Livia Garrigue
Journaliste à Mediapart

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L'Hebdo du Club

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Billet de blog 11 févr. 2022

Hebdo #117 : roman national et vandalisme mémoriel - mener la bataille de l’histoire

Chroniquer l’histoire des opprimés, redécouvrir des figures de l'antifascisme, se souvenir de Charonne, retourner Diderot contre les appropriations réactionnaires des Lumières... Dans le Club, les contributrices et contributeurs inventent des usages émancipateurs de l'histoire, et puisent dans le passé les forces pour une résistance face aux périls du moment. Contre le révisionnisme normalisé par le système médiatique et une vision de l'histoire réduite à une mythologie nationaliste au service de projets d'exclusion, elles et ils mènent la bataille mémorielle. 

Livia Garrigue
Journaliste co-responsable du Club de Mediapart
Journaliste à Mediapart

« Quand à nos portes, ici même, certains groupuscules, certaines publications, certains enseignements, certains partis politiques se révèlent porteurs, de manière plus ou moins ouverte, d'une idéologie raciste et antisémite, alors cet esprit de vigilance qui vous anime, qui nous anime, doit se manifester avec plus de force que jamais […] Les crimes racistes, la défense de thèses révisionnistes, les provocations en tous genres - les petites phrases, les bons mots - puisent aux mêmes sources » 

Opposer aux thèses négationnistes qui puisent aux mêmes sources que les crimes racistes et antisémites un « esprit de vigilance » : la formule date de 1995. Signée Jacques Chirac, elle figure dans le discours reconnaissant la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs de France, et en bonne place dans le billet de Dominique Vidal en réaction à la déclaration négationniste d’Ivan Rioufol sur un plateau de CNews selon laquelle le ghetto de Varsovie avait une fonction « hygiéniste » de lutte « contre le typhus ».

« Esprit de vigilance »

Dans le contexte actuel de normalisation des idéologies révisionnistes, ce discours, par son exigence vis-à-vis des dénis mémoriels, est une insolite boussole déjà vieille de 27 ans. Il sonne comme un anachronisme, incommensurable à l’air du temps : ces perpétuels « défis à la loi Gayssot », comme l'écrit D. Vidal, bénéficient désormais de l'accueil chaleureux et feutré des ondes de la matinale la plus écoutée de France, qui parmi d’autres, participe à les avaliser.

Ceux-ci, dorénavant reçus dans le cénacle des opinions légitimes, repoussent insensiblement le seuil de l’acceptable et du dicible, au mépris du travail des historiens depuis des décennies. Les médias bâtissent un nouvel ordinaire, celui du blanc-seing négationniste dans les espaces audiovisuels grand public. Le contributeur déplore « les conséquences quotidiennes de cette complaisance [avec les falsifications historiques de Zemmour]: chaque jour, un homme ou une femme politique, un·e commentateur·e, un·e journaliste se croit autorisé à apporter sa pierre au mur de la haine. »

Nivellement néo-pétainiste

Contre cette édification collective du « mur de la haine », les contributrices et contributeurs concourent à incarner dans nos colonnes cet « esprit de vigilance ». Ici, une tribune d’une grande clarté à l’initiative du Réseau d’actions contre l’Antisémitisme et tous les Racismes (RAAR), « Nous devons combattre la propagande antisémite de Zemmour », retraçant les faits d’armes de son entreprise d’« occultation de l’horreur génocidaire ». Là, un faisceau de textes documentant minutieusement l'ascension de l'impunité zemmourienne (comme celui du chercheur Stathis Kouvélakis, ou d'Ugo Palheta, ici ou , le texte de Marwen Belkaid dénonçant les compérages médiatiques avec le personnage, une analyse sur son vocabulaire schmittien...).

Dans un contexte de banalisation, les contributeurs résistent à cette grande entreprise de nivellement néo-pétainiste. Face à ces distorsions de l'histoire, à la libération de la parole révisionniste et aux récupérations falsificatrices adossées à un projet de purification ethnique, fussent-ils bien frêles face à la machine médiatique, ils assument un rôle de vigie.

