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Aria da Capo, Comédie de Genève, et Occupations, T2G Théâtre de Gennevilliers, Séverine Chavrier
Pour « Aria da capo », Séverine Chavrier imagine un dispositif scénique d’une très grande beauté, réceptacle des pensées de quatre adolescents musiciens d’aujourd'hui. Entre théâtre et cinéma, la pièce explore leur âge et ses soubresauts à la manière d’un journal intime ou d’un songe, restituant au plus près l’intensité du désir. La pièce fonctionne comme une partition dans laquelle reprises, boucles et silences organisent la dramaturgie. Le langage devient matériau rythmique. La mise en scène passe par une économie des gestes, une précision presque instrumentale des corps. tout est réglé pour que la répétition devienne révélation. Beau et perturbant, le spectacle affiche une élégance formelle masquant des fractures intimes qui se dérobent peu à peu.
Odyssée hallucinante et hallucinée autour de l’intime et du désir féminin, « Occupations », la dernière création de Séverine Chavrier, s’apparente à un rituel, un exorcisme collectif, performé depuis un dispositif semblable à une chambre d’écoute dans laquelle l’action paraît contenue mais vibre pourtant de tensions internes qui finissent par déborder. On sort du spectacle éveillé aux mécanismes sociaux qui ordonnent les vies.
Les deux pièces se répondent comme deux modalités complémentaires d’une même enquête sur la présence : l’une par la circularité formelle et l’écoute, l’autre par l’accumulation de tâches et le regard critique sur les structures. Ensemble, elles composent un double paysage, poétique et politique, de nos manières d’habiter le monde.
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Musée Duras, d’après l’œuvre de Marguerite Duras, Julien Gosselin, Printemps des Comédiens, Montpellier
Julien Gosselin, fidèle à ses grandes traversées immersives, plonge dans l’univers durassien avec une ambition folle. Onze textes majeurs, de Hiroshima mon amour à Savannah Bay, en passant par L’Amante anglaise, Le Square, etc., réunis dans un « musée imaginaire » vivant, sans mausolée ni nostalgie poussiéreuse. Ici, pas de petite musique susurrée, Gosselin réactive Duras de manière viscérale, physique, parfois brutale, alternant français, anglais, farsi, vidéo, musique live et dispositifs scéniques qui font respirer l’écriture. Les seize jeunes interprètes du CNSAD portent le projet avec une intensité sidérante. On passe du murmure à l’urgence, du chuchotement à la déclamation, du cinéma mental à la performance brute. Le résultat oscille entre hypnose collective et rodéo émotionnel, des moments de pure grâce poétique succèdent à des séquences plus ardues, où l’intensité peut frôler le surjeu ou le déclamatoire. Monument hypnotique, Odyssée théâtrale rare, Musée Duras propose une traversée bouleversante, sensuelle et sans concession de l’œuvre de Duras, un « musée » qui ne conserve pas, mais qui brûle et réinvente. Un des sommets du théâtre contemporain actuel.
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Chasselay et autres massacres, Éva Doumbia, Le Volcan, scène nationale du Havre
Éva Doumbia met en scène l’histoire méconnue des tirailleurs sénégalais exécutés par les Allemands en juin 1940 dans « Chasselay et autres massacres », mêlant aux récits des soldats ceux des villageois qui n’avaient jamais vu de Noirs auparavant. La pièce dépasse le théâtre pour composer un hommage réparateur et nécessaire. En explorant l’identité afropéenne et les liens entre la Seconde Guerre mondiale et le colonialisme, elle mêle son récit d’autrice à celui du massacre de Chasselay, soulignant le sacrifice des tirailleurs sénégalais et la nécessité de reconnaître leur contribution à l’histoire nationale.
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Et après on s’aime, Marine Mane, Scènes du Jura, scène nationale à Lons-le-Sonier
Une famille ordinaire se retrouve du jour au lendemain confrontée à l’histoire géopolitique lorsque la cadette part faire le djihad en Syrie. Entre histoire intime et fait sociétal, Marine Mane conte l’histoire douloureuse de sa propre famille dans une pièce bouleversante qui joue sur les idées reçues, l'identité, le vrai et le faux, la mémoire et le deuil, et autorise un autre regard. Entre réel et fiction, tragique et absurde, théâtre et danse, musique et vidéo, « Et après on s’aime », fait dialoguer les différentes disciplines artistiques avec pour seuls liants une immense poésie et beaucoup d’amour. Marine Mane inscrit ce vrai faux documentaire sur sa famille dans une réflexion sur les notions de « care », d’amour et de réconciliation, si bien que le spectacle aurait pu s’appeler : « De l’amour », tellement celui-ci est omniprésent. La voix off de la nièce au début du spectacle vient rappeler que l’histoire n’est pas encore finie.
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Les conséquences, Pascal Rambert, Théâtre national de Bretagne, Rennes
De mariages en funérailles, Pascal Rambert dissèque dix ans de la vie d’une famille pour mieux interroger le poids de la transmission et de l’héritage. Servie par onze interprètes d’exception, « Les conséquences » explore l’engagement, les illusions perdues et le théâtre lui-même. Face à l’épreuve, la parole détruit autant qu’elle répare. Rambert interroge la responsabilité collective et individuelle dans une société fracturée, où les paroles d’hier influencent les jugements d’aujourd’hui. Son théâtre n’apporte pas de réponse. Il invite le spectateur à réfléchir et à s’engager, capturant la vie en train de se jouer.
