Marie Lafarge (10): heures de prison

L’écriture contre l’enfermement. Dernier volet de ma chronique sur la lecture de Marie Cappelle Lafarge, femme de lettres méconnue, que j’entreprends de découvrir et de mettre en lumière grâce au défi #JeLaLis.

Gustave Courbet, Le pont d'Ambrussum 1857 Gustave Courbet, Le pont d'Ambrussum 1857

Pour L***

Aux femmes enfermées

Marie Cappelle. Il m’a fallu du temps pour revenir vers tes livres. Tournant la dernière page de tes Mémoires, qui te laissaient à la maison d’arrêt de Tulle, injustement accusée d’un meurtre inexistant, je te savais jugée aux assises, déclarée coupable d’avoir empoisonné Lafarge, ton mari, et condamnée. J’appréhendais l’après : le récit, que je pressentais terrible, de tes souffrances en prison. Des semaines sans te lire, mais pendant lesquelles je n’ai jamais cessé de penser à toi.

Serais-tu née cent ans plus tôt, tu aurais subi les supplices, la destruction spectaculaire de ton corps sur la place publique par les mains du bourreau. Combien d’innocentes ont ainsi péri ? Mais tu es une enfant de la Révolution, une fille du moderne XIXe siècle qui a supprimé des peines l’idée d’expiation de l’Ancien Régime. Pas complètement, si j’en crois Wikipédia qui te désigne sous ton nom de femme mariée : « Le 19 septembre 1840, Marie Lafarge est condamnée aux travaux forcés à perpétuité et à une peine d'exposition d'une heure sur la place publique de Tulle. » Ainsi le voulait le code pénal depuis 1832. Au lieu d’une exécution au grand jour, la correctionnalisation te vouera à la mort lente et cachée entre les murs d’une cellule. Il paraît que c’est plus humain.

Heures de prison est la publication posthume du journal que as tenu, quand ta santé le permettait, depuis ton départ de Tulle et dans la centrale de Montpellier où tu as contracté la tuberculose qui, aggravant encore la vie carcérale, t’as tuée. Je me suis plongée dans ce texte grave, puissant, qui révèle pleinement la force de ton écriture et de ton esprit insoumis. Marie, quand je ferme les yeux, c’est l’image de ta cellule qui s’imprime sur mes paupières, le noir de ton « tombeau ».

1.

Translation

La mort s’insinue dans tes lignes avec ta condamnation. Ce n’est pas ton habitude, mais tu dates avec précision le texte qui ouvre Heures de prison : « Tulle, 24 octobre 1841 », soit plus d’un an après le verdict. Entre les deux dates, je crois qu’on t’a envoyée au bagne de Toulon mais tu n’en dis rien. Tu racontes ta « translation », l’incroyable trajet de plusieurs jours à travers l’Occitanie, que tu redoutes de faire en voiture cellulaire, ce « cercueil ambulant, où la loi jette ses morts pour les envoyer perdre dans la tombe commune d’une prison ». Mais un aménagement t’accorde une « chaise de poste sous l’escorte de deux gendarmes ». La voiture traverse la campagne que tu regardes comme jamais, pleinement consciente que tu ne la reverras plus. Le transfèrement de Tulle à Montpellier est rythmé par le cycle du soleil, la fatigue des chevaux : étapes aux relais de poste, dans des villages emplis d’une population diverse, curieuse et sans gêne. Tu notes : « La haine du monde est moins lourde à porter que sa pitié. Des coups de la haine, on se défend par la lutte ; de ses blessures, on se venge par le pardon. Mais comment se garder des poursuites insultantes d’une sensibilité banale et factice ? Comment échapper à ces larmes d’aumône d’une pitié menteuse qui tâchent et brûlent les cœurs où elles vont tomber ? » Ta vie est marquée par le refus absolu de l’hypocrisie et des faux-semblants. Tu implores la pitié de Dieu seule, car tu es innocente.