« Nombre de générations ont été élevées dans l’idée d’une France éternelle, exempte de tout excès et pays des droits de l’homme. » L'engrenage de la construction médiatique mis à part, comment comprendre l’adhésion à un récit national frelaté ? Dans un texte rediffusé dans le blog du Comité de vigilance sur les usages de l’histoire, l’historienne Michèle Riot-Sarcey inscrit le révisionnisme zemmourien dans une histoire collective. Arrimé à toute la généalogie des atermoiements mémoriels du pays, loin d'être une irrégularité ou une bizarrerie, Zemmour a pris le pli d’une culture de l’occultation des crimes, qui, au long cours, rend le dessillement collectif si ardu et les avancées si ténues, émaillées de progrès et de reculades.

« Une république édifiée dans le lit d’une histoire d’exclusion »

Ainsi, « L’État français s’est toujours caractérisé par son incapacité à faire face à son passé […] le silence de l’histoire officielle sur les compromissions avec le fascisme ou durant les années d’exploitation de pays dominés participe de la spécialité nationale », explique l’historienne, et le personnage trouve refuge dans les béances préexistantes du rapport du pays à l’histoire — ce que Michèle Riot-Sarcey appelle le « spectre » de l’histoire, et prospère sur ce patrimoine de déni.

« Qu’on ne s’étonne pas qu’Éric Zemmour, favori des médias, protégé de Bolloré, reprenne le flambeau de la France éternelle chère à Drumont, Barrès et autre Maurras, écrit-elle. Qu’on ne s’étonne pas que toute une frange de la population de droite et d’extrême droite redresse la tête, heureuse d’avoir désormais un mentor à l’écoute de ses aspirations. Celui-ci, sans grand effort s’installe sur le fond des impensés d’une république édifiée au cours des ans dans le lit d’une histoire d’exclusion, celle des femmes, des étrangers, matinée de haine de l’autre, en dépit du courage de quelques-uns ».

Politique délibérée de l’oubli, prélude à des violences futures

Les impensés d’où procède le « récit national zélateur du rejet de l’autre », pour reprendre la formule de l’historienne, frayent la voie à la mythologie d’une France éternelle, cette fable sur laquelle peut placidement s’édifier un projet de purification. À la faveur d’un lumineux parallèle entre Ernest Renan et Eric Zemmour, Jean-Yves Pranchère rappelait dans le Club combien la politique délibérée de l’oubli et de l’erreur historique — chez Renan comme chez Zemmour — relève d’une stratégie plus globale reposant sur une idée de la nation comme tout indivis. Une version purgée de tous ses vices et ses complexités. « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation », résumait Renan dans « Qu’est-ce qu’une nation ? »

« Historiquement, "l’oubli" de la Saint-Barthélemy a permis un siècle plus tard la révocation de l’édit de Nantes. L’« oubli » du sens du pétainisme, que prône Zemmour pour mieux armer les esprits dans la guerre qu’il souhaite contre nos compatriotes musulmans, pourrait n’être qu’un prélude à des violences futures ». Outil d'acculturation et de justification, le travestissement de l'histoire nourrit et fomente les désirs de purification ethnique. 

Jeanne d'Arc, Pétain, de Gaulle et Napoléon Bonaparte

Ne pas rechigner à enfouir les erreurs du passé « pour permettre aux nationaux d’être fiers de leur passé sans avoir à faire le tri dans celui-ci, et en rendant un culte à tous les ancêtres » : la stratégie s'adosse également au confusionnisme d’une conception de l’histoire comme « pot pourri d’exemples piochés dans une histoire de France des grands hommes [par lequel] lecteurs issus d’horizons divers peuvent y trouver leur compte », résumait Pierre Millet dans une impressionnante « anatomie du phénomène Zemmour ».

Bimbeloterie de sauveurs de la Nation 

Aussi, « Zemmour peut regrouper derrière lui des gens que parfois tout oppose, comme des néonazis antisémites et des Juifs français qui se tournent vers lui par crainte de la montée de l’antisémitisme. Zemmour peut tout à la fois réunir des catholiques attachés à Jeanne d’Arc, des admirateurs de Napoléon Bonaparte, du Maréchal Pétain comme du général de Gaulle, des pieds noirs nostalgiques de l’Algérie française, des électeurs de longue date du Front National préférant le père à la fille, comme des jeunes néofascistes en herbe, radicalisés sur YouTube ou le forum jeuxvideos.com. » Aux célébrations de figures hétéroclites de son histoire des grands hommes correspond la foule composite qu’il emporte dans son sillage, séduits par des références historiques parfois antithétiques. 

