Nul oxymore dans le titre de mon papier. De gauche, je suis et je reste. Au niveau national, j’ai voté pour toutes ses composantes, lors des présidentielles et des législatives, en faveur de ses candidats que les sondages plaçaient en tête car je suis un « unitariste » impénitent, convaincu qu’un gouvernement de gauche, même imparfaite, vaut mieux qu’un gouvernement d’une droite de plus en plus inféodée à l’extrême-droite.
En 2002, 2017, 2022, j’ai voté sans états d’âme particuliers, et en toute logique, pour Jacques Chirac, puis pour Emmanuel Macron, ou plus exactement contre la firme Le Pen & C°, sans me faire aucune illusion sur le bénéficiaire de mon bulletin. En bref, je suis bien latéralisé, et je sais distinguer entre la droite et la gauche ; a fortiori entre la gauche ou la droite, d’une part, et, de l’autre, l’extrême-droite, même si aujourd’hui une bonne part de la droite semble consentir à une fusion-acquisition avec l’extrême-droite, selon la bonne vieille recette du pâté d’alouette.
Au niveau municipal, j’ai voté à gauche jusqu’en 2020, scrutin tronqué pour lequel je me suis abstenu faute de pouvoir soutenir Anne Hidalgo compte tenu de son bilan et de l’orientation de sa politique, sans néanmoins me résoudre à donner mon bulletin à l’une de ses compétitrices[1]. En 2026, je n’aurai aucune hésitation. Si mon vote est acquis au candidat de gauche le mieux placé dans ma circonscription lors des prochaines législatives et présidentielles, j’accorderai ma confiance – mesurée – à un(e) autre candidat(e) que celui de la majorité municipale sortante. Précisément parce que je suis de gauche, et que celle-ci n’incarne pas la gauche municipale qu’un électeur de gauche est en droit d’attendre.
Je voterai municipal, et non national
Tout d’abord, je suis las d’être pris en otage par un enjeu et, souvent, un chantage national. Les élections municipales ont pour objet de choisir des édiles, des responsables municipaux, et non des aspirants à la présidence de la République ou à je ne sais quelle fonction ministérielle. Ce n’est pas par hasard que l’un des meilleurs maires que Paris s’est donné, Bernard Delanoë, n’ait pas voulu essayer de transformer l’essai. En 2020, Anne Hidalgo a trompé sur la marchandise en assurant, la main sur le cœur, n’être candidate à rien d’autre qu’à la Mairie de Paris, avec le double résultat que l’on connaît : pitoyable lors de la présidentielle de 2022, des plus contestables au niveau municipal. L’électeur de gauche n’a pas vocation à être le gogo de service dans l’arène locale.
Je voterai donc en fonction d’un enjeu strictement municipal, qui me concerne directement à l’échelle de mon quartier, mais qui est la quintessence, le microcosme de la politique d’Anne Hidalgo que l’alliance PS-Verts-PCF entend poursuivre, quelles que soient les chamailleries et les minauderies du moment. Cet enjeu, c’est celui de la transformation des boulevards Richard-Lenoir et Jules-Ferry en « ramblas » qu’a cherché à faire passer au forceps Anne Hidalgo. Un projet que l’équipe d’Emmanuel Grégoire ne renie pas, jusqu’à preuve du contraire.
Mon expérience municipale d’électeur, c’est celle d’un ancien habitant du Marais (1986-2022) qui s’est vu contraint de fuir son quartier, transformé en shopping mall à ciel ouvert et rendu invivable par le surtourisme. Autrement dit, l’expérience d’un déplacé touristique. En me réfugiant boulevard Richard-Lenoir, en 2022, j’ai retrouvé Paris, et je n’ai aucune intention d’en être à nouveau chassé.
Pour comprendre ce dont je parle, le lecteur doit savoir ce que veut dire vivre dans un quartier dédié à la « Fête » et au tourisme de masse alcoolisé : licence – c’est le cas de le dire ! – accordée aux débits de boisson pour occuper l’espace public et s’affranchir de toute réglementation ; impunité complète de leurs tenanciers de la part de la Ville de Paris et de la Préfecture de Police, en dépit de leur violation structurelle et constatable chaque nuit – sauf apparemment pour les forces de l’ordre – en matière de tapage nocturne et d’ivresse sur la voie publique[2] ; urine des consommateurs répandue sous les porches d’immeuble, sur les trottoirs, et même dans les squares pour l’éducation des enfants ; permanence des dealers dans le voisinage des bars les plus à la mode ; prolifération des Airbnb (un tiers des logements dans le Marais), avec ce que cela suppose de nuisances sonores, d’endommagement des parties communes des immeubles – selon cette bonne logique de la publicisation des coûts et de la privatisation des bénéfices –, d’évasion fiscale, de concurrence déloyale au détriment des hôtels, de prostitution, d’éviction des habitants les plus modestes et des commerces de proximité, de flambée des prix – arrivée du veau tigré de Corse à 70 euros le kilo sur le marché des Enfants rouges… – et de fermeture des écoles ; foules compactes sur la chaussée et queues « de distinction » (Pierre Bourdieu)[3] sur les trottoirs qui rendent toute déambulation malaisée, voire exaspérante et dangereuse ; mono-activité commerciale, orientée vers la mode, la consommation de luxe casual, le gadget, et animée par le carnaval incessant des fashion weeks ; circuits informels de revente sur la voie publique des produits les plus en vogue, comme ceux de Supreme ; circulation de 2 CV touristiques conduites par de pseudo Titis parigots et d’un petit train disgracieux et malodorant ; mue des habitants en indigènes photographiés par des cortèges de touristes pendant qu’ils font péniblement leurs courses quotidiennes, dans un marché ou des boutiques sillonnés de groupes d’Américains auxquels des guides enseignent la French Way of Life, « so nice, so funny ! », au gré de food tours ; impossibilité pour les artisans de travailler dans des conditions normales, et contraints soit de refuser la prestation soit de la surfacturer pour couvrir le coût des contraventions faute de pouvoir stationner légalement dans un quartier dont les places réservées aux voitures ont été systématiquement éliminées sans aucune considération pour les besoins quotidiens de leurs résidents. Etc, etc[4].