La voiture s’arrête et bien vite les villageois s’amassent autour, des visages se pressent aux carreaux, des voix t’invectivent, réclament en gueulant la mort de « l’empoisonneuse ». La foule haineuse t’insulte sans te voir. Courageusement, tu sors de l’ombre et t’exposes aux regards : « Vous me demandez ? Me voilà… Que vous ai-je fait pour que vous me fassiez tant de mal ? » Les villageois reculent. Face à toi, devant ton visage, leur colère tombe et la honte les gagne. Foule versatile : « j’ai vu alors les mêmes femmes, qui, quelques moments auparavant, voulaient me jeter à l’eau, m’entourer, me prendre les mains, me faire mille questions, mille amitiés, mille caresses. J’avais demandé un peu de lait ; il m’a fallu prendre des raisins, des châtaignes, des noix, une image bénite, une bague de plomb contre les atteintes de la foudre. »

Extraordinaire est le récit de ton dernier contact « avec le monde ». La voiture débarque quand le maître de poste marie sa fille : voici la condamnée invitée au repas de noces. À la fin du banquet, on entonne un refrain populaire : « la nouvelle complainte du Glandier ». C’est ton drame que tu entends chanter « en patois d’Auvergne » : « la poésie en était rude et sauvage, mais elle arrivait, par le trait grossier des choses, à faire peser sur l’âme le cauchemar même des souvenirs évoqués ».

Marie Cappelle, née dans l’aisance aristocratique, tu t’es toujours sentie de l’amitié pour les gens de peu, « bon paysans » de Picardie, « bons ouvriers » des fabriques et de la forge, « fidèles serviteurs », femmes et hommes du peuple auxquels tu reconnais des qualités morales absentes chez les notables : « L’esprit des vertus chevaleresques, qui semble éteint chez l’homme du monde, se conserve dans le peuple comme sentiment des vertus chrétiennes. Cela se comprend. Les malheureux sont frères. »

2.

Humiliations carcérales

À Montpellier, devant la prison, tu défailles : « Aussitôt, des soldats sont accourus pour former la haie de chaque côté de la porte. Des gardiens ont enlevé les lourdes barres qui la fermaient. J’ai entendu le cliquetis des clés et le grincement des verrous. J’ai entendu le bruit du fer mordant la pierre, et le cri strident de l’énorme grille, roulant par deux fois sur ses gonds… C’est tout ! »

Tu as vingt-cinq ans.

Tu es innocente. Tu te souviens de ta lecture du Dante.

Tu entres, laissant toute espérance, dans la grande machine à corriger les condamnées. Règles inflexibles et plus encore absurdes, brimades arbitraires, mauvais traitements préventifs et punitifs, environnement débilitant, indigence physique et morale, isolement : du ministre au directeur de la prison et à la mère supérieure, toute la chaîne pénitentiaire se met en branle pour te faire plier et dociliser ton esprit. « Le règlement !… c’est ici la formule de tous les refus et l’excuse de toutes les rigueurs. C’est ce qui fait baisser tous les yeux et fermer toutes les bouches, ce qui masque d’hypocrisie tous les fronts et habille de gris tous les corps… Le règlement enfin, c’est ce qui arme l’arbitraire et paralyse la miséricorde ; c’est le quasi-texte d’une quasi-loi, c’est la lettre qui opprime et qui tue... »

Tu crois d’abord sortir de ton abattement en faisant acte de volonté : « Mon instruction, comme celle de la plupart des femmes n’étant guère qu’un demi-savoir de parade, j’ai décidé de consacrer toute ma matinée à l’étude. » Tu fais venir un petit mobilier qui complète le lit et la chaise de ta cellule : « de telle sorte que mes yeux puissent s’y reposer avec plaisir, et ma pensée y glaner des inspirations douces ou élevées, consolatrices ou aimables » et tu demandes des livres choisis. Mais tu n’as pas compris : la maison centrale n’est pas la place d’une intellectuelle s’adonnant à la lecture des poètes en clamant haut et fort son innocence. Le mobilier t’est retiré, les livres demandés ne sont pas autorisés (au lieu de Chateaubriand et Byron, on t’apporte un Voyage pittoresque en Suisse !), les permis de visite se font attendre et sont délivrés avec parcimonie. Aucune dérogation ne te sera accordée, puisqu’il s’agit de te soumettre non seulement à la discipline pénitentiaire mais avant tout à l’acceptation de ton statut de condamnée. On t’a enfermée ici pour que tu ne sois plus toi-même.

