On apprend aujourd’hui même que des jardins privés du Loir-et-Cher ont été contaminés par le prosulfocarbe, massivement utilisé dans les grandes surfaces de cultures de céréales ou de pommes de terre. Dans de nombreux prélèvements, les concentrations dépassent la limite maximale acceptable. Volatile, ce pesticide de synthèse peut se répandre loin du lieu d’épandage. Une semaine plus tôt, un célèbre maraîcher des Bouches-du-Rhône (470 hectares de salades) passait en justice pour utilisation de produits phytosanitaires interdits. Au même moment, pour une tout autre cause, bactérienne cette fois (la céréulide), les laits infantiles Lactalis sont rappelés car contaminés, quelques jours après que Nestlé, qui avait tergiversé, ait dû également procéder à des rappels massifs sur plus de 800 marques. Pesticides, bébés menacés, c’est l’occasion d’évoquer l’épidémie de cancers pédiatriques en Loire-Atlantique.
Dans le cadre de la 19ème édition du Festival cinéma et droits humains de Toulouse et d’Occitanie, regroupant 7 associations (1), une soirée était organisée à Ciné 32 à Auch, le 13 janvier, avec projection du film Contrepoison, un combat citoyen, en présence de Jean-François Corty, co-réalisateur du film (avec Valery Gaillard) et président (national) de Médecins du monde, et Laurence Huc, toxicologue, engagée bénévolement dans ce combat.
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Le film évoque l’épidémie de cancers pédiatriques survenue en Loire-Atlantique, dans la petite ville de Sainte-Pazanne (taux de cancers quatre fois supérieur à la moyenne nationale). Les autorités de santé ne reconnaissent pas une cause environnementale, alors des parents d’enfants malades ou décédés, et des citoyens choqués, avec le soutien de scientifiques solidaires, constituent un collectif qui va aboutir à la création en 2023 d’un Institut citoyen de recherche et de prévention en santé environnementale (ICRePSE), qui pourrait être imité ailleurs sur le territoire français.
Il importe de rendre compte de cette affaire qui montre combien certains combats sont difficiles à mener au niveau national, tellement tout est bloqué à cause d'enjeux politiques et surtout économiques. Par contre, à échelle territoriale, des solidarités élargies peuvent faire avancer les choses, car tous les citoyens, se sentant concernés, peuvent s’investir dans des luttes quand il s'agit d'atteinte à l'environnement et à la santé, d'autant plus si cela affecte des enfants.
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(1) Les 7 associations du Festival : ACAT [Action des chrétiens pour l’abolition de la torture], Amnesty International, CCFD Terre Solidaire, École des droits humains et de la terre, Les Amis du Monde Diplomatique, Médecins du Monde, Médecins Sans Frontières.
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Contrepoison, un combat citoyen
Le film montre le travail d’enquête mené par Laurence Huc et Annie Thébaud-Mony, sociologue du travail et de la santé, reconnue pour son travail contre l’amiante, membre de l’Institut. 25 enfants ont été atteints d’un cancer (dont 14 dans le village de Sainte-Pazanne ou à proximité), de mai 2015 à mai 2021, 7 sont décédés. Aucune cause génétique repérée. Lors d’un débat devant le ministre de la solidarité et de la santé, la conclusion a été : « circulez, il n’y a rien à voir ». Le but n’était pas de chercher une seule cause, mais de recenser toutes les causes possibles de risque, la maladie pouvant être déclenchée par une conjonction de pollutions.
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Des parents sont interrogés, meurtris parfois d’avoir un temps douté de la maladie de leur enfant. Une mère fait allusion à ce mot terrible, tumeur (tue et meurs), ainsi qu’un enfant l’entend. Et c’est la litanie : les soins dans les grands hôpitaux, les enfants malades obligés d’aller à Angers qui a un service spécialisé, moments émouvants, même les chercheurs volontaires ont les yeux embués. Attitude courageuse des enfants, dont certains ont très bien compris qu’ils allaient mourir et qui ont des attitudes de lucidité qui arrachent des larmes. Pesticides suspectés, habitations et école près d’un champ de maïs traité régulièrement au lindane et à la dieldrine, site pollué d’une ancienne usine de charpentes, enquête officielle abandonnée, données inaccessibles détenues par les autorités, la commission d’accès aux données administratives (CADA) refuse d’accorder l’accès d’où saisine du tribunal administratif, ¾ des études sur glyphosate écartées par les autorités (le glyphosate ayant obtenu autorisation jusqu’en 2033). Malgré tout, des citoyens et des avocats restent tenaces.
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Le débat, avec Jean-François Corty et Laurence Huc à Auch (Ciné 32) : c’est seulement quand un produit toxique n’est plus nécessaire qu’on finit par l’interdire, ce qui désespère les toxicologues. Et constat que sans lanceur d’alerte il n’y a pas de mesure prise. La rare députée à s’être mobilisée a une fille atteinte de leucémie, les politiques ne sont mobilisables que s’ils ont été touchés. Les travaux de recherche portent à 95 % sur le traitement des leucémies et non sur le pourquoi de leur apparition, c’est pourquoi des scientifiques se rebellent. L’État néglige la collecte de données, or si elles manquent, on en déduit qu’il n’y a pas de problème !