Bref, une qualité vie dégradée bien que de plus en plus chère, et le sentiment de résider dans un monde artificiel, superficiel, passablement obscène au regard de l’appauvrissement du pays, aberrant du point de vue écologique, nuisible pour la santé de ses habitants. Un monde, en tout cas, qui n’a rien « de gauche », et dont on s’étonne qu’il soit la vitrine de la majorité municipale sortante. Cela étant, le Marais, jadis le plus beau quartier de la capitale, désormais défiguré, n’est pas un cas isolé. Les habitants de Montmartre sont exaspérés par la pression touristique et la « disneylandisation » de la Butte à laquelle se prête, là aussi, la municipalité, par exemple en préférant l’hôtellerie de luxe aux boulistes du passage de la Sorcière et en piétonisant une vingtaine de rues quitte à éliminer l’essentiel du stationnement résidentiel[5].
Pourquoi vous parler du Marais ou de Montmartre à propos de l’élection municipale dans le XIe arrondissement ? Parce que le projet des « ramblas » chère à Mme Hidalgo et à celles et ceux qui prétendent à sa succession en revendiquant son héritage aura les mêmes conséquences dans ce quartier encore mixte, économiquement et socialement, dans lequel se côtoient catégories populaires et classes moyennes, voire supérieures, résidents et commerçants de détail ou de gros, jeunes et vieux, et – si l’on en juge par les noms, les visages, les accents, les enseignes des restaurants, des commerces de bouche, des établissements d’enseignement et des lieux de culte – bien des origines.
Une vraie ville, le vrai Paris, c’est ce brassage productif, et non l’entre-soi social et consumériste du Marais et d’un nombre croissant de quartiers dans Paris-Centre, sans même parler des ghettos de riches des VIe, VIIe, VIIIe et XVIe arrondissements ou de la banlieue Ouest. Je ne vais pas reprendre dans le détail les arguments que j’ai déjà présentés dans ce blog[6]. Mais laissons parler Emmanuel Grégoire soi-même. Lors de sa conférence de presse du 16 mai 2024, retransmise sur BFM TV, il a admis que les ramblas « ça va faire beaucoup de bruit, c’est une nuisance pour les riverains, oui c’est vrai ». Dont acte.
Le projet des « ramblas » relève du « nouveau municipalisme citoyenniste » qu’Anne Hidalgo a acheté sur étagère, quelque part entre Seattle et Barcelone, et du modèle de la « ville du quart d’heure » de l’urbaniste Carlos Moreno[7]. Cette doctrine conduit les villes à leur gentrification irréversible, à leur sacrifice sur l’autel du surtourisme et de la consommation de masse, à l’expulsion des catégories sociales les plus modestes, des classes moyennes, des jeunes ménages, des commerces et des ateliers traditionnels, et finalement à leur accaparement par la finance et les particuliers les plus riches, français ou étrangers[8]. Voire à leur privatisation rampante dont l’emprise croissante de Bernard Arnault sur le centre et l’ouest de Paris, notamment par l’intermédiaire du puissant Comité Champs-Elysées, dans le VIIIe arrondissement, – dont le président n’est autre que le secrétaire-général du groupe LVMH – est un signe avant-coureur ; et la privatisation du Pont-Neuf pour un défilé de mode de Louis Vuitton, dans la nuit du 20 juin 2023, le symbole répugnant.
Parler pour mentir
Cette politique n’a rien ni de gauche ni d’écologique, sauf à prendre les vessies de la com pour des lanternes. Le langage, et même la langue de l’Hôtel de Ville ne désigne plus les choses, mais les travestit. Elle ne cherche pas à exprimer au mieux leur véracité, mais à mentir, selon une inversion toute orwellienne de leur sens.
Ainsi des « forêts urbaines » quand il s’agit de simples bosquets sur le parvis de l’Hôtel de Ville ou de la place du Colonel-Fabien, certes bienvenus mais dans lesquels le petit Chaperon rouge aura de la peine à se perdre et à y croiser un loup.
Ainsi de l’« apaisement » que l’on nous promet justement boulevards Richard-Lenoir et Jules-Ferry – un apaisement dont les usagers de la place de la Catalogne, de la place de la Bastille ou les habitants du boulevard Beaumarchais, en permanence embouteillé du fait du réaménagement calamiteux de cette dernière, et des quartiers piétonnisés, asservis au tapage des bars, savent en quoi il consiste.