On te retire ta robe personnelle, ton manteau, et on t’ordonne de porter le costume pénal réglementaire. Tu te révoltes : « je souffrirai tout… tout, entendez-vous bien ? Mais je ne revêtirai jamais la livrée du crime que je n’ai pas mérité de porter. » Sans vêtement, tu dois rester couchée sur ta paillasse, à peine protégée du froid par une « couverture très mince » : « Et l’on prétend que la torture est abolie ! Non… Seulement, de brutale, elle est devenue philanthrope. Elle versait le sang, elle fait couler les larmes. Elle broyait les corps, elle broie les cœurs. »

Mais tu ne céderas pas : « J’accepterai de la loi les rigueurs qui pourront me tuer plus vite. Je n’en accepterai pas les humiliations qui n’ont qu’un but : me dégrader et m’avilir. » À ton oncle qui tente de te convaincre en convoquant l’humilité christique, tu réponds : « l’humilité, (…) je ne donne pas ce nom à l’asservissement de la volonté, à la violence, au sacrifice forcé, au renoncement de la peur. (..) Je me connais, je me juge, et c’est parce que je me suis jugée que je repousse le vêtement infâme dont on a voulu me salir. À titre d’innocente, je ne dois pas le porter. À titre de chrétienne, je ne suis pas digne encore de le revêtir. » Je t’imagine écrire ces mots en tremblant de colère plus encore que de froid, assise sur le lit, t’appuyant, papier, encre et plume, sur « l’unique et grossière chaise qui est restée dans (t)a chambre. »

Le directeur, en accord avec le préfet, te parle dans ton « intérêt sagement entendu » : il te demande de restreindre ta correspondance, d’en contrôler le contenu, et il te rend tes lettres qu’il n’a pas fait partir. Il énonce ainsi clairement la réalité de ta situation : « Évitez tout ce qui peut, de près ou de loin, faire allusion à votre procès. Évitez de récriminer contre l’arrêt qui vous frappe, et de discuter la loi qui ne se discute pas, parlez peu de votre façon d’être ici et ne parlez pas du tout de votre innocence. L’administration ne peut voir en vous qu’une condamnée : elle ne peut s’intéresser à votre sort qu’autant que vous serez soumise et résignée aux sacrifices que la loi vous impose. Allez de vous-même au devant d’eux et mettez votre esprit à vouloir ce que vous ne pouvez empêcher. (…) N’usez pas votre courage en luttes inutiles ; ne vous brisez pas contre l’irrévocable. » Tu lui réponds que, « incapable de voiler (t)a pensée », tu n’écriras plus : « mon silence parlera pour moi. »

3.

Hantise de la folie

« Rien ne justifie qu’un "condamné" soit extradé de lui-même jusqu’à devenir un fantôme ou un insensé », écrit Arlette Farge dans sa conclusion d’un livre consacré au système des peines au XVIIIe siècle. Le récit que tu fais de tes premières années de détention à la centrale de Montpellier est aussi celui de ton combat contre la folie qui menace de t’emporter comme elle l’a fait de ta voisine de prison, Mademoiselle Grouvelle. La jeune femme, détenue politique républicaine, t’apparaît à la promenade, hors d’elle-même, tel un spectre horrifique. Le jour de sa libération, elle n’est plus qu’une ombre hagarde. « Folle !… Je voudrais bien savoir ce que devient l’âme d’un fou. (…) C’est toujours un désolant mystère que cette fantasmagorie de cadavres galvanisés, qui paraissent ne plus appartenir à l’humanité ni à Dieu, qui existent sans être, parlent sans penser, se meuvent sans agir : sépulcres vides, qui voilent le néant sous l’apparence de la vie, et ne retiennent de l’homme que les instincts grossiers qui le transforment en brute ! »

Le dénuement total qui t’est imposé, te fait découvrir un rapport au monde que tu ne connaissais pas : l’extrême pauvreté. « La misère est une lèpre qui s’attaque aux âmes comme aux corps », observes-tu. Il te devient difficile de penser : « Depuis que ma cellule est vide des quelques meubles et de l’ordre qui faisaient sa parure, c’est en vain que je veux rassembler mes idées… d’intentions, elles sont devenues sensations ; d’esprit, elles se sont faites chair, et plus je m’ingénie à les isoler de la matière, plus elles s’y cramponnent, plus elles s’y incarnent en dépit de ma volonté et de mes efforts. » Tu ne peux concevoir une vie sans pensée : « Vivre pour vivre : quel néant ! » Penser est la seule véritable et ultime liberté humaine, que l’administration pénitentiaire et son implacable mécanique, s’obstinent à t’interdire. Tu veux être sujet, mais tu « ne (t’)appartiens plus », tu es « l’objet jugé ». « Cette séquestration de ma pensée, cet isolement de tout ce qui pourrait la fortifier ou la grandir, ces mesures cruelles qui tendent à faire de moi une paria dans la patrie des intelligences, me sont mille fois plus lourdes que celles qui n’entravent que ma liberté, qui ne meurtrissent que ma chair. »