L’Institut citoyen est une association loi 1901. Il est composé d’un conseil scientifique universitaire, d’un conseil citoyen, de l’association Stop cancers de nos enfants, tandis que le conseil d’administration (CA) est plus politique, avec diverses associations. La Chambre d’agriculture est plutôt ouverte, sans suivre la position nationale de la FNSEA, car soucieuse pour les enfants touchés : elle est prête à payer une enquête sur tous les enfants d’agriculteurs (cas d’enfants malades en milieu agricole en Charente-Maritime. A noter que 80 à 90 % des cancers infantiles sont d’origine environnementale, 10 % seulement génétique).
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Le premier financeur est le Département. Une directrice de l’Institut a été recrutée. L’Agence Régionale de Santé minimise le danger mais a fini par envoyer au CA une observatrice. Les intervenants estiment qu’elle devrait être plus à l’écoute du "savoir profane", et lancer des études sur la maladie de Parkinson, sur les cancers hématologiques (myélome), les cancers de la prostate et aussi du spectre autistique chez l’enfant (à proximité des lieux d’épandage). Une loi du 30 juin 2025 confie à l'Institut national du cancer le pilotage et la production des données d'épidémiologie et de soins en cancérologie, et un registre national des cancers a été détaillé par un décret du 28/12/2025. Le problème est qu’il y a une volonté forte de ne pas savoir.
En Poitou-Charentes, le registre a repéré des clusters cancéreux, mais sans réelle prise en compte. Ce genre de registre pourrait être précieux pour les médecins qui seraient alertés : à Sainte-Pazanne, le diagnostic a tardé, et une enfant est morte dans la voiture qui la conduisait aux urgences. L’enfant Alban constate auprès de sa mère que Bayer, qui produit des pesticides, est le labo qui fournit sa poche de chimio ! De même que ce sont les sociétés qui polluent qui produisent les études pour déterminer un éventuel danger ! La France, hypocrite, interdit des pesticides qu’elle vend à d’autres pays, qui, avec le Mercosur, renvoient vers l’Europe les produits ainsi pollués. Jean-François Corty parle de « racisme écologique » le fait que l’Europe est le plus gros producteur de pesticides. La loi Duplomb a tenté de créer un comité avec le lobby phytosanitaire, avec certains syndicats agricoles, en vue de pouvoir utiliser certains pesticides indépendamment de l’ANSES (Agence national de sécurité sanitaire). Pour le moment, ça été retoqué, mais pour combien de temps ?
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Jean-François Corty explique qu’en réalisant ce film ils se sont interrogés sur l’aspect émotionnel : faut-il montrer la souffrance ? On sait que cela peut être démagogique, mais « le cancer est une sacrée merde », il fallait montrer ce qui motive le combat, un minimum de pathos s’avère nécessaire. Si on a peu d’espoir avec Bruxelles, à l’échelle d’un territoire on peut espérer faire changer les choses, même en mobilisant des gens avec lesquels on n’est pas toujours d’accord. L’Institut citoyen est l’incarnation d’un espoir.
Laurence Huc dit sa stupéfaction devant la déliquescence de la démocratie sanitaire, elle n’avait jamais vu ça. Encore hier, une petite fille qui relevait du cluster est décédée, et Santé Publique France continue à dire qu’il n’y a aucun lien avec l’environnement. Comment supporter un tel aveuglement ?
Au cours du débat, Arnaud Cabelguenne [pharmacien, docteur en toxicologie], explique ce qui se met en place à Lectoure (Gers), un collectif citoyen regroupant des agriculteurs bio ou conventionnels, la Confédération Paysanne. L’eau a une forte teneur en TFA (acide trifluoacétique) qui est une substance per-ou polyfluoroalkyles (PFAS). Des réunions ont eu lieu avec l’Inserm. Les résultats des analyses ont été transmises à France 3 et La Dépêche. Il relève que lors d’un cluster dans le Médoc, il y a eu entente entre Santé Publique France et l’ARS suivie d’une décision d’arrêter les pesticides. Sur Lectoure, un retraité ancien procureur (« 40 ans au service de l’État ») se dit peiné que ce ne soit que les citoyens qui soient mobilisés pour que les choses changent alors que cela devrait être le rôle de l’État.
Patrick Kopff, Génération Écologie, évoque un projet de station d’eau potable à Auch : le coût est évalué à 39 millions d’euros, mais il ne traiterait pas tous les métabolites les PFAS courts et le TFA, qui semblent être considérés par les promoteurs comme un « risque acceptable » ! C’est un grand groupe privé qui, distribuant déjà l’eau sur la ville, conseille la mairie sur ce projet ! La soirée se conclut sur cette assertion d’évidence : le droit à la santé c’est de vivre dans un environnement sain.
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. Le documentaire devrait être projeté sur France 3, dans l’émission La France en vrai sur Ici Pays de Loire, jeudi 29 janvier 2ème partie de soirée et vendredi 30 janvier à 9h30. Voir présentation :
. Stop aux cancers de nos enfants
. Cancers des enfants : le combat des familles pour la vérité en Loire-Atlantique
. Lectoure : ici.
Billet n° 902
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