Hebdo du Club #54: petit guide du contributeur en colère

Cette semaine, l'Hebdo du Club prend la forme d'un guide et abécédaire du contributeur en colère. Un nuancier des colères hétéroclites, bien souvent créatrices, et politiques pour la plupart, qui peuplent nos colonnes. Une occasion, aussi, de revenir sur la «Tribune des 343 racisé·e·s» qui a suscité un débat enflammé.

« Dirigée avec précision, la colère peut devenir une puissante source d’énergie ». La formule est d’Audre Lorde, dans un texte cité par la « Tribune des 343 racisé·e·s » publiée cette semaine : L’utilité de la colère: les femmes répondent au racisme. Loin d’avoir vocation à demeurer une humeur mauvaise, une bile maladive et corrosive (comme le suggère son étymologie, « cholera »), la colère se cultive et se travaille, et peut devenir politique. Cette semaine, nous racontons ces courroux combatifs en les inventoriant sous la forme d'un abécédaire. Mais par cette étrange taxinomie des colères, il n’est pas question de rabattre toutes les colères les unes sur les autres, de les aplatir en nivelant leurs niveaux d’importance. Toutefois, leur ressemblance secrète n’échappe à personne : ce sont là des colères créatrices. De la colère qu’on pique à la manière d’un enfant, aux colères graves devenues sourdes et flegmatiques, du discours solennel au petit pamphlet fébrile, en passant par l’ode, le témoignage ou la satire saturée d’ironie, ou par le manifeste antiraciste qui agace nos commentateurs, la colère est féconde. Il en va donc de la colère comme vertu. Une vertu partagée : 

colere

Colère antiraciste, ou saine colère. Cette semaine, nous avons publié une tribune intitulée « Lipanda Manifesto, tribune des 343 racisé·e·s » qui déplore les processus de domination et d’invisibilisation dont sont l’objet les personnes racisées dans le domaine de la création et des arts, en réponse à une tribune du Monde, parue à l'initiative du Théâtre du Soleil, « Blackface » à la Sorbonne : « Ne pas céder aux intimidations, telle est notre responsabilité ». Le 25 mars 2019, un groupe de militants antiracistes avaient empêché la représentation du spectacle des Suppliantes d'Eschyle mis en scène par Philippe Brunet, jugeant que la mise en scène, où des comédiennes blanches étaient grimées en noir, pratiquait le blackface, une pratique raciste issue de l’esclavage colonial. Une accusation que dénient les signataires de la tribune ainsi que le metteur en scène de la pièce d'Eschyle. 

Il faut le savoir, une tribune que nous diffusons dans le blog des « Invités de Mediapart » n’est pas nécessairement une tribune à laquelle nous adhérons de part en part. Il s'agit d'un texte collectif que nous choisissons de faire figurer dans les colonnes de Mediapart parce qu’il ouvre au débat, à un débat que nous jugeons légitime, intéressant, peut-être enthousiasmant (c'est le cas, d'ailleurs, pour tous les billets que nous plaçons à la Une).

Mais si ces choix ne signifient pas toujours un assentiment sans réserve de ces textes, il est toutefois essentiel pour nous de défendre un manifeste comme la « tribune des 343 racisé·e·s ». Le manifeste, comme la plupart des billets antiracistes qui se hasardent à une publication dans le Club de Mediapart, suscite un rejet viscéral qui interroge. Un rejet qui concerne en premier lieu le vocabulaire utilisé, lequel existe pourtant au sein des sciences sociales depuis les années 1970.

Défendre la « tribune des 343 racisé·e·s »

« Racisé » suscite des sursauts d’horreur çà et là. On soupçonne le concept d’être une nouvelle forme d’essentialisation par la race — qui, d’une certaine manière, reconduirait donc le racisme, malentendu intempestif très souvent habité par une certaine mauvaise foi —. Dans une mise au point de 2017, Louise Fessard rappelait que « racisé » fut inventé précisément « pour sortir de l’essentialisation », désignant ainsi une assignation extérieure, un construit social (« une place minorée dans l’ordre social », écrit Eric Fassin) et non une réalité biologique ou un épiderme — cela va sans dire, pourrait-on croire —. Être « racisé » va souvent de pair avec des discriminations et des persécutions que les non racisés ne vivent pas. Aussi est-ce souvent parce qu’ils ne les expérimentent pas que le mot leur est si fondamentalement incompréhensible. Louise Fessard citait alors le documentaire Ouvrir la voix d’Amandine Gay (signataire du « Lipanda manifesto »), où plusieurs militantes afro-féministes françaises décrivaient le jour où elles ont découvert qu’elles étaient noires, et donc assignées à un certain statut social. A voir, pour mieux comprendre. 