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Les chats (ceux qui frappent et ceux qui sont frappés), Jonathan Drillet & Marlène Saldana, MC93
Dix interprètes de Cats décident de fuir le monde face à son incertitude à venir. Vivants comme des chats, ils remettent en cause leur condition humaine, philosophant en attendant le retour de maman. Sous des allures de fable musicale animalière grotesque et décalée, Marlène Saldana et Jonathan Drillet signent un manifeste antifasciste. « Les chats », comédie musicale sur l’anthropocène et le climato-scepticisme, la montée de l’extrême droite et l’idée de la catastrophe, de la résignation, de l’accommodation ou de la rébellion, est une pièce résolument politique, une pièce de résistance.
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Et j’en suis là de mes rêveries, d’après le roman Rabalaïre d’Alain Guiraudie, Maurin Ollès, Théâtre de la Bastille
« Et j'en suis là de mes rêveries » est l’une des adaptations les plus jubilatoires et les plus intelligentes de la saison. Maurin Ollès réussit le tour de force de transposer l’univers très littéraire, très charnel et très occitan d’Alain Guiraudie sans le trahir ni le diluer. Le texte de Guiraudie, mélange unique de polar rural, de comédie érotique absurde, de satire sociale et de rêverie poétique, devient sur scène une fantaisie théâtrale virevoltante, à la fois crue et délicate. Le dispositif, minimaliste, est génial. Deux comédiens (Pierre Maillet en Jacques, le chômeur cycliste rêveur, et Maurin Ollès qui campe tous les autres rôles avec une malice protéiforme), une scénographie presque cinématographique (images projetées, cadre « écran »), et une langue qui garde la saveur terrienne, truculente et parfois poisseuse du roman. On rit beaucoup. On est troublé souvent, ému parfois. La pièce conserve cette tension typiquement guiraudienne entre désir brut, violence larvée, tendresse pataude et critique sociale mordante. Une réussite rare, drôle, troublante, profondément humaine, qui prouve qu’on peut adapter Guiraudie au théâtre sans le domestiquer.
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Hécube, pas Hécube, Tiago Rodrigues, Comédie-Française
Tiago Rodrigues orchestre une ambitieuse collision entre la tragédie antique d’Euripide et les déchirements d’une femme d’aujourd’hui, comédienne devant interpréter Hécube, confrontée à la maltraitance institutionnelle de son fils autiste. Adaptation moderne, « Hécube, pas Hécube » est la première collaboration du metteur en scène portugais avec la troupe du Français. La pièce interroge le rôle de l’art face aux injustices, utilisant le théâtre comme miroir des défaillances sociétales et appelant à l’action. Portée par une troupe exceptionnelle, l’œuvre bouleverse par sa puissance et sa pertinence.
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L'esthétique de la résistance, d'après Peter Weiss, Sylvain Creuzevault, Odéon Théâtre de l'Europe
Un an après « Eldeweiss (France Fascisme) », Sylvain Creuzevault revient à l’Odéon avec « L’esthétique de la résistance » adapté du roman-monde de Peter Weiss, l’itinéraire d’un jeune ouvrier communiste allemand qui devient écrivain, est aussi le récit de la résistance allemande au nazisme à l’heure où l’Occident sombre à nouveau dans le fascisme. La pièce explore l’histoire de la résistance au fascisme et des luttes ouvrières allemandes. Elle souligne aussi l’abandon de la question de la production par la gauche, poussant les travailleurs vers l’extrême-droite et favorisant la résurgence des idéologies nationalistes. Malgré les perspectives sombres, l’œuvre offre un espoir de révolte face à la barbarie. Magistral et salutaire.
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Paradoxe, Guillaume Vincent et Florence Janas, Théâtre national de Bretagne, Rennes
Guillaume Vincent et Florence Janas, duo gémellaire et malicieux, s’unissent dans un pas de deux qui défie la gravité du deuil. Cabaret de l’âme, faux documentaire dans lequel l’intime se déguise en farce surréaliste, où la mère se laisse apprivoiser par des pinceaux jaunes et des moustaches postiches, « Paradoxe » bouleverse tout sur son passage. La complicité des deux comédiens, nourrie par des années de collaboration, offre une vision du théâtre où la tragédie s’allège dans le rire, créant une alchimie touchante entre pathétique et libération, qui autorise l’émotion à nous submerger sans crier gare.
Portfolio 8 janvier 2026
Dix pièces de théâtre qui ont fait 2025
Art de la représentation servant à raconter des histoires, à transmettre des idées, à rassembler des gens, le théâtre parce qu'il est dans l'immédiateté, nous fait nous sentir vivant. Voici dix pièces qui ont marqué mon année 2025, un classement forcément subjectif avec cette année une exception, deux pièces de Séverine Chavrier raflent la mise ex aequo.
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