Hebdo du Club #62: ici, on écoute les reproches des lecteurs

Plus qu'un simple courrier des lecteurs, le Club offre une colonne permanente aux mécontents, réprobateurs et vigilants. Parfois, porter attention aux remontrances secoue un peu. Mais ce faisceau de regards extérieurs est indispensable à l'autorégulation du journal sous constante surveillance.

« J’essaie de partager mon sentiment par rapport à la façon de traiter les informations de la part de Mediapart ». L’entame du billet de Heymec publié le 12 septembre a instantanément attiré notre attention curieuse et un peu craintive. Car les billets critiques — ceux qui sont suffisamment intéressants et argumentés pour faire la Une du journal — inspirent un sentiment ambivalent, il faut le dire. Rien de plus précieux qu’un témoignage de nouveau contributeur qui interroge les choix du journal. Et en même temps, ces avis extérieurs comportent un risque, celui d’être un peu douloureux. Lorsqu’ils sont intéressants et bien charpentés, les billets réprobateurs se font souvent l’écho, sans le savoir, de tiraillements qui habitent la rédaction elle-même, composée d’autant d’individualités et sensibilités irréductibles à un bloc (même s’il faut parfois « faire bloc » face aux attaques des rhétoriques gouvernementales, par exemple). 

Parfois, ces billets redoublent et corroborent des réflexions qui affleurent déjà en interne. C’est le cas du billet de Heymec, « Chez Mediapart, on ne se concentre que sur le négatif? » (111 commentaires, 15 recommandés), dans lequel le nouveau blogueur distribue bons et mauvais points à son journal. Mais cet hebdo ne sera qu'affaire de mauvais points : en l'occurrence, l’omniprésence de sujets « négatifs » dans le journal. 

Faible protection sociale des travailleurs ubérisés, répression massive en Russie, rôle de la France dans des conflits terribles par le biais des ventes d'armes, dérives d'Emmanuel Macron sur l'immigration... cette semaine, à elle seule, interdit de lui donner tort: « tout n’est qu’un amas de choses négatives »« Existe-t-il un journalisme de faits positifs ? Pourquoi ne salue-t-on pas assez les bonnes démarches ainsi que les politiques intelligentes ?». Le contributeur touche du doigt un (petit) chantier de la rédaction, puisque nous entrevoyons une série de reportages consacrés à des histoires qui convient à l’optimisme, un projet qui se fera avec la complicité des lecteurs. Mais avec précautions. Si de nombreux médias se consacrent désormais aux « bonnes nouvelles », formant un champ journalistique intéressant qui élargit le champ des possibles, certains n’éludent pas les écueils des célébrations dépolitisées de « héros des temps modernes » ou des dernières start-ups « révolutionnaires ». 

Mediapart sous antidépresseurs ? 

Mais dans les commentaires, le billet a enfanté de passionnantes arguties qui ont été l’occasion pour les lecteurs de se pencher au chevet d’un Mediapart un peu dépressif, auscultant leur journal d’un air inquiet, lui qui titrait par exemple jeudi 12 septembre (après la mise en examen de Richard Ferrand) « Affaires : la démoralisation de la vie publique », jouant précisément sur les deux sens de « démoraliser ». On découvre dans les discussions des hypothèses aux airs de diagnostics, comme celui de Peter Bu: « les médias ne parlent que des catastrophes alors que des millions d'humains les corrigent avec une formidable générosité [...]. Cela nous rend anxieux — donc plus faciles à gouverner. Les animaux effrayés se serrent contre leurs chefs »

Pour d’autres, la discussion s'est élargi à un débat plus ample sur le rôle même du journalisme. Que signifie « refléter » la réalité ? Celui-ci doit-il tranquilliser ou mobiliser ? Panser des plaies ou en ouvrir ? Réprimander ou féliciter ? S’il ne se réduit évidemment pas à ces alternatives simplistes, celles-ci sont bien une tension inhérente au travail de l’information, parce qu’elles touchent aux effets de sens que génèrent les successions de nouvelles. Beaucoup expérimentent le même spleen de lecteur qu’Heymec. D’autres, sans opposer les diagnostiques alarmants à la thérapeutique — apparemment irréconciliables — résorbent ce tiraillement avec finesse, comme Pierre Caumont : « traiter les problèmes, c’est se donner la possibilité de les régler» ; « en en révélant les ressorts, un média joue un rôle sociopolitique pour favoriser une action collective qui aille dans le sens d’une solution à ces problèmes.» Eusebiuz ajoute: « être pessimiste, ça n'a jamais été être de gauche. Si on ne croit pas au progrès, comment se prétendre progressiste ? ». Il y aurait bien, donc, derrière une noirceur de surface et de titraille, un optimisme invétéré. Et une secousse utile à la mobilisation et à l’action : « A partir du moment ou l’on veut améliorer les choses, le carburant, c’est l’indignation, pas la satisfaction », note Samuel Ternoy. 