Ainsi de la « mobilité douce », dont l’oxymore mielleux dissimule la chasse aux piétons dont elle est l’instrument sur les trottoirs et dans les squares dès lors qu’ils sont traversants (jardin Truillot et jardin May-Picqueray, dans le XIe) ; la dangerosité des engins qu’il promeut et qui n’ont plus rien à voir avec des vélos ni par leur vitesse ni par leur poids (apparition des fatbikes « surwattés », souvent débridés[9]) ; leur GPS tellement énergivores qu’il fallut changer les installations fixes du Vélib héritées de l’ère Vincent Bolloré, devenues insuffisantes pour recharger les nouveaux modèles ; le ralentissement des bus, privés de nombre de leurs couloirs dédiés[10], et le recul consécutif de leur fréquentation[11] ; et la surexploitation éhontée et militarisée de la main d’œuvre africaine ou la dépossession des communautés indiennes d’Amérique latine que suppose l’extraction du lithium ou du coltan nécessaires à la fabrication des batteries, dans l’indifférence criminelle des adeptes de ces modes de locomotion, bouffis de bonne conscience verte. C’est sans doute dans cet état d’esprit que nos ancêtres raffinés du XVIIIe siècle se délectaient du sucre que produisaient les plantations esclavagistes des Amériques… Est-ce bien « de gauche » que de renoncer à toute forme de conscience internationaliste de la réalité du monde en général, de son mode de vie en particulier ? La seule mobilité véritablement « douce » est celle du piéton, du vélo musculaire et des transports en commun. Le reste est peut-être souhaitable ou indispensable, mais pas sous cette appellation… Or, le piéton est paradoxalement le grand négligé de la « ville du quart d’heure » à la Hidalgo[12].
Ainsi de la « démocratie participative » dont se piquent les édiles de la majorité sortante. Ils ont constamment essayé de faire passer en force leurs projets, concoctés par des cabinets d’études, sans aucune concertation réelle avec les habitants ou les commerçants ni même les comités de quartier[13]. Et ils y sont souvent parvenus, dans le brouillard de réunions d’information ou plutôt de communication, animées par des technocrates bien propres sur eux et ne laissant aucune place à une discussion réelle ni à l’écoute des craintes ou des objections de la part des principaux concernés. L’infantilisme du débat public parisien sur des sujets quotidiens comme la limitation de vitesse à 30 km/h, la 5G, la rénovation ou l’extension des musées, la politique de plantation, la création de pistes cyclables, les heures d’ouverture des débits de boisson ou la qualité du revêtement de la chaussée, par rapport à ce qui se fait en Suisse, est confondante. L’autoritarisme de l’Hôtel de Ville, de la plus pure facture « Extrême-Centre » et volontiers bonapartiste, n’en est pas peu responsable.
Dans cette « démocratie participative », la condescendance et l’autosatisfaction sont de règle[14]. Il convient de faire le bien du peuple sans lui, malgré lui, parfois contre lui. L’équipe d’Anne Hidalgo s’abrite toujours derrière l’admiration dont elle ferait l’objet sur la scène internationale, en citant des ratings ou des Prix et des articles de presse élogieux dans la presse étrangère qui sont le fait de gens ne vivant pas à Paris, mais elle est sourde à la parole de ses habitants, autrement plus concernés et informés[15].
La genèse des « ramblas » du XIe arrondissement a été un modèle du genre et ne nous a pas épargné le mépris avec lequel la majorité sortante a toujours traité ses administrés et électeurs dès lors qu’ils ne filaient pas doux. Déjà, Pierre Aidenbaum, maire socialiste du IIIe arrondissement de 1995 à 2020, traitait ceux-ci d’« enfants gâtés » quand ils avaient l’insolence de critiquer sa politique de marchandisation à tout crin du Marais[16]. De la même manière, Anne Hidalgo, dans son ouvrage, insulte les riverains opposés à son projet de « ramblas » en les accusant de vouloir protéger leur entre-soi et d’empêcher les promeneurs de passer sous leurs fenêtres, sans répondre à une seule des objections de fond de l’association Sauvons Jules & Richard, quant à la préservation des haies et des grilles, la sauvegarde de squares fermés pour la sécurité des enfants et des habitués, la destruction programmée des activités économiques du quartier ; quant à la crainte de voir se créer un nouveau spot éthylique et narcotique de la « Fête », assurant la jonction entre la Bastille, Oberkampf et le canal Saint-Martin ; quant à la « boboisation » d’un quartier supplémentaire de Paris, dont le caractère, architectural et sociologique, serait supprimé pour laisser place à un urbanisme global, sans âme, plus ou moins américanisé dans son expression visuelle, au service de la consommation de masse.
