient alors inconnus.

Rapidement, l’information a été donnée selon laquelle il s’agissait de survivalistes, complotistes, militant contre les retraits d’enfants considérés comme forcément abusifs. Ils ne connaissaient pas cette femme, qui les avait sollicités sur Internet, affirmant être séparée « injustement » de sa fille. Rapportant ces éléments, j’écrivais dans mon post : « Sur les réseaux sociaux, se déversent en permanence des accusations diffamatoires : pour reprocher aux professionnels éducatifs et sociaux soit de ne pas agir, de ne pas se précipiter pour retirer des enfants de leurs parents alors qu’il existerait des suspicions de maltraitance, soit de placer abusivement des enfants (dans ce cas, ce sont souvent des parents concernés qui créent des associations protestant contre les placements d’enfants). Face à ce déversement, comme toujours, le pouvoir en place reste en retrait, naviguant à vue, cherchant à s’adapter à ces différents discours. Il est temps que la protection de l’enfance soit enfin clairement, sans ambiguïté, "portée" par le gouvernement. »

Les Rouletabille

On le sait depuis, la mère qui s’était réfugiée en Suisse avec son enfant, a été arrêtée, l’enfant remis à sa grand-mère, où elle était placée avant son enlèvement. On a su que les kidnappeurs se surnommaient Basile, Pitchoune et le Corbeau, l’un, ancien « coach mental », émargeant au RSA, un autre, 23 ans, a séjourné en psychiatrie. Un dénommé Bouga, « éducateur » (!) de 43 ans, « victime de violences dans son enfance » (écrit le Monde du 26 avril, dans un article de Lucie Soulier) était en contact avec une femme dénommée Harmonie, elle-même proche de Rémy Daillet, résidant en Malaisie et fils de l’homme politique Jean-Marie Daillet, ex-député UDF de la Manche.

Rémy Daillet est lui-même ancien responsable du Modem en Haute-Garonne, et milite contre les placements d’enfants qui seraient tous plus ou moins abusifs. Il aurait été le chef du réseau, finançant l’opération des Rouletabille (pour 3000 euros), étant par ailleurs partisan d’un coup d’État afin de renverser le gouvernement français, car « mafieux » et inféodé à la « banque Rothschild ». L’un des comploteurs a adhéré un temps à un Conseil National de la Transition (CNT) qui défend des thèses conspirationnistes. Quant au conducteur de la camionnette ayant permis l’enlèvement, Jeannot, atteint du syndrome de Diogène (il ne jette jamais rien chez lui), c’est lors d’un rassemblement des Patriotes de Philippot à Paris devant le ministère de la Santé qu’il a rencontré ses comparses. Pitchoune se justifie : « c’est de « notoriété publique » que « beaucoup d’enfants disparaissent suite à des placements abusifs des services sociaux ». Il ne l’a jamais constaté mais il l’a lu « un peu partout sur le Net ».

Notons en passant que Jean-Marie Daillet (le père de Rémy) est cet individu, élu centriste de la République qui, lors des débats sur l’IVG en 1975, accusa Simone Veil, rescapée de la Shoah, de jeter « les embryons dans les fours crématoires », ce qui ne l’a pas empêché plus tard d’être ambassadeur sous Balladur. Il s’est particulièrement intéressé aux mouvements ésotériques, traduisant, entre autres, un livre sur la magie.

Rémy Daillet, dont Libération nous dit que, dans une de ses vidéos, il se réclame des Einsatzgruppen, les escadrons de la mort nazis qui tuaient les juifs sur le front de l'Est, surfe sur la sensibilité exacerbée d’une partie de l’opinion publique sur les placements d’enfants. Les professionnels de la Protection de l’enfance savent que dès qu’un événement défraie la chronique se déversent sur les réseaux sociaux des propos haineux à leur encontre. Sans que jamais les autorités publiques ne montent au créneau pour prendre la défense des agents qui exercent une mission de service public. Il s’agit le plus souvent d’accuser les travailleurs sociaux d’avoir trop tardé à protéger un enfant ou au contraire, c’est selon, d’avoir procéder à un retrait d’enfant injustifié. Il y a à Marseille un avocat, ayant pignon sur rue, qui s’illustre en permanence dans cette dérive, en toute impunité, compliquant grandement le travail des intervenants éducatifs et sociaux. Il n'est pas exclu cependant que face à de tels parrains (comme Daillet), portant de telles accusations (farfelues), les habituels critiques des placements d'enfants soient dépassés et totalement discrédités. 

Page Facebook

Dès l’annonce de l’enlèvement de l’enfant, une pétition « adressée à la justice » a circulé : « Mia a été retirée à sa maman pour de mauvaises raisons, aidez-les à se retrouver ». Sans grand écho (une ou deux signatures par jour). Une page Facebook de soutien est alors ouverte et appelle à signer, mais les commentaires se contentent de préciser qu’ils ont signé, sans porter d’avis, sinon : « car l’amour n’a pas de frontières » ou « un enfant a toujours besoin de sa maman ». Un seul donne des conseils pour améliorer l’efficacité : pour être entendu des autorités, il importe de décrire la situation « idéalement avec des éléments non contestables ».

