mots repoussoirs: juger

“ de quel droit me jugez-vous? ” est une réplique offensée fréquente en cas de harcèlement verbal réel ou imaginaire. Juger au quotidien dans nos interrelations semble inévitable et pourtant la tendance incite maintenant à réprimer cette pulsion, aussi évite-t-on en général l'emploi de ce mot dont nous retenons ici la composante éthique qui pose problème.

Penser serait-ce juger en permanence ? Notre surmoi intervient-il à tout moment pour nous imposer ses normes laborieusement établies ? Les deux acceptions de juger, celle qui soupèse et réfléchit et celle qui forge une opinion se recouvrent pour aboutir à un verdict favorable ou défavorable. Afin de couper court aux reproches d'abstraction, illustrons:

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un passant crache dans le caniveau. Peu de réflexion en effet pour déboucher sur le dégoût qui est un jugement négatif. Intervient une instance de ma pensée qui m'insuffle les circonstances atténuantes possibles: c'est le caniveau où coule l'eau qui nettoiera, cet individu est malade etc. Ainsi donc s'occupe mon esprit constamment sollicité et distrait par mon environnement.

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la loi travail est une nécessité” me lance mon interlocuteur. Là aussi, alors que mon sang ne fait qu'un tour et que ma personne ne peut réprimer un haut-le-corps, mon censeur politique range immédiatement cette personne parmi les sarkovallsojuppétistes et condamne irrémédiablement sa culture politique.

Personnellement je trouve cette nouvelle injonction de ne pas juger qui va à l'encontre de toute notre tradition assez séduisante: en effet que savons-nous des mobiles et justifications des autres que nous observons? Je pense que c'est une première étape vers une politique de l'empathie dont nous parlions précédemment tout en ne me faisant pas d'illusions dans le contexte tendu actuel sur les expectatives à en avoir. Il ne faut pas confondre cette attitude avec l'indifférence et la rapprocher plutôt du respect envers autrui qui présuppose la réciproque: en effet si le mur du fanatisme ou de l'ignorance s'érige entre nous, inutile de chercher une échelle pour insister. Mais si les conditions sont favorables, de réels échanges peuvent avoir lieu ouvrant l'espoir d'un enrichissement mutuel et d'un élargissement de notre horizon.

Pour en revenir à la question initiale, en effet de quel droit jugerais-je mon prochain si ce n'est celui que je m'attribue souverainement: ainsi je me propulse en instance suprême ethnoegocentriste respectable, arbitraire et dictatoriale. Plus mon ego est gonflé, plus le sont mes jugements à l'emporte-pièce. Non décidément juger n'est pas ma tasse de thé.

 

Mots repoussoirs analysés: norme ; tolérance ; progrès .

Mots-dards analysés: droitdelhommisme ; communautarisme ; bisounours ; bien-pensants ; bobos ; obscurantisme .

 

 

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