Les dirigeants de la municipalité s’ingénient à disqualifier les opposants à leur projet de « ramblas ». L’un d’entre eux s’est emporté contre les usagers des squares qui les « privatisent » (sic). Les critiques des « ramblas » sont assimilés à des passéistes, à des réactionnaires fétichistes du patrimoine parisien, à des partisans du tout-voiture, au mépris de la vraisemblance. Il est tout de même osé de faire passer Yves Contassot, à la pointe de la mobilisation, pour un « addict » du diésel, et le recours suspensif contre le projet a été déposé par France Nature Environnement. On oppose l’attachement suspect, presque concentrationnaire, des membres de l’association Sauvons Jules & Richard aux grilles à l’esprit de liberté qui inspirerait les concepteurs des « ramblas » – la liberté du renard libre dans un poulailler libre. On stigmatise celles et ceux qui « aiment tellement les grilles parce qu’elles représentent si bien leur esprit fermé, les barrières de leurs pensées » (sur #DemagoDemission). Les grilles sont présentées comme un « symbole haussmannien du patriarcat du XIXe siècle » (sic !), alors qu’il faut « vivre dans le XXIe siècle et faire du vivre ensemble sans barrières inutiles » (toujours sur #DemagoDemission). Sauf qu’il s’agit tout de même de la sécurité des enfants et, les jours de grand vent, des passants que protège la fermeture des squares en cas de tempête. Sauf aussi que c’est la municipalité, et non Sauvons Jules & Richard, qui encage les enfants, square May-Picqueray, après la destruction des grilles le séparant du boulevard Voltaire[17] ! Sauf que l’expertise de cette association parvient à la conclusion dérangeante qu’in fine la réalisation de ce projet mal pensé d’en (très) haut… réduirait l’espace dévolu à la déambulation des piétons.
En revenir au principe de réalité
David Belliard, Frédéric Hocquard, Ian Brossat et la plupart des autres responsables de la Mairie de Paris – à commencer par Emmanuel Grégoire, longtemps adjoint d’Anne Hidalgo – n’ont cessé de stigmatiser toutes celles et ceux qui émettaient la moindre réserve ou rejetaient leurs projets en les accusant d’être des réactionnaires, des bourgeois égoïstes, des écocides drogués au gaz d’échappement. Ils ont enfermé le débat public dans une psychomachie entre les bons, voire les saints – les cyclistes – et même un premier martyr – Paul Varry, tué par un automobiliste, le 15 octobre 2024, dont une piste cyclable honore désormais le nom, dans le IIIe arrondissement – et les méchants, sinon les criminels, à savoir les automobilistes.
Sans voir que la plupart des Parisiens, ou des usagers de Paris, sont, pour nombre d’entre eux, alternativement piétons, utilisateurs des transports publics, cyclistes, conducteurs ou passagers de voiture, tributaires d’artisans motorisés. Ce n’est pas nier la dangerosité effective des véhicules dotés de moteurs thermiques, du point de vue de la santé publique, ni la nécessité d’en limiter puis d’en supprimer la circulation, que d’affirmer que les termes du débat imposés par la Mairie de Paris sont hors sol. Or, le principe de réalité finit toujours par dissiper les fantasmes. Aussi bien au niveau national qu’au niveau municipal, les zones à trafic limité (ZTL), mal pensées et appliquées de façon autoritaire, doivent être mises en sourdine, ce qui n’est certes pas une bonne nouvelle. Qui veut trop embrasser mal étreint.
De ce point de vue, la transformation des boulevards Richard-Lenoir et Jules-Ferry en vélorues est complètement irréaliste. Elle pénaliserait gravement les commerces établis et, dans le contexte économique actuel, se solderait par leur fermeture et le rachat des locaux par des débits de boisson et de street food, des boutiques de mode ou de bimbeloterie pour touristes. Quid, par ailleurs, des ambulances du SAMU qui circulent en urgence et à grande vitesse sur ces voies reliant les hôpitaux des rives gauche et droite ? A dire vrai, c’est la seule nuisance, bien compréhensible, que connaissent ces boulevards. Pour le reste, ils sont parfaitement paisibles, sans embouteillages, dotées de deux pistes cyclables certes un peu étroites mais loin d’être saturées par la circulation des vélos qui les empruntent. Ils sont fréquentés par des familles, des pétanqueurs, des joggers, de jeunes athlètes, et des sans-abri auxquels les « ramblas » n’auraient rien à proposer de mieux, sinon leur éloignement sous la pression policière pour « nettoyer socialement » la voie publique. Espérance « de gauche » ?
Sur bien des plans, la politique de la majorité sortante n’est pas réaliste. Et elle n’est pas non plus « de gauche » ni vraiment écologique.
Les mandats successifs d’Anne Hidalgo se sont traduits par une très forte hausse de la taxe foncière (52%, en dépit de sa promesse de ne pas augmenter les impôts), mais aussi de toute une série de redevances et de contributions obligatoires relatives au stationnement résidentiel des véhicules, aux contraventions, aux droits dont les habitants doivent s’acquitter lors de leur déménagement ou lors du ravalement de leur immeuble, etc. Il serait d’ailleurs intéressant de dresser et de rendre public un tableau de ces augmentations d’ici mars. Cela n’a pas évité un dérapage très préoccupant des finances de la ville et de son endettement[18].
Dans le même temps, certains investissements consentis ou envisagés sont hautement contestables. Les aménagements urbains réalisés, outre le fait qu’ils n’emportent pas l’adhésion de leurs usagers, se sont révélés très coûteux. Là aussi, le projet des « ramblas » du XIe est emblématique. En 2024, on estimait à 20 millions d’euros sa réalisation – ce serait certainement beaucoup plus aujourd’hui, compte tenu de l’inflation. N’y-a-t-il pas mieux à faire que de sacrifier une telle somme au dieu du surtourisme et de la surconsommation alors que tant d’écoles ont un cruel besoin de rénovation, que le logement social continue de faire défaut en dépit des efforts consentis par Anne Hidalgo, que tant de pauvreté s’étale dans nos rues, et que la municipalité est incapable d’assurer l’entretien de l’existant et la propreté de la ville ?