Tu dois lutter pour défendre ta raison qui vacille : « Il me semble parfois que mon moi sensitif et souffrant échappe à l’action de mon âme. Je me surprends prononcer des mots qui ne sont pas l’expression de ma pensée… les larmes m’étouffent ; je veux les pleurer et je ris. Mes idées revêtent des formes vagues et fuyantes. Je ne les sens plus jaillir de mon front. Je les vois, s’étirer, se traîner au dedans de mon caveau ; d’éclairs elles se sont faites ombres ; on dirait l’écho sans le son et l’effet sans la cause. On dirait presque… Non, je ne suis pas folle… non, ma peur ment, car les fous n’aiment pas et j’aime ; les fous ne croient pas, et je crois. »

Furieusement, tu écris encore : « On mutile mon intelligence ; on la soumet à je ne sais quelle pression d’un règlement pneumatique, qui fait le vide autour d’elle et qui me rendra folle après m’avoir rendue stupide. » Par l’adoucissement des peines, la France louis-philipparde se voulait parangon de civilisation : le Roi-citoyen et son ministre Guizot se disent adeptes du « juste milieu » dans le dosage de la répression. Mais le régime carcéral n’est guère amélioré. Marie Cappelle, quelles que soient les lois qui composent le code pénal, tu résistes de toute la force de ta pensée et de ton écriture contre ce que Foucault appelle « la normalisation disciplinaire », tu refuses la dépossession de toi-même.

4.

La mort comme évasion

« Autrefois j’avais peur de la mort, et je la traitais en ennemie… aujourd’hui je la rêve souriante et douce, et je la nomme tout bas la libératrice. » Depuis ta condamnation, plusieurs propositions d’évasion, diversement bienveillantes, t’ont été adressées, que tu as toutes refusées. La mort t’apparaît seule voie digne de libération. Mais pèse sur toi l’interdit religieux absolu du suicide, et puis : « Quel crime ajouté au crime ! Les hommes n’y auraient pas même trouvé des circonstances atténuantes. » Tu ne veux pas que ta mort puisse être interprétée comme une échappatoire aux remords de l’assassine : tu es innocente.

Tu as une santé fragile. Enfermée dans ta cellule, à peine chauffée en plein hiver, dévêtue puisqu’on t’a confisqué tes vêtements, tu tombes gravement malade. Tu as des hallucinations qui t’effraient ; tu ne veux pas devenir folle, tu préfères mourir : « Malheur aux opprimés ! Le coupable à le repentir pour racheter son crime ; l’innocent n’a que la mort pour se faire pardonner son martyre. ». La fièvre te saisit, tu ne t’alimentes presque plus, tu vis dans l’obscurité et dans le mutisme. Les premiers symptômes de la tuberculose et la profonde dépression qui t’accable te plongent dans un état comateux pendant de long mois. « L’ennui s’infiltrait comme un venin dans toutes les parties de mon être. Mon image, ma voix, l’ombre et la vibration de ma vie m’étaient également insupportable. (…) Mon mal ne dormait jamais tandis que ma raison ne s’éveillait plus. (…) C’était le spleen dans toute son immensité. »