Une amie de la mère publie sur ce compte un post s’adressant à elle, lui disant qu’elle est une bonne mère mais s’étonne de son geste, de n’avoir pas respecté la légalité tout en concédant que « la France est mal gérée maintenant ». Une autre commente : « Je suis passée par les services sociaux. Une belle mascarade. Le dossier d'un enfant passe par de nombreuses mains à qui il faut raconter à chaque fois son histoire car ils ne connaissent absolument rien de notre vie ». L. affirme qu’ « on vous rabâche qu’en plus d’être une mauvaise mère vous êtes une mauvaise personne » alors qu’on laisse «des enfants dans des familles où les parents étaient alcooliques, violents, sans amour et ne s’occupant pas des enfants… malgré les alertes lancées aux services sociaux ». Parfois tout de même « les services sociaux font un job remarquable, il y a du personnel en or aussi ». Mais « on ne devrait pas jouer à la roulette russe avec des familles fragiles ».

Propos relativement modérés, mais N. et L.B. parlent chacune de familles détruites. Une mère dit que voulant obtenir un logement social alors qu’elle est une « maman normale », son fils a été placé. Tout simplement. On sent cependant que certaines contributrices craignent que des personnes non fiables viennent commenter (« on ne peut pas confondre toutes les affaires, (…) cette dénonciation ne peut servir de caution à toutes les ‘défenses’ »). En réalité, la gêne vient du fait que si les placements en familles d‘accueil sont dénoncés, considérés comme presque toujours injustifiés, dans ce cas, c’est délicat, car l’enfant était chez sa grand-mère (« il y a des placements bien plus douloureux, bien plus périlleux pour les enfants »). L’incapacité des intervenantes (il s’agit presqu’exclusivement de femmes) à mettre en place une action forte exaspèrent certaines commentatrices. L’une, qui signe Lola, dit qu’on a placé son enfant de quatre ans sur l’accusation d’être « instable complotiste ». Le député Jean Lassalle est un allié qu’on pourrait sollicité, lui qui a adressé en 2018 au ministère une question écrite (qui prétendait que « les associations de protection de l’enfance dénoncent régulièrement que 50 % des placements pourraient être évités ») : L. annonce qu’elle va voter pour lui en 2022. Et Bruno Golnisch (Rassemblement National, tendance Le Pen-père) « a pris fait et cause pour Lola ». 

L'ASE et le point Godwin

Il m’arrive d’enregistrer et d’archiver des commentaires déposés sous les articles de presse ou sur les réseaux sociaux. Ils expriment parfois une agressivité, sinon une haine extrême, à l’encontre des méchants travailleurs sociaux ou bureaucrates, guidés par le seul souci de faire le malheur des enfants. Les insultes peuvent aller jusqu’à les traiter de « guestapistes » ou à les comparer à la SNCF de 1942 qui transportait sans état d’âme les convois de déportés. On connaît les thèses ridicules mais néanmoins répandues selon lesquelles ces placements d’enfants seraient destinés à faire gagner de l’argent à celles et ceux qui y procèdent ou à alimenter des réseaux de pédophiles. Selon moi, dans une démocratie digne de ce nom, de tels propos mériteraient des poursuites pénales, car la liberté d’expression n’autorise pas à insulter de la sorte tout un corps professionnel. Je me souviens que, dans une affaire précise, qui remonte à quelques années, circulaient sur Facebook les noms et les coordonnées des travailleurs sociaux, afin qu’ils soient appelés et insultés. Sans réaction des autorités judiciaires à l’encontre de ce qui s’apparentaient à des menaces.

Il ne s’agit nullement de prétendre que des parents n’ont pas le droit de se défendre. Il est vrai que des décisions de placement peuvent ne pas être adaptées. Des procédures d’appel existent. Des avocats peuvent intervenir. Mais cela suppose d’argumenter avec des éléments probants et non pas farfelus. Bien que travailleur social en exercice, intervenant sur mandat du juge des enfants, j’ai participé jadis à une action collective consistant à soutenir un père récemment veuf dont la fillette avait été placée parce que la juge des enfants, face à ce motard blouson noir et bottes de cuir, craignait qu’il soit incapable d’élever son enfant. On n’a pas craint de mobiliser Libération (première version) qui consacra sa dernière page en entier sur l’affaire. Avec des arguments sérieux qui convainquirent la juge.

Le "social" peut-il être un "travail" ?