Le beau mot de liberté

La « liberté de création », le cheval de bataille utilisé pour justifier l’usage du « blackface » (en lieu et place d’acteurs noirs, dont la présence dans une pièce d’Eschyle pourrait atténuer les problèmes d’invisibilisation dont parlent précisément les 343) et la « liberté d’importuner » qu’avaient brandi les signataires de cette tribune du Monde, au nom de la « liberté sexuelle », reposent sur les mêmes tenants : un groupe de dominants met à profit un argument imparable — ce beau mot de liberté — pour opprimer un groupe de dominés, au détriment de la leur, et ce, sous couvert d’ « universalisme ». « Une liberté qui se construit sur l’exercice permanent et structurel de notre silenciation, de notre domination et de notre invisibilisation, n’en est pas une », rappellent les 343.

Universalisme, justement. Les 343 rétorquent : « Mais comment n’avez-vous pas remarqué que vos salles de théâtres étaient si vides de diversité ? Se peut-il sérieusement que vous persistiez à ne pas voir que votre théâtre n’intéresse que celles et ceux à qui il ressemble, cell.eux qui y sont représentés, celle.eux qui peuvent s’y identifier ? », et que non, ce théâtre issu d’une culture bourgeoise ne touche pas à ce qu’il y a de commun « en chaque être humain » ? Comme beaucoup, ces arguments relèvent d’une « logique color-blind, aveugle aux différences », selon les termes d’Eric Fassin dans l’excellent billet de blog « Racisme d’État (2/2): politiques de l’antiracisme » datant de 2017. Une cécité qui persiste aussi à « faire la sourde oreille », ajoutent les 343. On peut aussi relire l'intéressante analyse de Jeanne Deaux, « Black faces that matter »

La détestation que provoquent les textes antiracistes, l’épanchement d’agressivité et d’incompréhension ne fait que confirmer la nécessité de leurs combats, pour encore longtemps semble-t-il, corroborant ce « désir absolu de ne pas être remis en question et votre impunité » dont parlent les signataires. Pourtant, sans naïveté, nous souhaiterions des débats plus apaisés.

Se servir de la colère « avant qu’elle ne détruise les idéaux » 

Enfin, plus subjectivement, nous trouvons que c’est un beau texte. À plusieurs égards. D’abord, pour cette phrase simple, dont l’idée phare provient du texte d’Audre Lorde cité plus haut, grande militante antiraciste et féministe : « Personne n’est libre tant que d’autres personnes sont opprimées ». C’est une idée que l’on devrait savoir laisser résonner en nous. Par ailleurs, une tribune à teneur politique qui se laisse habiter par la poésie (en l’occurrence ici, un poème de Gontran-Damas) devrait empêcher tout rejet impulsif. Il y a enfin une vivacité enthousiasmante, et une sensation de polyphonie qui manque souvent aux textes collectifs. Le « nous » y recèle une multiplicité de voix. Malgré la fatigue qu'il évoque, le « Lipanda manifesto » recèle d'une force et une éloquence que certaines tribunes, appesanties par un ronron militant parfois redondant, peinent à retrouver.

En citant toujours ce texte évoqué par les 343 racisé·e·s, nous réécouterons une dernière fois Audre Lorde : « Ma réponse au racisme est la colère. J’ai vécu avec cette colère, en l’ignorant, en m’en nourrissant, en apprenant à m’en servir avant qu’elle ne détruise mes idéaux, et ce, la plus grande partie de ma vie».

 

Cela étant dit, nous reprenons donc notre abécédaire du contributeur en colère. 

Colère de citrons pressés. Ainsi se sont nommés un collectif profs de français des lycées de Vendée, qui protestent contre les multiples mesures de la réforme Blanquer auxquelles se surajoute un «devoir d’exemplarité» qui n’a « d'autre but que de museler les profs ». Hélène Courtel déplorait par ailleurs la fin de la liberté pédagogique dans un billet, et une tribune signée par des maires de villes populaires énonçait son refus d’une loi qualifiée de « nouvelle pierre à la politique conservatrice et inégalitaire du gouvernement en matière d’éducation ».

Colère charpentée. Dans «La loose si t'as pas ton projet Notre-Dame», Laura Genz, qui dessine plus souvent qu'elle n'écrit, se rebelle avec malice face au nuage de discours péremptoires qui entourent les projets de reconstruction de Notre-Dame, chacun ayant son mot à dire, surtout les «spécialistes de tout et de n'importe quoi». On peut compléter par le cauchemardesque billet «Notre-Dame aura sa flèche Macron», écrit par le bien nommé Georges Le Flech. 