Dans le domaine de la culture, le même malaise saisit l’électeur de gauche. La rénovation de la Gaieté lyrique s’est soldée par un fiasco, et l’on voit mal l’intérêt de réalisations comme le Carreau-du-Temple, l’Académie du Climat (place Baudoyer, dans le IVe arrondissement), le Théâtre de la Concorde – autant d’établissements dont la vocation et le cahier des charges sont confus. Nous sommes dans un bling bling qui n’appuie pas vraiment l’art vivant, en pleine crise. Le renouvellement du mobilier urbain a été si affligeant, si niais dans son affichage écologique, si hétéroclite et si dissonant par rapport au patrimoine architectural de Paris que l’Hôtel de Ville a dû concéder une nouvelle « grammaire » (sic, dans sa novlangue) sous la forme d’un « Manifeste pour la beauté de Paris », en 2022. Quant aux terrasses dites « éphémères » qui ont été reconduites après le déconfinement et sans cesse étendues, elles ont définitivement brouillé l’identité visuelle de la ville, si particulière, et lui ont donné un air incongru de station balnéaire moche.
Quant aux mesures dites écologiques, parlons-en, au-delà de la guerre de la voiture et de la piétonisation. Quid des tours Duo et Triangle, complètement en porte-à-faux avec le PLU que présentera Anne Hidalgo en fin de mandat et les ambitions vertes dont elle se targuait ? Paris a été barbouillé d’une signalétique aussi disgracieuse que chimique, généralement incompréhensible du fait même de sa surabondance, et recouvert de plots en plastique (!) tout aussi hideux. La politique de plantation laisse sceptiques de nombreux spécialistes et participe largement d’une politique du chiffre en trompe-l’œil[19]. Les arbres en pot sont des enfants rachitiques de l’industrie des engrais. La végétalisation participative, par les habitants des quartiers, a été un échec et a été abandonnée en 2022. L’ouverture des squares la nuit compromet le repos de la végétation. Les pelouses que la Mairie aime à offrir aux piqueniqueurs et qu’elle entend aménager sur ses « ramblas » du XIe arrondissement n’ont aucun intérêt du point de vue de la biodiversité, sont de simples moquettes en gazon vouées à se transformer rapidement en champs de boue – comme dans le square Leonor-Fini, dans le IIIe arrondissement – et elles sont elles aussi tributaires d’intrants de l’industrie chimique. Les fameuses « forêts urbaines » sont tout aussi problématiques[20]. Rien n’est jamais dit sur la pollution qu’engendrent les travaux incessants (bruit, poussière, voire amiante comme sur la rue de Rivoli). L’état déplorable des chaussées, parfois truffées de véritables nids de poule très dangereux pour les deux-roues, provoque une surconsommation de carburant et une usure plus rapide des pneus. Les revêtements phono-absorbants ne semblent pas être la règle alors qu’ils diminuent considérablement le bruit du trafic. L’objectif de la baignade dans la Seine a été atteint, mais à quel coût (1,4 millard d’euros) alors que Paris manque d’équipements sportifs pérennes ? Et avec quelle garantie pour l’avenir, soumis aux aléas de pluies trop abondantes qui à tout moment peuvent compromettre la qualité requise de l’eau ? Enfin, le sujet qui fâche : celui des Jeux olympiques de 2024. Leur succès organisationnel, populaire et international ne m’empêche pas de continuer à penser que ce genre d’événement n’a rien d’écoresponsable et est devenu complètement déplacé, anachronique, dans le monde dans lequel nous nous retrouvons, sans même parler de la légitimité qu’il a apportée à un nouveau train de mesures liberticides de contrôle de masse de la population que la gauche municipale a cautionnées sans vergogne.
Les deux impensés de la majorité sortante
Bien sûr, tout n’est pas critiquable dans l’action de la majorité sortante. Outre le fait que nous pouvons nous consoler en imaginant ce qu’aurait été le Paris de Rachida Dati, si celle-ci avait été élue en 2020, des choses ont été faites dont il faut se réjouir, même si l’exécution a pu laisser à désirer. Le logement social, répétons-le, a fait l’objet de vrais gestes budgétaires. La piétonisation de la voie sur berge, rive droite, n’est pas sans inconvénient mais a répondu à un besoin réel des Parisiens bien que la réalisation ne soit pas, esthétiquement, à la hauteur du site. Maladroite et coercitive, la politique anti-voitures a au moins amené les Parisiens à s’interroger sur leurs modes de déplacement et à les modifier. La pollution du trafic routier a reculé. La limitation de la vitesse sur le périphérique a des effets positifs[21]. Les rues-aux-écoles, interdites à la circulation, sont bienfaisantes et plébiscitées par les intéressés, pour contraignantes qu’elles soient pour les riverains. Laissés à l’abandon ou pourchassés par l’Etat, les réfugiés ont moins souffert que si le maire avait été un LR, un RN ou un macroniste. La municipalité se montre hostile au coliving, « nouveau fléau immobilier », et esquisse quelques mesures à l’encontre d’Airbnb [22]. Tant mieux.