Tu écriras le récit de cette année d’enfermement entre la vie et la mort quand, miraculeusement, tu en seras sortie, décidée à vivre. Pendant cette période, l’administration pénitentiaire semble embarrassée : les permis de visite sont accordés plus largement car il faut te soigner d’abord puis te veiller quand on te pense à l’agonie. Ta cousine, ton oncle, ta tante, le docteur, l’avocat, le prêtre se succèdent dans ta cellule en plus de ta garde et des religieuses. On te commande de ne pas te laisser mourir, mais on te refuse après maintes hésitations le transfert en maison de santé. Au préfet qui t’enjoint de trouver dans ta « conscience, le courage et la volonté de vivre », tu réponds : « On veut que je vive, et l’on me cloue sur cette couche faute d’une robe à vêtir qui ne soit pas la robe de l’infamie ! On veut que je vive, et on me dénie le droit d’apprendre et de m’instruire ! On veut que je vive, et on me refuse un peu d’air, d’espace et de soleil ! On ne veut pas comprendre que ce niveau brutalement légal sous lequel on m’écrase, n’est qu’une inégalité cruelle qui décuple ma peine ! »

Il aura fallu que tu frôles la mort pour qu’on te change de cellule et qu’enfin l’autorisation te soit accordée d’obtenir les livres que tu demandes depuis deux ans. Tu constates ta résurrection, et finis par l’accepter, mais rien ne sera comme avant, sinon ta détermination à ne pas te laisser corrompre : « Ces luttes, ces combats, ce long anéantissement suivi d’un si pénible réveil, m’ont complètement métamorphosée. De mon vieux moi d’autrefois, je ne retrouve bien vivant que mon cœur. »

5.

Sororité

Très jeune tu t’es dressée contre la situation de dépendance que la société réserve aux femmes, niant leur liberté et leur subjectivité, les brisant sous la domination masculine. L’emprisonnement te fait connaître des femmes d’un autre milieu social, victimes de la violence des lois et du patriarcat.

La fille du concierge du palais de justice de Tulle a eu un enfant hors mariage, qu’on l’oblige à appeler son petit frère : « Pauvre Mariette ! Sa faute fut le crime d’un autre, et, depuis dix ans, elle l’expie sans plaintes et sans révoltes ; depuis dix ans, elle vend toutes les sueurs de son front ; elle verse toutes les larmes de son cœur, pour se conserver le droit de gagner le pain de son enfant, pour se ménager la joie de prier au chevet de son berceau. »

Dans ton journal, tu as l’honnêteté de dévoiler ta réaction immédiate face aux détenues que tu découvres à Montpellier. Ainsi de Basson, chargée du ménage et de te porter tes repas : « En apercevant la pauvre créature sous son costume étrange, la tête baissée, les mains pendantes, l’œil sans regard, les lèvres sans voix, je n’ai pu réprimer un premier mouvement de répulsion. Geste et silence, tout en elle mentait. Quelques instants après, cependant, j’ai fait un brusque retour sur moi-même et, pesant avec mon cœur le regard froid de la sœur sans cesse attaché sur la malheureuse femme, pesant les chaînes invisibles de l’invisible règlement substitué à sa propre volonté, je me suis indignée d’avoir jugé quand je devais plaindre. » Tu apprendras que Basson est enfermée « pour avoir obligé un voisin et lui avoir signé un billet de (s)a main avec la signature de son mari » : la détention l’aura séparée de ses enfants pendant quatre ans.

De la petite fenêtre de ta première cellule, tu vois passer dans la cour un linceul : celui d’une mère de cinq enfants, condamnée pour avoir volé des sacs de pommes de terre et qui allait sortir dans moins de deux mois. À tes questions, sœur Philomène répond : «Le cimetière ? La prison n’en a pas. Lorsqu’une de nos femmes meurt, on la porte à l’église, et ensuite on va la déposer dans un petit cachot réservé à cet usage, derrière le chemin de ronde… Puis le soir, on le porte à l’amphithéâtre de l’École de médecine où les étudiants le dissèquent. » Et Basson de préciser que c’est « pour notre argent !  Si, vivantes, nous ne valons pas grand-chose, trépassées on nous achète à beaux écus comptants. »

La « confraternité du malheur », que j’appelle ici sororité, s’exprime par la solidarité entre les enfermées. Quand tu arrives à la centrale, une femme te prévient : « Quelques instant après le départ des deux religieuses, il m’a semblé entendre gratter à ma porte. Je me suis approchée doucement, et, tandis qu’un petit papier qu’on avait introduit dans le trèfle de la serrure me glissait dans la main, une voix douce me disait en tremblant : c’est moi, lisez ! J’ai déroulé le papier, il contenait ces quatre mots : Chère dame, excusez-moi de vous donner un conseil. Cachez les fleurs et les fruits que M. Pourché vous apporte. Ce qui n’est pas un mal peut être trouvé mal ici. » Plus tard, au moment où l’on te prive de ton petit mobilier, tu notes : « les prisonnières qui avaient monté mes meubles se sont refusées à les descendre. Pauvres femmes, merci ! »