Colère féministe… mais féministe par dépit. « Je n'avais pas envie d'être féministe », lâche Eponine Bégéja dans son témoignage « Radio nova: «Parle-moi, mais ne me dis pas n’importe quoi». Mais il est des injustices qui astreignent à témoigner, et à se dire féministe malgré soi. Ici, une énième situation intolérable d’abus de pouvoir masculin et le « système bienveillant à son égard » qui lui redonne sa place derrière le micro de Radio Nova.

Colère forestière. « Laissons les grands chênes hors de Notre-Dame » est une ode prodigieuse à la forêt et à sa vie foisonnante. « Écosystème d’une complexité inouïe », « mosaïque dynamique dont chaque carreau évolue en relation avec ses voisins, et dont le jeu entier n’est que changement », auto-construction pléthorique, la forêt impose de laisser vieillir les grands chênes, qui semblent ici prendre la plume eux-mêmes et défendre leurs droits, dans un style qui rappelle l’écriture de grands naturalistes comme Thoreau. Ici, la colère est feuillue, palpitante, peuplée de petits animaux, mais elle sert un propos, et une question dont on devine la réponse: « Faut-il abattre aujourd’hui un millier de chênes centenaires pour la charpente de Notre-Dame ? ».

Colère frontalière, que nous pourrions aussi appeler la colère des lucioles. Les lucioles, c’est ainsi que Pinar Selek nomme d’infinitésimales résistances auxquelles elle participe. Ce texte est un discours prononcé à la frontière franco-italienne, а Montgenève, lors d’un hommage aux « 7 de Briançon » condamnés pour délit de solidarité, mais aussi à Tamimou Dherman, togolais décédé dans la montagne (relire l'hommage qui lui avait été fait dans le Club «Notre frontière tue»). Avec son bagage d’exilée, n'ayant elle-même cessé de « passer de l’autre côté des frontières », Pinar Selek nous racontes les lucioles. Elles ont l’insignifiance des insectes, mais avec un surplus de lueur. Dans une résistance joyeuse malgré tout, presque chantante, les lucioles « se rencontrent, s’aident à passer les frontières, discutent, réfléchissent, agissent et chantent ensemble ».

Colère intoxiquée. Dans « Aux morts du travail », Juliette Keating rappelle que la machine du capitalisme industriel et les substances toxiques tuent, au travers de deux récits Amianto, une histoire ouvrière d'Alberto Prunetti et On a perdu Quentin suivi de Casser du sucre à la pioche d'Eric Louis, des « pages empruntes de colère » qui racontent ces petites vies ouvrières de « types quelconques », dont notre autrice rend compte avec délicatesse. 

«Je ne peux pas oublier Malik Oussekine»

Colère marseillaise. Quelques mois après le drame de l’effondrement de la rue d’Aubagne, Robert Serfati, militant du collectif « Panier en colère », semble perdre espoir dans un billet où s’entremêlent l’amertume, face aux Marseillais que l’on déloge et expulse sans solution de secours, acrimonie envers des politiques de la ville « désastreuses », et entre les lignes, un amour inchangé pour cette ville, « ville d'immigration, d'émigration, de mixité, qui veut jouer la grande bourgeoise », la « beauté d'un vivre ensemble coloré et social » que ces politiques érodent.  

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Colère mémorielle. Mercredi 1er mai, alors que nous écrivons cet hebdo, que des milliers de manifestants descendent dans les rues dans un climat de pression policière étouffant, un député LREM avait martelé «il faut oublier Malik Oussekine». Deux abonnées se sont emparé de cette inaudible injonction à l'oubli. «Oublier Malik, mort à 22 ans sous les coups de tels policiers un soir de manif en décembre 1986. Oublier l’affaire, oublier que les voltigeurs l’ont coursé, suivi jusque dans le fond d’un hall d’immeuble, frappé à mort», écrit Juliette Keating, impossible. «Oublier que le FN a clamé qu’un "Français comme Oussekine on peut s’en passer" ». Pour qui le souvenir a l'épaisseur du vécu, l'oubli est impensable. C’est le cas d’Annie, qui a publié «Je ne peux pas oublier Malik Oussekine»«Ça bruissait d'un peu partout. Quelqu'un était mort», se remémore-t-elle. Au souvenir personnel se mêle le discours étatique étrangement actuel : «C’était genre "quand on est en si mauvaise santé, on ne va pas manifester" (tiens, ça ne vous rappelle rien ?)».