Mais, sur le fond, nous sommes loin du compte. Outre le fait qu’elle a eu l’art, de par son style, de rendre détestable le nécessaire, la municipalité sortante, et la liste qui en assume l’héritage, pèchent sur deux points majeurs.
En premier lieu, son rapport au privé n’est pas clair. Anne Hidalgo a souvent dit que sans le privé elle ne savait pas faire – au sens bruxellois du terme : elle ne pouvait pas faire[23]. Le problème est qu’elle ne sait pas non plus faire avec le privé. La cession ô combien contestable de la pleine-propriété du sous-sol du Forum des Halles à Unibail, en 2010, quand elle était adjointe de Bernard Delanoë[24], les relations qu’elle n’a cessé d’entretenir avec cette société lorsqu’elle est devenue elle-même maire – notamment pour la réalisation de la tour Triangle et la concession de la gestion du parc des Expositions de la porte de Versailles, octroyée à sa filiale Viparis –, la gestion de l’extension de Roland-Garros aux dépens du Jardin des serres d’Auteuil, la piteuse volte-face dans l’appui initial apporté au projet de rénovation et d’extension de la gare du Nord par une filiale d’Auchan en 2021, la gestion erratique de la concession de Vélib’ et d’Autolib’ qui a contraint la Ville de Paris à payer au groupe Bolloré une indemnisation conséquente, le fiasco du passage de relai à la société Smovengo qui s’est avérée incapable d’assurer les services prévus, le contrat hasardeux avec Clear Channel en vue de l’installation de 1 630 panneaux publicitaires sur la voie publique, les abus qu’a entraînés la délégation des contraventions de stationnement à la société privée Streeteo et une politique systématique de sous-traitance des services de la municipalité à des entreprises dont les prestations ne sont pas suffisamment contrôlées – en particulier dans le domaine des travaux publics –, l’impasse des négociations avec le PSG sur l’avenir du Parc des Princes, parmi d’autres dossiers, ont mis en valeur un cruel manque de savoir-faire de la majorité sortante, et certaines complaisances.
Plus grave encore, cette dernière n’a rien à refuser à celui qui apparaît de plus en plus comme le vrai maire de Paris, Bernard Arnault, dont l’élu(e) en chef n’est plus que le fondé de pouvoir, chargé de mettre en œuvre la privatisation de la ville et du réaménagement de certains de ses quartiers. Sur ce point, il n’y a pas de vrai clivage entre Anne Hidalgo et son équipe, Rachida Dati et Emmanuel Macron[25]. D’ailleurs, Anne Hidalgo et Emmanuel Macron se sont rapprochés depuis 2024, ne serait-ce que parce que la première a besoin du second pour emporter le haut-commissariat aux réfugiés, aussi inatteignable que semble être cet objectif pour une candidate sans aucune compétence en la matière et incapable de prononcer une phrase en anglais[26]. Le résultat de cette politique – même si celle-ci n’en est pas la seule responsable et si le phénomène se retrouve dans plusieurs métropoles globales – est la constitution de « dynasties urbaines » qui « développent leurs propres écosystèmes et fonctionnent quasiment en vase-clos », qui ferment le marché de l’immobilier à leur profit, et qui entraînent la ville dans une spirale de gentrification au détriment des catégories sociales les plus vulnérables aux effets de la financiarisation croissante du capitalisme, y compris les classes moyennes[27]. Exemple parmi d’autres : le VIIIe arrondissement a perdu près de la moitié de sa population en cinquante ans sous l’effet du rachat massif de ses immeubles par des fortunes étrangères, et 36% de ses logements y sont inoccupés ; le Qatar est propriétaire de 20% des biens des Champs-Elysées – et la population qui continue d’y résider est plutôt modeste, contrainte à vivre dans des « chambres de bonne » sans confort, au coeur du « triangle d’or »[28].
Le mélange des genres à l’interface entre le public et le privé, et les conflits d’intérêts que celui-ci suppose auront entaché les deux mandats et placé Anne Hidalgo et son ancien adjoint à l’urbanisme, Jean-Louis Missika, l’un de ses plus proches conseillers politiques, dans une situation délicate[29].
En second lieu, l’équipe d’Anne Hidalgo (et de ses successeurs) n’a aucune stratégie ni même peut-être volonté politique de résistance face au péril majeur qui dévaste la ville contemporaine : celui du surtourisme, économiquement risqué dans la mesure où il crée une forte dépendance par rapport à une mono-activité, écologiquement dévastateur puisqu’il repose pour l’essentiel sur le trafic aérien, socialement inégalitaire dans la mesure où il engendre l’augmentation du coût de la vie et du logement et la fermeture des écoles, générateur de dépenses publiques – par exemple en matière de transport ou de nettoyage – dont le retour sur investissement va dans la poche du privé, et culturellement appauvrissant.
