kakadoundiaye: «moi, africaniste, écologiste, militant, littéraire»

Quand cette série d'entretiens-portraits a été lancée, vous étiez environ 60 000 abonnés. Puis les dévelopements de l'affaire Cahuzac ont donné à de nouveaux lecteurs l'envie de nous rejoindre. Plus de 10 000 l'ont fait, dont on peut découvrir les premiers billets ici. Et cette édition – toujours ouverte à tous ceux qui voudront suivre la règle du jeu – destinée à faire connaissance reprend son petit bonhomme de chemin, avec aujourd'hui Kakadoundiaye

Si vous étiez un autre abonné, vous seriez ?

Quand je me suis abonné à Mediapart, il y a 4 ans, j'habitais à Mbour, au Sénégal, et avais pris l'habitude de venir au “ cyber ” tous les après-midis, après la sieste, pour lire les infos. Il m'est apparu alors que les informations dont je faisais mon pain quotidien et celles que je lisais dans Mediapart n'étaient pas exactement les mêmes, ne puisant pas aux mêmes intérêts ni aux mêmes sources. Je décidais alors d'informer « les Français » de la réalité africaine, d'autant que la France, elle, continuait à répandre sur l'Afrique un certain nombre de lieux communs iniques du style « l'Afrique est bien partie » (in Le Monde), ou encore haro sur la Françafrique par les sectaires et religionnaires de l'association Survie.

Puis pour des raisons de santé, je fus obligé d'abandonner au Sénégal mon association et ma famille africaine (mes filleules et mes amis). Mais, peut-être avec l'intention inconsciente d'être encore là-bas, je continuais, tous les après-midis, à passer quelques heures sur Mediapart et à y tenir une rubrique africaine en répondant aux commentaires et aux articles, en publiant nombre de billets (environ 80 billets), en débordant rapidement de ma « spécialité » puisque si j'étais « africain », j'étais aussi écologiste, avec un long passé militant gauchiste – d'où des échanges riches avec Velveth (décédé le 5 septembre 2011, ndlr) puis des lectures commentées avec Jade Lindgaard et Martine Orange entre autres.

Puis ce fut l'aventure ivoirienne. Et la constitution alors d'un groupe de contributeurs lecteurs dont les informations et les analyses contredisaient fortement les articles de la rédaction. C'est alors que l'importance et l'originalité de Mediapart m'apparut, puisque s 'y développait en toute liberté un point de vue prosélyte qui contredisait la rédaction, établissant de fait un contrepoids démocratique – rédaction qui, dans un journal, détient l'intégralité du pouvoir quand celui-ci n'est pas menacé par les actionnaires.

Enfin, militant gauchiste, écolo, j'étais aussi un littéraire et j'y trouvais grâce à Grain de sel et à sa bande ma provende. Bref, Mediapart devient ainsi pour moi rapidement une famille élargie, d'autant que grâce à Gilles Walusinski, nous passames des échanges de commentaires à des rencontres dont celle d'Anne en ma Touraine dont j'ai gardé un cher souvenir.

Aussi, à la question « Si j'étais un autre abonné ? » ne répondrais-je pas puisque je suis abonné pour être moi, africaniste, écologiste, militant, littéraire et que dans ces mouvances, j'ai trouvé mon paturin avec Besançon, Poj, Vivre, tous ceux qui  m'encouragent à continuer de produire informations et analyses sur l'Afrique, Maurice, Mithra, Patrick G, Boris CarrierMartine Cribier, Chris, Art Monica, Annie Lasorne, la dame du bois-joli, etc. Et les Economistes atterrés que je connais via Mediapart, et bien sûr ceux que je connaissais déjà et dont Mediapart m'entretient, en particulier Todd et bien sûr avec Antoine Perraud dont j'apprécie l'écriture, l'originalité et les points de vue.

Si vous étiez un article, vous seriez ?

Si j'étais un article, je crois que je pencherais sur non vers article mais vers le travail de Jade Lindgaard et de Martine Orange.

Si vous étiez un troll, vous seriez ?

Je ne sais... Je n'en connais pas beaucoup, sinon des commentateurs et commentatrices qui me poursuivent et m'insultent au nom d'une idée un peu sectaire – et même très sectaire – qu'ils se font des relations France-Afrique dont l'association Survie est, en France, le porte-parole officiel et qui repose sur une idée, que nous avions découverte dans les années 70 avec un certain nombres d'économistes et sociologues avec lesquels je travaillais et qui étaient mes profs, les Jalée, Pellevoix, Duroux, Baran, Samir Amin etc. que la France se nourrissait de l'Afrique et non le contraire.