Colère pédagogique. Dans un billet très apprécié des abonnés, Michaël Lainé, membre du comité d'animation des Économistes atterrés — qui portent la colère dans leur nom a entrepris une satire savoureuse, jalonné d'une ironie tout à la fois âcre et délectable, se glissant dans la peau d'un consultant en stratégie de communication adressant ses conseils au futur repreneur d'Aéroport de Paris: « Surtout, n’évoquez jamais le mode de financement de votre acquisition. Ce dont personne ne parle n’existe pas. Pour avoir suffisamment croisé les politicards, je peux vous assurer qu’ils ne pipent rien à la finance d’entreprise. De vrais ballons de baudruche gonflés de mots creux ».

Colères jaunes

Colère de petites vieilles. Les « Vieilles et pas sages », plus exactement. C'est l'épithète qu'un groupe de manifestantes se sont attribuées au lendemain des violences subies par Geneviève Legay, et qui prouve que la colère ne se fane pas avec l'âge. Elle se double d'une fougue qui fait naître de précieux récits (« À chaque fois que je reviens de manif, c'est plus fort que moi, j’ai envie de vous écrire », écrit Zazaz), ces micro-reportages qui se greffent à notre journal et nous permettent d'avoir des yeux et des oreilles un peu partout, de faire des rencontres inattendues, de connaître les parcours singuliers des manifestants. Car arriver jusqu'au cortège est parfois ardu : « Une femme d’une trentaine d’années m’a raconté qu’elle avait vendu pour une misère 100 euros de bons d’achat, accumulés depuis des semaines, pour pouvoir se payer le train pour venir manifester à Paris, depuis le fond des Yvelines. Elle préférait ça que d’avoir une amende », témoigne Zazaz. Autre colère jaune, dans « A Paris, une stratégie pour diviser», la chronique se fait contre-récit, envers du décor d'un discours médiatique à l'unanimité suspecte : « Trois, quatre personnes crient : « Ne vous suicidez pas ! Rejoignez nous ! ». Deux policiers se retournent, LBD en main, comme pour demander le silence. Un des crieurs, s'apercevant que sa phrase relève de l'utopie, lance dans un élan de désespoir un dernier slogan provocateur : « suicidez vous ». À cet instant, nous sommes loin d'imaginer que ces mots irréfléchis et marginaux, formeraient un des sujets les plus importants pour les politiques et la presse du lendemain.» Un récit à compléter par le billet «Suicidez-vous ? surement pas, mais n’obéissez plus»

Colère sereine, ou colère de l'écoféminisme. Dans un billet limpide pour le profane, écrit dans un démarche didactique, Guillaume Lohest propose un parcours théorique dans le monde de l’écoféminisme, courant qui peut sembler opaque aux premiers abords. Une situation de domination plurimillénaire corrèle, et marie sans doute, la condition des femmes et l’exploitation de la nature (« la domination de la nature et l’oppression des femmes ont été menées conjointement, au sein du modèle capitaliste», lit-on dans le billet). C’est ce lien latent qui intéresse l’auteur du texte. Avec son regard d’homme dont il assume l’extériorité, mais avec une sincère et bienveillante curiosité, il interroge des femmes qui se réclament de l’écoféminime, quitte à être parfois « désarçonné », reconnaît-il, en s'interrogeant par exemple sur une éventuelle "essentialisation" du rapport entre femmes et nature. Comme l'expliquent bien les interrogées, « ce qui a fait que les femmes se sont davantage préoccupées de la nature, ce n’est pas une ‘essence’ mais le fait de subir en parallèle des mécanismes de domination et de contrôle », explique Sophie.

L'écoféminisme, ou comment se reconnecter au monde © Mediapart

Colère soignante. « Déshumanisation du soin », tel est le symptôme de l’intrusion du paradigme néolibéral dans un hôpital, lieu de service public, au risque de maltraitance des professionnels et des patients, l'un n'allant pas sans l'autre. Entré dans une grève qui touche 17 services, un collectif de soignants des urgences pédiatriques de l’hôpital pédiatrique Robert Debré ainsi que le sociologue Ivan Sainsaulieu expliquent leur colère collective.

Colère tsigane, qui est aussi une colère froide, flegmatique, gagnée par une teinte de lassitude sans doute. Dans une réponse placide à la sortie de Nathalie Loiseau (« J'avais l'impression d'être une romanichelle quand je suis arrivée à la tête de l’ENA »), Jacques Debot, écrivain tsigane, explique avec pédagogie pourquoi « romanichel » est un mot « difficile à entendre ». « C’est un exonyme, un mot employé par les non-Tsiganes pour désigner, ou plutôt pour dénigrer les Manouches, les Gitans, les Roms, ces citoyens français ou européens que l’Europe et la France persistent à considérer comme "différents". » Une différence qu’il retrouve dans de nombreux autres discours, comme celui de Jean-Marie Delarue, qui s'emploie à séparer un "nous" et un "eux". Maladroitement, dangereusement.   

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