De 2014 à 2024, la capitale a enregistré une progression de 20% de ses visiteurs étrangers, selon Choose Paris Region. Bien loin d’en mesurer et d’en conjurer les dangers, l’équipe municipale sortante a exalté le surtourisme au nom de la « Fête » permanente et l’a favorisé par sa politique d’« attractivité » d’une ville qui était déjà la première destination au monde et qui va en crever si rien n’est fait pour inverser la tendance. La catastrophe emblématique de Barcelone, expérience dans laquelle Anne Hidalgo a trouvé l’inspiration de son « nouveau municipalisme », n’a pas été méditée. Pas plus que celui de Lisbonne dont les habitants sont littéralement chassés par l’invasion touristique qui a ravagé la ville[30]. Les choses sont déjà bien avancées à Paris, comme nous l’avons vu à propos du Marais et, plus généralement, de l’ensemble de Paris Centre. Le taux de résidences inoccupées, dans la capitale, est passé de 14% en 2011 à 19% en 2020 (34% aujourd’hui dans le VIIe arrondissement, celui de Rachida Dati …), alors que les étudiants, les jeunes couples actifs et, de plus en plus, les ménages des classes moyennes ne peuvent plus s’y installer ou y rester – sans même parler des SDF qui étalent leur misère sur les trottoirs, sous les porches et dans les recoins du périphérique. La pénurie de logements à louer s’est accentuée tout au long des mandats d’Anne Hidalgo. Le nombre d’annonces publiées sur Airbnb y est passé de 65 923 en 2020 à 90 299 en 2024. En vingt ans, le loyer mensuel moyen a quasiment doublé[31]. Dans le même temps, le taux de vacance commerciale moyen est passé de 7,1% en 2015 à 10,8%.
Certes, la Ville de Paris s’est résignée à mieux encadrer et surveiller les locations saisonnières, essentiellement pour en extraire des ressources fiscales, et a pris des mesures de contrôle des loyers et d’interdiction des dark stores. Mais ces dispositifs sont très insuffisants pour faire face au tsunami du surtourisme, si tant est que ce soit leur but. Or, s’il est un domaine où la politique publique d’une municipalité peut avoir des effets, c’est bien celui-là. La palette de ses moyens d’action, réglementaires et fiscaux, est large. Encore faut-il vouloir s’en servir, et surtout appréhender le problème en énonçant clairement que nous ne voulons pas, que nous ne voulons plus de ce modèle de développement mortifère. Nous en sommes très loin.
Renoncer solennellement au projet des « ramblas », parachuté, antisocial, antiéconomique, pseudo-écolo et destiné à satisfaire un public bobo qui ne manque pas de lieux pour étancher sa soif inextinguible serait un symbole parmi d’autres de cette nécessaire prise de conscience. Un premier pas qui devrait ouvrir la voie à une politique véritablement « de gauche » d’ouverture au monde, privilégiant la culture plutôt que ses ersatz, magnifiant la beauté de la ville au lieu de sa dégradation esthétique, préférant accueillir les étudiants, les artistes, les créateurs et les vrais entrepreneurs plutôt que les easy clubbers en mal de binge drinking, les « nomades digitaux » et les fashion weeks écocides qui permettent à LVMH et consorts d’asservir à volonté les mannequins[32].
Aujourd’hui, la majorité sortante en est encore à se féliciter que la suppression progressive du stationnement résidentiel va permettre de libérer de l’espace pour la création de nouvelles terrasses, et à obtenir du préfet de police des arrêtés obligeant les salons de coiffure africains du Xe arrondissement à fermer à 20h pour endiguer leurs « nuisances », celles-là mêmes que l’on tolère et que l’on célèbre au nom de la « Fête » lorsqu’elles proviennent des bars branchés[33]. Alors que le bruit est devenu un problème majeur de santé publique, elle ne se préoccupe que de celui des petits, en laissant libre cours au tapage éthylique des hipsters nantis. Est-ce bien « de gauche » ?
Faire confiance ?
En l’occurrence, pouvons-nous faire confiance au ticket socialo-écolo-communiste pour rompre avec la politique suivie par Anne Hidalgo depuis 2014 – et même depuis 2001, quand elle est devenue première adjointe –, politique qui n’a été ni vraiment « de gauche » ni sérieusement écologique ? Non.
Les trois aspirants à l’investiture socialiste – Emmanuel Grégoire, Rémi Féraud, Marion Waller – se sont tous revendiqués de l’héritage d’Anne Hidalgo, et la brouille entre cette dernière et le vainqueur de la primaire du 30 juin est d’ordre personnel. Au vu du mécontentement, les chefs de file de la coalition dite de gauche concèdent quelques nuances, mais ne font pas amende honorable. Frédéric Hocquard, l’adjoint écologiste chargé du tourisme et de la vie nocturne – en fait, le représentant du lobby de l’industrie de la nuit et des bistrotiers à l’Hôtel de Ville – fait mine de s’inquiéter des « risques d’embolie ». Pourtant il demeure fidèle à sa vision de la fête comme « moment de fabrique de commun essentiel pour notre démocratie » – les habitants de la rue Montorgeuil, de la rue Mouffetard, du Marais, de Montmartre et de la rue Oberkampf, entre autres « quartiers de la soif », apprécieront – et il se félicite des 35 à 40 millions de touristes par an, tout en assurant renoncer à sa politique d’attractivité et en voulant « stabiliser et réguler cette activité » au prix de quelques mesures cosmétiques, assez risibles au regard de l’ampleur du phénomène[34]. L’apparatchik de la nuit n’a aucune conscience du problème de santé publique et d’équité sociale que représentent les nuisances nocturnes des terrasses de café auxquelles ont été consenties toutes les libéralités, dans le sillage du déconfinement[35]. En mars 2025, il se félicitait encore d’avoir « de plus en plus de touristes qui viennent faire la fête depuis l’étranger »[36].