Si vous vouliez faire un reportage, où iriez-vous ?

Si j'avais un reportage à faire, je serais tenté par deux approches. La première, qu'il m'aide à comprendre et donne à comprendre un drame qui dure depuis des décennies dont on ne parle pas, où je ne comprends rien malgré les livres que je lis : il  s'agit de la RDC - République du Congo et de ce qui se passe au Kivu. A titre de référence, il y a ce merveilleux livre de David Van Reybrouck, Congo, une histoire, et l'autre de Péan, Carnages, mais je continue à n'y rien comprendre du contre-génocide tutsi et ses millions de morts.


un bateau à aube © ep un bateau à aube © ep
Ensuite, il y aurait un reportage qui serait un retour sur mon passé, en retournant dans les pays de l'Est et en m'interrogeant sur la politique d'Orban en Hongrie, sur la Slovaquie et sur les roms (problématique hongroise et roumaine). Mais peut-être choisirais-je de retourner à Nan, dans l'ouest de la Thaïlande, pour finir l'étude que j'avais commencée des peintures murales du Wat Phumin et me rassasier encore de la gentillesse thaïlandaise et de sa cuisine.

Si vous vouliez faire une interview, qui iriez-vous rencontrer ?

Il y a de rares personnes connues que j'ai envie de connaître, comme Eva Joly, mais l'interviewer ne servirait ni aux autres ni à moi. On peut la connaître en lisant ses livres. Je choisirai donc de parler de personnes que j'estime et dont on parle peu, et parmi elle, Gérald Bloncourt, poète, photographe, Haïtien. J'aimerais avec lui faire un reportage sur Haïti. Il me raconterait Haïti qu'il a quitté et nous décortiquerions Haïti d'aujourd'hui.

Si vous changiez quelque chose à Mediapart ?

Si, enfin, il fallait changer quelque chose à Mediapart, je pencherais vers une plus grande lisibilité quant au passage en Une. Qui décide ? Géraldine Delacroix seule ? Sur quels critères ? Car si j'ai eu le privilège de passer quelques fois en Une – cinq fois je crois (un peu plus je crois :-), ndlr ) – je pense qu'un certain nombre d'informations que je donnais méritaient également qu'on les distingue. L’Afrique est mal couverte par Mediapart, en général, quoiqu'avec la série de Thomas Cantaloube et vos envoyés à Dakar lors de l'élection de Macky Sall vous ayez décroché vos accessits. Enfin, je pencherai, comme le fait Antoine Perraud, que pour que les rédacteurs participent plus aux commentaires de leurs lecteurs.

Mediapart et vous, votre pratique, vos habitudes ? Mediapart, un réseau ?

Comme je le disais déjà, je passe plusieurs heures par jour sur Médiapart. L’après-midi à partir de 16 heures. Je lis, puis je lis mes « sources » (RFI, Malijet, Le soleil, etc. en gros la presse africaine), puis je reviens sur Mediapart pour lire le suivi des commentaires et répondre à ceux qui m'ont répondu, bref, plus qu'un journal, c’est un morceau important de ma vie intellectuelle et affective, car via les messages, via les mails, il y a des réseaux d'amitié qui se créent.

J'ajouterai si vous le permettez que j'adresse un message particulier aux 110 contacts qui m'encouragent souvent dans leurs commentaires ou leurs messages à continuer à les tenir informés de ce qui se passe en Afrique et des analyses que j 'y apporte (remerciant Médiapart par ailleurs d'inviter Jean-François Bayart à la rédaction pour tenir une rubrique).

Puis j'ai posé une question particulière, plus personnelle, à Kakadoundiaye, que je remercie d'avoir accepté d'y répondre. La voici.

Que représentent la photo de votre profil, et celle de votre blog ?

Sur mon profil, il y a le portrait de Penda, ma filleule. Elle avait 5 ans alors, elle en a 9 maintenant. Et j'essaie partout de trouver de l'argent pour mon association, pour qu'elle puisse aller à l'école. Elle habite à Mbouroch, c'est mon village, à 12 km de Mbour, au Sénégal . Il n'y a ni eau courante ni électricité. Et nous allons à Mbour par une piste, dans des charettes. C'est la deuxième photo. Elles disent aussi que la pauvreté n'est pas triste. Qu'elle peut être heureuse même et le contraire de la misère.

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