Se demander des nouvelles par l’intermédiaire de celles qui circulent, imaginer des ruses pour communiquer avec l’extérieur, se conseiller, se soutenir malgré le règlement : la sororité des condamnées s’exerce dans le prolongement de celle, générale, qui s’est exprimée pour toi depuis ton accusation mensongère et ton injuste condamnation, au-delà des haines.

6.

Une prisonnière politique ?

La période est agitée politiquement, marquée par des émeutes ouvrières et des tentatives de coups d’état fomentées par le futur Napoléon III. Je me souviens de l’attachement de ton père à l’Empereur, et je me demande si la partialité de ton jugement et ta condamnation sur des « preuves » bien minces voire inexistantes, n’aurait pas des relents politiques.

Quoi qu’il en soit, l’intransigeance avec laquelle tu es traitée dans la prison malgré les apparentes sollicitudes du directeur et du préfet, me poussent à m’interroger : que représentes-tu, toi l’enfermée, pour être traitée avec une telle soupçonneuse rigueur ?

Ta situation est particulière parmi les détenues, à cause de ton origine sociale. On justifie ainsi la confiscation du mobilier de ta cellule : « Il paraît que les journaux de l’opposition ont établi de fâcheux parallèles entre votre position ici et celle des prisonniers politiques au Mont Saint-Michel. » Les prisonniers politiques ont bon dos : la privation aurait été ordonnée pour éviter la polémique, on ne veut pas que l’aristocrate « empoisonneuse » bénéficie d’un meilleur traitement. Ce à quoi tu réponds : « si on me les enlève pour donner satisfaction à ceux qui souffrent, qu’on les prenne, je dirai merci ! » D’autre part, torturée par l’ennui, tu notes que les autres prisonnières de droit commun ont accès à l’instruction que l’on te refuse sans raison. J’avais imaginé que tes origines familiales, mélange de noblesse ancienne et de noblesse d’empire, te procureraient des privilèges améliorant tes conditions de détention. Il n’en est rien, au contraire. Serait-ce pour satisfaire une opinion publique, un air du temps hostile aux hiérarchies de la naissance ?

Héroïne malgré toi de ton siècle balzacien, tu désignes l’effet corrupteur de l’argent comme responsable de ta situation : « Pourquoi, comment suis-je ici ? Que la cupidité le dise…

C’est elle qui est venue me saisir au milieu de ma famille où je ne l’attendais pas. Je ne me croyais pas assez riche pour être marchandée et, quand je donnais ma vie, on me prenait ma dot : on m’escomptait comme le zéro qui suit le chiffre qu’il centuple. Plus tard, c’est la cupidité, c’est elle qui m’a calomniée, dénoncée, livrée… elle qui a demandé à la justice le prix de mon sang… et maintenant qu’elle ne m’a plus laissé que des larmes, c’est elle encore qui veut étouffer ma voix et condamner ma cause à l’oubli !…

Elle a, pour m’opprimer, la liberté, la fortune, un arrêt qui en quelque sorte légalise sa haine. En m’insultant, elle ose se dire l’écho de la justice, et moi, si je veux me défendre elle me bâillonne et me crie : souffre et meurs, voilà ton lot ! »

C’est l’argent, encore, qui te vaudra d’autres brimades quand le portier de la prison échouera à t’extorquer des fonds, et se vengera en dénonçant un imaginaire plan d’évasion. Objet vendu avant d’être objet jugé, estimée toujours pour ce que tu peux rapporter, ta personne réifiée n’a pas plus de liberté qu’une marchandise. Punirait-on ta rébellion obstinée, ton refus à être celle que la société veut que tu sois ?

