Service national, éducation à la défense : l'école piégée par l'armée

Avec l’éducation à la défense, l’armée se taille une place de choix dans la scolarité des élèves, structurée autour de protocoles interministériels dont l’objectif prioritaire est de répondre aux besoins, aux demandes des armées. Une coopération dont le SNU (service national universel) est l’aboutissement logique.

Avec l’éducation à la défense, l’armée se taille une place de choix dans la scolarité des élèves, structurée autour de protocoles interministériels dont l’objectif prioritaire est de répondre aux besoins, aux demandes des armées.  Ainsi, la convention (29/06/2018) entre l’académie de Nancy-Metz, les armées, l’université de Lorraine, l’IHEDN, conclue en complément du protocole national de 2016, tient à réaffirmer « la nécessité d’une coopération renforcée entre les communautés scolaire, universitaire, administrative et militaire. » Une coopération dont le SNU (service national universel) est l’aboutissement logique.

Si, selon la formule consacrée, « les signataires s’engagent à… », en réalité, c’est l’Education nationale qui s’engage à mettre son administration et ses personnels au service d’une « synergie » clairement assumée avec l’armée, « en renforçant la formation à l’enseignement de défense et de sécurité (…), en approfondissant l’enseignement de la défense dans tous les cycles (…), en favorisant l’information et la sensibilisation des élèves aux questions de défense et de sécurité. »

Dans cette optique, il s’agit d’« inciter les établissements à mettre en place des projets éducatifs en rapport avec les thématiques défense (…) en y associant les forces armées. » Tout spécialement visé, l’enseignement de l’histoire avec la participation des élèves aux commémorations historiques, une exigence qui, comme on l’a vu pour le centenaire de 1918, a largement contribué à dénaturer la compréhension de l’événement au profit de considérations patriotiques et militaires.

Ces orientations ne sont pas sans conséquences sur la formation des enseignants qui occupe une large place dans ce nouveau protocole avec l’insistance mise sur la nécessité de « développer la connaissance mutuelle et les liens entre les militaires, l’administration et la communauté enseignante. » Une connaissance évidemment à sens unique puisqu’elle consiste à « organiser des séminaires, colloques, sur des sujets liés à la défense (…) et inviter du personnel des armées à y participer, (…) accueillir des personnels des armées au sein des établissements » mais surtout – ce qui existe depuis plusieurs années – « développer des actions de formation à l’enseignement, à l’esprit et à la culture de défense destinée aux enseignants et cadres de l’EN », notamment par le biais de « modules défense dans la formation initiale et continue des personnels de l’EN. » Également concernés, les universitaires sont fermement invités à se « rapprocher (…) des experts militaires. »

Endoctrinement des élèves, sensibilisation des enseignants : cette information militaire à sens unique, objet de l’éducation à la défense, n’a jamais caché cette autre finalité qui consiste à faire de l’école le vivier de recrutement de l'armée. « Les cosignataires – poursuit le document – veulent offrir aux jeunes des projets et des parcours professionnels leur permettant d’accéder aux emplois civils ou militaires au sein des armées. » Une information qui passe par la participation « systématique » de la Défense aux forums orientation-métiers, la réalisation de « mini-stages au sein de certaines unités militaires » ou encore l’organisation de « périodes de formation en milieu professionnel au sein des armées. » Sans surprise, cet appel aux vocations concerne tout spécialement les élèves en situation d’échec majoritairement issus, comme par hasard, des milieux défavorisés. Le document ne s’en cache pas : « Il s’agit prioritairement de permettre aux jeunes en difficulté ou déscolarisés d’être mieux informés sur les possibilités de recrutement sans qualification et de formation interne dans les armées ainsi que sur les solutions alternatives que sont les établissements « 2e chance », les « établissements publics d’insertion de la défense (EPIDE) et le service militaire volontaire (…) » Ainsi, avec un système éducatif qui a tendance à ne se préoccuper du décrochage scolaire que sous l’angle d’une menace à l’ordre social, l’armée récupère une fonction qui n’est pas la sienne. Un compromis qui arrange finalement tout le monde.

Ce protocole, certes conclu au niveau d’une seule académie mais s’inscrivant dans le cadre national, apporte un éclairage significatif sur les principes et les préoccupations à l’origine du SNU : ce sont les mêmes. Dans la forme retenue (pour une « expérimentation » prévue en juin 2019 avec quelques volontaires), avec un enfermement obligatoire de 15 jours sous encadrement et rituel militaires (uniforme, Marseillaise quotidienne etc), le SNU apparaît en réalité comme l’aboutissement de toute une scolarité fortement marquée par une éducation à la défense née d’une initiative militaire, excluant de fait tout regard critique sur les domaines d’intervention de l’armée (interventions extérieures, arme atomique, industrie d’armement, budget militaire etc). S’il ne s’agit plus de s’exercer au maniement des armes, encore moins de partir à la guerre, le choix de l’âge retenu pour cette période militaire obligatoire (15-16 ans) - et de l’Education nationale comme maître d’œuvre - obéit à une logique de militarisation insidieuse, à bas bruit mais terriblement efficace, de l’éducation. Terriblement efficace ? Pour preuve l’indifférence, voire la complaisance qui entourent ce sujet, notamment chez les premiers concernés.

 

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