Concernant cette grande bimbeloterie désordonnée de héros de la nation, A. Leucha complétait, lors de la sortie du clip de campagne de Zemmour : « aimer la France, ce serait aimer tous les personnages qui se sont distingué quelles que soient leurs actions, quitte à vénérer des hommes aux valeurs contradictoires comme Pétain et de Gaulle, Louis XIV et Rousseau ». En expurgeant ces figures de toutes leurs aspérités, en prospérant sur le révisionnisme, l'histrion « s’adonne à une forme de cancel culture ancienne et bourgeoise qui n’a pas attendu les woke pour gommer des pans entiers de l’Histoire », ironisait le contributeur.

« Une histoire des élites pour préserver les élites »

Cette camelote qu'il appelle histoire, piètre feuilleton où s’illustrent « nos ancêtres » repose aussi sur une confusion entre histoire et mémoire — A. Leucha relève du reste, un usage insolite du verbe « se souvenir » par Zemmour pour évoquer des temps qu’il n’a pu connaitre. À la faveur du lignage des héros de jadis, du sang noble qui coule dans ses veines, Zemmour peut trouver la force de réanimer le mythe de l’homme providentiel.

Mais l’aspect le plus paradoxal de ce roman national, c’est l’exercice d’équilibriste consistant à se réclamer du peuple tout en l’annihilant. Les récits zemmouriens ne sont qu’« une histoire des élites pour préserver les élites » : celle qui est écrite par les vainqueurs. Méprisant des décennies d’historiographie, le cortège d'anecdotes de Zemmour raconte une histoire des bien nés, occultant ceux qui ne sont rien.

« Dans sa vision de l’histoire, Zemmour a cancel le peuple. » 

Mais plus encore que son dédain pour le « petit » peuple, c’est le peuple tout court, et le peuple comme acteur de l’histoire, qui se volatilise. « Il va falloir que la presse arrête de lui faire l’honneur non mérité de le qualifier de populiste. », s’agace le contributeur. « Dans sa vision de l’histoire, Zemmour a cancel le peuple. » 

Faut-il lui répondre, au risque de lui attribuer un trop grand crédit ? La question, toujours irrésolue, traverse autant notre journal que le Club. Chaque riposte, immanquablement, fusse-t-elle indispensable, participe à façonner sa crédibilité.

Alors que Gallimard publie, dans un objectif de diffusion large, un « tract » intitulé Zemmour contre l’histoire (où un collectif d’historiens désavoue méthodiquement les trucages de l’imposteur), entreprise salutaire de vulgarisation deux mois avant l’élection, Bruno Goyet, historien spécialiste de Charles Maurras et de l’Action Française, s’est irrité dans nos colonnes de voir ses collègues se compromettre à lui rendre la monnaie de sa pièce. « Que ce que dit le polémiste soit faux n'est jamais le problème, il n'est pas dans le logos démonstratif mais dans le mythos identitaire » ; se placer sur le terrain de la vérité historique, lui accorder une place dans le périmètre du débat, c’est déjà perdre.

Répondre ou se taire

Le contributeur se retrouve dans les mots de Charles Seignobos, qui à propos de Maurras, écrivait « Personnellement, je n'aurais pas eu la patience d'écrire un livre sans autre but que de relever les erreurs historiques d'un polémiste qui n'a ni l'expérience du travail historique, ni même la connaissance des faits établis par les historiens ». Si l’objection est légitime, c’est oublier bien vite la machinerie du système politico-financier qui, se passant très bien du sérieux des historiens, accorde d’ores et déjà au personnage non seulement crédit, mais carte blanche.

Ajoutons que laisser aux identitaires le monopole du rayonnement de l’histoire dans le grand public, c’est renoncer à partager avec le plus grand nombre « le plaisir de se plonger dans une histoire, sérieuse, documentée et de qualité accessible à tou·te·s », comme l’écrivaient les historiens médiévistes William Blanc et Christophe Naudin dans une tribune consécutive à leur relaxe après une attaque en diffamation de Philippe de Villiers sur le même terrain de la guerre entre histoire et fable nationale. Une telle transmission aiderait tout un chacun à « prendre de la distance lors de débats que nous qualifions de mémoriels de plus en plus vifs et instrumentalisés politiquement ». Ils appelaient alors à créer « un vaste service public de l’histoire » impliquant des historien·ne·s, des archéologues, des archivistes.