Foucault date l’achèvement du système carcéral en 1840, année de l’ouverture officielle de la colonie pénitentiaire de Mettray, qui est aussi l’année de ton procès et de ta condamnation. Tu vis une époque de transition, dont la violence se pare des apparences de l’humanitaire adoucissement des peines pour aller vers une plus grande coercition globale des comportements. L’instruction maison données aux filles de ta classe sociale t’a préservée du dressage scolaire. Tes Mémoires retracent ton expérience, brève mais insupportable, de l’internat de Saint-Denis, qui s’est terminée par une maladie grave dont ta mère t’a sauvée en te sortant de la pension. Or, en prison comme à l’internat, on te demande de te plier à des règles que tu refuses de par leur arbitraire et leur absurdité : elles t’avilissent en te déniant toute individualité, elles te réduisent à la bêtise commune.

Marie Cappelle, tout en toi est la négation de l’esprit bourgeois. Tu es une femme qui n’accepte pas ce que la société veut faire d’elle, qui n’accepte pas un ordre social fondé sur l’avidité et l’exploitation des plus faibles et refuse de se soumettre à une discipline extérieure qui dénature. Tu es une femme qui dit et écrit avec force ses refus. Tu clameras jusqu’au bout ton innocence. Pour améliorer tes conditions de détention le directeur te conseille la discrétion, il faut te faire oublier : « L’oubli ! Voilà donc le supplice auquel on me condamne ! Je suis ici dans les oubliettes de la Loi. »

*

« La fenêtre de ma cellule donne sur un boulevard. Un petit essaim d’hirondelles, compatissantes amies, est venu suspendre ses nids aux nervures profondes de ses corniches.

Quand vient le soir, le soleil dessine un triangle de feu sur le rebord extérieur de sa tablette. Si j’étends la main en dehors des grilles, je touche un rayon, je le sens qui me caresse et me chauffe. Il me semble que le printemps s’habille de sa blonde lumière pour se glisser près de moi. Je rêve que la liberté me visite dans une étincelle libre de l’astre qui daigne saluer le malheur.

Le soir encore, mon regard plonge aux confins de l’horizon. J’aime à voir les nuages se franger d’or et de pourpre, des montagnes fantastiques planer sur les Cévennes, et me présenter tour à tour leurs versants de topaze et leurs gorges de rubis.

J’aime les bruits décroissants du travail et les douces harmonies du repos ; j’aime les cris des enfants, s’égrenant deux à deux au retour de l’école ; j’aime le chant de l’ouvrier sortant, joyeux, de sa fabrique, et le sifflet du vigneron nonchalamment assis, comme un roi d’Yvetot, sur la croupe de son âne ; j’aime enfin les pas cadencés de nos braves mineurs, regagnant par bandes jaseuses le quartier des casernes.

Eh bien ! Le croira-t-on ? Ces distractions d’une pauvre morte, regardant de loin passer la vie, ces distractions sont espionnées, dénaturées, dénoncées. On en médit, on les commente… Si un passant s’arrête, attristé, au pied de ma tour, il est suspecté ; s’il lève silencieusement son chapeau en fixant mes grilles, il devient dangereux ; on s’informe bien vite de ce qu’il est, de ce qu’il veut, de ce qu’il fait. On voit partout des complots, et nulle part la charité ou la sympathie.

Un de ces jours, une jeune femme passait, elle crut apercevoir mon ombre ; comme elle aimait sans doute ma douleur, elle voulut m’apprendre à aimer sa joie. Elle avait un petit enfant à son bras, elle l’éleva vers moi, lui prit sa petite main rose, et s’en servit pour m’envoyer un baiser ; ce baiser, je lui rendis en pleurant…

On m’épiait : le pauvre baiser fut surpris, vendu, et on me menaça de fermer ma croisée.

À la trappe, deux religieux qui se rencontrent se disent tout bas : Frère, il faut mourir. Ici, à chaque heure du jour, le grincement d’un verrou ou la piqûre d’une parole amère, vient me dire : Souffre, tu es ici pour souffrir ! » (Heures de prison)

 

Marie Lafarge (9) : une vie massacrée

Marie Lafarge (8) : la souricière

Marie Lafarge (7) : aux malheurs des dames

Marie Lafarge (6) : danses et contredanses

Marie Lafarge (5) : les deux Marie ou l’ingrate

Marie Lafarge (4) floraison d’un esprit révolté

Marie Lafarge (3) : Liberté chérie, une fillette sous la Restauration

Marie Lafarge (2) : aux amis

Marie Lafarge (1) comme par hasard

 #JeLaLis

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.