Toute personne est bousculée, bouleversée par tout ce qui touche à la famille, à la petite enfance, au lien d’un père, d’une mère avec son enfant, car cela renvoie, bien sûr, à sa propre histoire. Une partie de l’opinion publique a du mal à comprendre que des professionnels traitent de ces sujets quand les choses vont mal. Beaucoup ne comprennent pas qu’une administration soit compétente pour aborder des questions qui relèvent du tréfonds de la vie des êtres humains. Au jour le jour, cela ne pose pas de problème : des professionnels sociaux sont au turbin, et cela ne dérange personne. Pour peu qu’il y ait un accident de parcours, le débat public aura tendance à jouer le pauvre petit enfant contre la « barbarie administrative ». Les travailleurs sociaux font le dos rond lorsque ce sont des parents, souvent démunis, en grande difficulté, qui cherchent à stigmatiser ainsi ce qui s’est imposé à eux, avec un retrait d’enfant, par exemple, forcément sur décision judiciaire. Mais lorsque l’attaque vient d’individus qui ne connaissent rien à l’affaire, sinon les bribes distillées dans la presse, parfois même provenant de professionnels réglant des comptes à distance, ou d’associations non représentatives, ou de médias jouant piteusement sur l’émotion et la sensibilité de leur lectorat, cela n’est pas supportable.

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Suite à cette affaire de la petite Mia et de sa mère Lola, deux professionnels du travail social ont publié des textes sur la protection de l’enfance et le complotisme : non pas sur l’affaire elle-même, mais sur ce qui est propagé sur les réseaux sociaux et certains sites.

Laura Izzo a publié une tribune libre sur le site en ligne Le Media Social. Elle relie cette affaire « avec la récente multiplication sur les réseaux sociaux des « témoignages » de parents ou de pseudos éducateurs qui se targuent de dénoncer les placements abusifs et le système corrompu de la protection de l’enfance. Les enfants seraient arbitrairement soustraits à leurs parents, eux-mêmes injustement stigmatisés, jugés et dénigrés par des professionnels ne cherchant aucunement à les aider ». Ces théories conspirationnistes « s’appuient sur la conviction qu’un groupe se coordonne clandestinement, dans le plus grand secret afin de consolider ou d’obtenir des privilèges et du pouvoir. Sociétés secrètes, franc-maçonnerie, alliances énigmatiques et maintenant donc, la protection de l’enfance ». Elle raconte, entre autres, le cas de ce père acceptant le placement de ses enfants dans un foyer éducatif qui lui demande un jour (il y a longtemps), tout intimidé, combien elle touche par enfant placé. Il pensait qu’elle touchait une prime par enfant placé ! Aujourd’hui, peut-être serait-il allé sur Internet et aurait trouver des explications sur un compte secret dans les îles Caïmans ou un financement des Illuminatis.

. La protection de l’enfance face au complotisme, 3 mai, Le Media Social.

couverture
Laura Izzo (éducatrice spécialisée) est l’autrice avec Christophe Anché (assistant social) d’un ouvrage de grande qualité intitulé Du côté des enfants en danger : travailleurs sociaux, ils rendent compte de leur action éducative et sociale auprès de mineurs et de leur famille. J’ai rendu compte de cette parole rare, instructive, peu prisée par les médias, car non manichéenne (ici).

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Laurent Puech, sur son blog Protections Critiques, a publié un article décortiquant avec méthode quelques sites luttant contre les « placements abusifs », mettant en cause la « pédocriminalité » et désignant nommément des tribunaux coupables, parlant de « réseaux pédocriminels d’État » ou de « viol rituel », de « sacrifice d’enfants ». L’un de ces sites prétend carrément expliquer « comment les conseils départements font du trafic d'enfant tout en exterminant les enfants français de souche, DOM TOM, européens et africains ? ».

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Laurent Puech tient à préciser que toute contestation d’un placement ne signifie pas complotisme. Il reprécise le sens de ce mot en s’appuyant sur des auteurs de référence. Un de ces sites met en garde ses lecteurs : il serait piraté régulièrement par de « faux fonctionnaires français », policiers du « mossad installé à l’Élysée ». Mais il tient à dénoncer sans relâche « les réseaux pédo juifs, musulmans et FM ». En 1998, on dénombrait… « 71 juges reconnus pédos non jugés ». Les parents sont incités à récupérer « par la force » leurs enfants placés. On mesure qu’une telle proclamation peut déboucher sur des actes de violence gravissimes à l’encontre de travailleurs sociaux. Laurent Puech assiste avec inquiétude à cette « séduction grandissante du complotisme » : « Là où, par le passé, un parent voyait d'abord une erreur dans la décision de retrait de ses enfants, il trouve aujourd'hui facilement un récit concurrentiel avec la thèse de l'erreur : celui d'une attaque organisée, d'une atteinte intéressée à son enfant. » Il estime à juste titre que cette donnée relativement nouvelle va devoir être intégrée dans les réflexions des intervenants sociaux.

. Complotisme et protection de l'enfance : inquiétantes convergences ? 2 mai, protections-critiques.org.

. Laurent Puech, assistant social de profession initiale, tient le site Secret.Pro, outil indispensable pour tous les professionnels de l’éducatif et du social. J’ai consacré deux billet sur ce blog à des études remarquées qu’il a réalisées : à propos de la controverse sur le nombre d’enfants tués par leurs parents (ici) et en ce qui concerne les meurtres conjugaux (ici).   

Billet n° 621

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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