La modestie dont nous sommes capables

Notre esprit critique qui titille gouvernants et institutions, il n’y a pas de raison que nous ne nous y soumettions pas aussi, en toute modestie — ou de toute la modestie dont nous sommes capables. Car ce n’est pas toujours simple. Chaque article représente un fatras d’heures de travail, qu’occulte l’aspect lisse et les finitions soignées d’un papier publié. Une méthodologie éprouvée, des années d’habitudes, et quelques certitudes. Notre « courrier des lecteurs » à nous, le Club, abonde en protestations, des menues remarques à la marge aux critiques plus globales, que nous plaçons régulièrement à la une (on peut penser, pendant les temps forts des gilets jaunes, aux billets de B. Girard et de Philippe Corcuff). Et « c’est l'avantage d'un journal participatif qui encourage le débat et la critique », résume notre abonné Lonesome Cowboy dans un commentaire, ce qui permet une forme d'autorégulation déontologique permanente.

Ces faisceaux de regards extérieurs ébrèchent la verticalité symbolique du journaliste qui informe son public, et forcent à l’humilité, parfois à la correction, à la mise au point ou à l’amélioration. Nos « boites noires » en fin d’articles, exercice de transparence, sont souvent le réceptacle des biffures de nos lecteurs vigilants en cas d'erreurs factuelles ou de photos mal choisies. Le Club permet aussi d'apporter des éclairages du terrain antinomiques de la parole gouvernementale, et donc de la corriger : dans «Pauvreté: les associations répondent à Olivier Noblecourt», plusieurs responsables d'associations de lutte contre la grande pauvreté ont relativisé dans une tribune percutante le discours bien rôdé d'une interview donnée à Mediapart du délégué interministériel à la lutte contre la pauvreté, montrant, expérience et chiffres à l'appui, en quoi les plus précaires demeurent toujours un angle mort de la politique gouvernementale. 

Le dossier Rojava 

Le commentaire de Lonesome Cowboy cité ci-dessus permet, ici, d’ouvrir le « dossier Rojava ». Ce commentaire se situait sous le billet de Corinne Morel Darleux intitulé « Mediapart et le Rojava, la DGSI en embuscade? » (29 commentaires, 91 recommandés). Militante écosocialiste et essayiste, contributrice de longue date (on peut lire ici son très beau portfolio sur la Syrie), nous l’avons invitée à reproduire dans son blog ce texte, riche et étayé, d’abord publié sur le site Lundi.am. Représentatif de nombreux commentaires qui avaient suivi l’article de Mediapart « Ces revenants du Rojava qui inquiètent les services de renseignement » (221 commentaires), la blogueuse fait grief à l’enquête d’un déficit de contextualisation sur la fameuse « ultra-gauche » qui y est évoquée (« pas un mot sur le contexte ni les motivations de ces personnes parties combattre Daech », résume-t-elle), d’un manque de mise à distance du discours policier et des fantasmes de la DGSI et leur « pré-terrorisme », « ce concept étonnant popularisé par le film Minority Report », note-t-elle (« On nous livre un dossier à charge, clé en main », ajoute la blogueuse) et, enfin, d’un climat anxiogène. 

Quelques jours plus tard, nous avons eu l’occasion de placer à la une le témoignage d’André Hébert, ancien volontaire français du YPG (qui était brièvement cité dans l’article de Mediapart). Un complément tempétueux, mais précieux car habité par la teneur concrète, corporelle, de l’expérience du terrain et des combats. « Pendant que nous luttions pour libérer les territoires occupés par Daech, les agents de la DGSI nous espionnaient par le trou de la serrure », raconte l’ex-combattant depuis l’autre côté de la serrure, résolu à déconstruire la rhétorique des Renseignements : « que l’on aille en Syrie pour rejoindre l’Etat islamique ou le combattre, cela ne fait aucune différence aux yeux de l’administration ». L’affaire a été finalement bien résumée par le site Arrêts sur images, dans un article où Mathieu Suc, notre journaliste, s'est exprimé. 