Fabriquer le contre-roman national

Mais face à l’embuscade médiatique de la zemmourisation, les meilleures contre-offensives à cette histoire mutilée et ankylosée d’obsessions identitaires sont encore les réponses indirectes — actives, et non réactives — qui consistent à tramer un contre-roman national. En chroniquant l’histoire des opprimé·es — trois contributeurs ont, à ce jour, pris la plume pour commenter la série documentaire de Raoul Peck sur le suprémacisme blanc et ses enseignements : ici, , , ou encore —, en débusquant des figures oubliées de l’antifascisme ou en redécouvrant Diderot pour se colleter à la xénophobie de notre ère, les contributeurs promeuvent une histoire vivante et émancipatrice.

Celle-ci s’érige contre l’histoire comme « valeur-refuge », « objet d’un culte civique, confiné par conséquent dans une perspective qui demeure figée », réduite à un « outil du consensus », pour reprendre les termes de l’historien suisse Charles Heimberg dans une recension du petit opuscule de Guillaume Mazeau intitulé Histoire. Ce texte invite l’histoire à sortir des postures de surplomb et à considérer celle-ci tout à la fois comme science et comme « pratique sociale ordinaire » en acceptant que le passé sculpte le présent.

Vandalisme mémoriel

Monument à l'effigie de l'émir Abdelkader, à Amboise, par Michel Audiard

Les appropriations populaires de l’histoire, des fêtes de village qui ne relèvent pas forcément d’un repli identitaire aux vulgarisations de youtubeurs, en passant par l’inexhaustible chantier participatif qu’est Wikipédia — ou le foisonnement, dans le Club, de contributions historiques et de contre-commémorations —, ne doivent pas être méprisées. Un billet publié cette semaine témoigne de leur importance. Après le vandalisme dont a été l’objet un monument à l’effigie de l’émir Abdelkader inaugurée à Amboise, figure de la résistance à la colonisation en Algérie et du dialogue interreligieux, le blog de Histoire coloniale et postcoloniale, tenu par des historiens spécialistes du sujet, a rendu hommage au personnage, dans une tentative de réparation après un acte de violence mémorielle.

Les vrais « secrets d’histoire »

L’émir Abdelkader s’était illustré dans la lutte contre le général Bugeaud, connu pour la pratique des « enfumades » de populations civiles. Une exposition accompagnant l’édification du discret monument visait, notent les auteurs du billet, à « permettre de comprendre les héritages contemporains du système colonial » et à « sensibiliser à la résistance civile et populaire à la conquête coloniale ».   

Histoire, par Guillaume Mazeau (Anamosa, 2020)

Plus encore dans une période où l’histoire se voit détournée en instrument de « déclinisme lancinant » (la formule est tirée du texte de Pierre Millet) pour prêcher la régénération nationale, il faut se réjouir de ces usages qui font surgir des figures de la résistance à l’oppression, mais aussi une foule de vies clandestines et anonymes — les déshérités du récit historique hégémonique ; ils sont là, les vrais « secrets d’histoire » —, ou, enfin, qui puisent dans le passé de la force pour le présent, parce qu’ils incitent à « défataliser les récits les plus fermés » écrit Guillaume Mazeau, et à « laisser bien ouvert l’éventail des possibles » ajoute Charles Heimberg. Car « c’est ainsi que des histoires et des contre-histoires peuvent émerger et contribuer parfois à changer la donne » (Heimberg), et que « dans le monde entier, des peuples et des minorités utilisent l’histoire comme un combustible politique » (Mazeau).

« Ce passé a sûrement de l’avenir »

Cet usage comme « combustible politique », on le trouve, par exemple, au détour d’un récit de Yorgos Mitralias sur Guido Picelli, « l’homme qui mettait en déroute les fascistes ». Plutôt méconnu du grand public, le personnage, qui incarne pour l'auteur « l’antifascisme pur et révolutionnaire, et surtout, efficace et victorieux » (fondateur du Comité grec contre la dette). Sans tomber dans une héroïsation romanesque qui pasticherait les écueils de l’histoire des grands hommes, contrairement à ce que laisse penser cette succession d’adjectifs laudateurs, le contributeur s’intéresse moins à l’individu qu’à sa contribution à « la praxis de l’antifascisme » et à sa capacité à comprendre avant tous les autres ce qu’était et ce que cherchait le fascisme mussolinien, à ausculter son époque, par une aptitude à pressentir la qualité des temps.