Les pièges de la société du spectacle

C’est dans les commentaires, et sur les réseaux sociaux, et non dans le Club, qu’a émergé un essaim de mécontentements à propos de l’article du chroniqueur Nicolas Lebourg, « L’antiracisme face aux pièges de la société du spectacle » (229 commentaires), qui eut selon le résumé d’un contributeur le défaut de « mettre sur le même plan (ou quasiment) des discriminations systémiques et des réactions groupusculaires ». Ce sont deux billets rigoureux qui, ne répondant certes pas directement à l’article de Nicolas Lebourg, ont permis de mettre d’autres arguments dans la balance : « Peut-on encore parler de racisme de façon raisonnée? » De Tiptop et « Du racisme anti-Noirs avéré au racisme anti-Blancs fantasmé ». Le premier rappelle notamment qu’« il est clair que les provocations, les insultes anti-blancs, qui peuvent être relevées ici où là, ne relèvent pas d’une idéologie raciste quelconque, dont on pourrait rassembler des corpus de textes et de représentations pour en étudier l’historicité.» Le second, dans une mise au point nette et scrupuleuse, note que le racisme est « système discriminatoire », « idéologie raciste construite historiquement », ou n’est pas. 

Billets d'adieux 

Enfin, il faut rendre hommage aux membres de la France Insoumise pour leur persévérance critique (lorsqu'elle reste dans les termes de notre charte de participation, bien sûr). Récemment, un billet d'Olivier Tonneau, « Mélenchon en prison » (71 commentaires, 146 recommandés), mis à la Une de la sélection thématique du Club le 17 septembre, a eu du succès. Un billet de prospective pessimiste (« Si Mélenchon va en prison et que tout le monde s’en moque, je considérerai que c’est un jour à marquer d’une pierre noire dans l’histoire de la République ») qui a permis de lancer au passage une pique à Mediapart. Saluons aussi les billets (récurrents) d'adieux de nos contributeurs déçus («Pourquoi je quitte Mediapart...»), devenus un genre en soi, que nous pourrions presque rassembler en un recueil intitulé Comment quitter Mediapart avec élégance

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La nouvelle rubrique de l’Hebdo : « Bienvenue aux nouveaux contributeurs » 

Jalal Charron, interne en médecine, a livré un puissant témoignage sur « l'érosion de la bienveillance dans un système à bout de souffle », la rhétorique guerrière et l'« atmosphère de fin du monde » des Urgences. 

Dans le beau texte « Nous sommes le mur et la distance », de Jean-Charles Aknin, l'auteur se réapproprie le récit des gilets jaunes, pénétré d'un certain espoir : « L’union nous la portons en nous. Elle est l’Alpha et l’Oméga de notre cause. »

Frédéric Farah, professeur de sciences économiques et sociale, a utilisé son premier billet (29 commentaires, 38 recommandés) pour exhumer un oublié de la somme de Thomas Piketty, Robert Castel et son apport précieux sur la « propriété sociale ».

« Jour J-30: de Gonesse à Matignon, marchons contre EuropaCity et sa gare » (21 commentaires; 34 recommandés): c’est le titre du premier billet de l’édition participative intitulée « Marchons pour les terres fertiles, de Gonesse à Matignon », sous forme de compte à rebours pour informer sur la marche citoyenne pour « sauver les terres agricoles menacées de destruction par le méga-projet de centre commercial EuropaCity »

L'atelier d'écologie politique de Toulouse a ouvert un blog pour y livrer son analyse intéressante d'un rapport du GIEC.

Amandine Mathivet, sociologue du travail, crée un podcast passionnant sur le travail intitulé «Au turbin!». En voici le premier épisode consacré aux espaces de travail ; а suivre !

Guerre des hymnes : François Bougon, notre nouveau collègue du Pôle international, a inauguré son blog avec un billet sur l'invention d'un nouvel hymne (« Redonner sa gloire à Hong Kong ») par les révoltés hongkongais. 

Jenny Zimmer (« Des miettes pour les colibris ») s’est exprimé pour la première fois pour dire son désarroi de professeur face à l’érosion de son institution et de son métier. 

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