Plus qu’une leçon à tirer, une recette à appliquer comme un mode d’emploi monolithique tout droit sorti de l'illusion rétrospective et d'une conception déterministe de l’histoire faisant fi des spécificités de nos époques, c’est un certain rapport au présent, et non un pense-bête du passé, qui nous est donné à voir par ce récit. Et une incitation à agir, car, en des temps de fascisation (irréductible, donc, aux expériences passées du fascisme et réfractaire aux calques simplistes) comme le conclut Yorgos Mitralias, « ce passé a sûrement de l’avenir ».

losange porté par Dominique Vidal à 11 ans lors de la manifestation lors de la manifestation en hommage aux 9 syndicalistes massacrés par la police au métro Charonne en 1962

« le grand combat pour l'émancipation continue de plus belle »

Que l’histoire soit féconde en ressources pour le présent, surtout dans ses drames, deux textes de ressouvenir de la répression policière de 1961 au métro Charonne, par Vingtras et Dominique Vidal en témoignent. « J'y étais. Soixante ans après, cette tragédie est encore la source d'un cauchemar qui me rappelle que le grand combat pour l'émancipation continue de plus belle, et que nous ne devons pas baisser les bras en face de la vague fascisante qui est en train de détruire notre démocratie », écrit Vingtras. « Soixante ans plus tard, nous faisons face au même ennemi : cette "bête immonde" contre laquelle Bertolt Brecht, à la fin de son « Arturo Ui », nous mettait en garde. », ajoute Vidal, qui lui, se souvient de la manifestation en hommage aux neuf syndicalistes massacrés — sa première manif, à 11 ans.

Retour critique sur les fantasmes de notre présent

Enfin, c’est contre les récupérations réactionnaires des Lumières que Dimitri Fasfalis propose une lecture de l’article « Réfugiés » de l’Encyclopédie de Diderot. Ce mouvement intellectuel, par malentendus et manipulations, se retrouve souvent mobilisé dans la « croisade identitaire » des discours nationalistes. Mais « l'histoire offre la possibilité d'un retour critique sur les ombres et les fantasmes de notre présent », puisant dans un « lointain passé de sensibilités, d'affects et d'idées guidés par l’émancipation ».

« Il n'est point de bon Français qui ne gémisse depuis longtemps de la plaie profonde causée [au monde] par la perte de tant [d'êtres] utiles. », écrivait Diderot à propos des protestants. De la persécution des protestants, Diderot fait « un lieu de mémoire négatif », et « les réfugié·es dont parle Diderot sont une partie de nous-mêmes, ce qui engage un regard similaire à l'égard des réfugié·es de notre monde aujourd’hui. » L’article « Réfugiés » (même si le sens du mot diffère d’hier à aujourd’hui) de Diderot fait partie de ces ressources qui « peuvent nous aider à être aujourd'hui un peu plus clairvoyant·es, un peu plus imaginatif·ve·s et, face à l'adversité des vents contraires, savoir garder notre cap. »

Ce texte, outre qu'il offre une expérience de décentrement historique, vient contredire ceux qui font des Lumières le chantre d’un universalisme excluant dans lequel reposerait une part de la France éternelle — ces usages de l’histoire qui contribuent à tuer tout ce qui en elle demeure vivace et à la transformer en un stock de doctrines figées et essentialisantes au service de projets d'exclusion et de domination. 

"Exterminez toutes ces brutes", de Raoul Peck (Arte)

À la relecture des textes de nos contributrices et contributeurs, une discrète connexion se décèle entre le Diderot de l'Encyclopédie et la question innocente posée par un élève au professeur d'histoire A. Leucha, retranscrite dans son billet critique sur la série documentaire de Raoul Peck.

« "Mais pourquoi ils le vénèrent là-bas s'il a traité ainsi les indigènes ?" m'a demandé un élève de seconde alors que l'on étudiait Magellan.
Parce que l'histoire est écrite par les vainqueurs.
Parce que ceux qui ont le pouvoir d'écrire l'histoire officielle « là-bas » ne sont pas les autochtones vaincus mais les conquérants.
Parce que les vainqueurs ont pris soin d'inférioriser et de « barbariser » les vaincus afin de légitimer leur propre barbarie.
Mais toi, avec ta question innocente, tu laisses transparaître le sentiment évident d'une commune humanité que n'avaient pas ceux qui ont décidé de glorifier les conquérants. 
Ta génération est peut-être prête à regarder l'histoire en face. Et ses conséquences dans le présent ? » 

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