Le communiste Ian Brossat, soucieux d’obtenir les voix des élus écologistes pour emporter le siège sénatorial qu’il convoite, s’est lancé dans une fuite en avant en proposant de faire des boulevards Richard-Lenoir et Jules-Ferry une espèce de savane urbaine.
Tête de liste dans le XIe arrondissement, David Belliard voit dans l’élection le Grand Soir qui lui permettra d’assouvir son projet messianique d’un Paris sans voiture.
Emmanuel Grégoire admet que « le développement du réseau de pistes cyclables a pu être préjudiciable » à la circulation des bus et promet de faire revenir ce mode de transport « en haut de la liste des arbitrages »[37] – mais que ne s’en est-il pas rendu compte auparavant, et quel crédit peut-on accorder à cette promesse d’un homme qui n’a rien dit avant d’être lui-même candidat à la mairie de Paris dont il a été le premier adjoint, de 2018 à 2024 ? Il annonce « aux jeunes » (catégorie pour le moins vague et a-sociologique) une « médiation nocturne dans les zones festives pour protéger sans étouffer la vie nocturne » – tiens, tiens, des « zones festives » que l’on entend protéger des agressions extérieures, notamment contre les LGBT et les femmes, rien à dire, mais dont on n’entend pas protéger les riverains, apparemment, puisque l’objectif premier est de ne pas « étouffer la vie nocturne », la pauvre petite ! Les « zones festives » sont des zones de non droit. Sans façon. Il est d’ailleurs révélateur que le député Emmanuel Grégoire ait porté, à l’Assemblée nationale, un texte visant à assouplir les normes réglementaires en matière de bruit dans les free-parties et les rave-parties. Message subliminal reçu 5/5 par les riverains des boulevards Richard-Lenoir et Jules-Ferry.
Chat échaudé… Il m’en faudra plus que les paroles lénifiantes d’Emmanuel Grégoire sur « plus de démocratie », lors du lancement de sa campagne dans le XIe arrondissement, ce samedi 31 janvier, pour me convaincre de voter en sa faveur. Il me faudrait un engagement précis quant à l’abandon du projet de « ramblas », au profit d’éventuels travaux d’amélioration et surtout d’entretien de l’existant, moins coûteux et plus respectueux du quartier, de sa population, de ses activités économiques, de sa nature, de son patrimoine, en étroite concertation avec Sauvons Jule & Richard qui a mené une vraie réflexion sur le sujet et dispose de l’expertise nécessaire. Il me faudrait aussi une vision franche et cohérente de la manière dont lutter contre le fléau du surtourisme et ses relais locaux.
Bien entendu, il est impossible, pour un électeur de gauche, de donner ses voix – puisque désormais il faut voter deux fois lors des municipales – à Rachida Dati, à Thierry Mariani ou à Sarah Knafo. Outre le fait que leur projet pour Paris est délirant et réactionnaire, la morale républicaine s’y oppose. Sophia Chikirou ? Sa situation judiciaire n’est pas clarifiée, et son agenda politique est trop national pour être crédible à l’échelle locale. On attend encore une vraie vision municipale de La France insoumise.
Reste donc Pierre-Yves Bournazel, homme de droite que Bertrand Delanoë estime « sérieux, honnête », ne faisant « pas de compromis sur les valeurs » – en bref la « droite propre »[38]. Or, Pierre-Yves Bournazel s’est montré équilibré et ouvert au dialogue sur le projet de réaménagement des boulevards Richard-Lenoir et Jules-Ferry. Mon calcul rationnel d’électeur de gauche est donc simple : lui apporter mes voix à l’échelle de la capitale et à celle du XIe arrondissement, en espérant qu’il recueillera suffisamment de suffrages et d’élus pour contraindre la majorité sortante à revenir à la raison, à délaisser son fantasme de « ramblas » et à engager une vraie stratégie globale pour relever le défi non seulement du réchauffement climatique, mais aussi du surtourisme et de l’accroissement des inégalités sociales dans la capitale dont souffrent les classes populaires et moyennes, les étudiants, les immigrés, les réfugiés. Pour retrouver sa gauche, il faut parfois emprunter des voies de traverse.
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[1] https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/240620/anne-hidalgo-n-rien-compris-au-film
[2] https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/290321/le-prefet-lallement-et-le-cafe-le-saint-gervais ; https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/030311/john-galliano-la-perle-entre-antisemitisme-et-ivresse-publique ; https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/040411/lettre-ouverte-jean-francois-cope-propos-des-prieres-et-des-libations-de-rue ;
https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/121110/les-campements-du-marais ; https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/250610/lespace-public-privatise ;
[3] Sur les files d’attente : https://www.liberation.fr/lifestyle/consommation/toujours-plus-de-queue-devant-les-magasins-lattente-nest-plus-seulement-une-contrainte-cest-un-evenement-en-soi-20251002_XAJGMI6YQZAARCGJUB6ZXAWCJE/
[4] https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/170417/la-macronisation-du-marais-ou-le-supreme-du-mepris ; https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/101221/memorandum-relatif-la-degradation-des-conditions-de-vie-dans-le-marais
[5] Le Monde, 14 septembre 2023 et 23 juillet 2025.
[6] https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/210524/sur-leurs-ramblas-anne-hidalgo-emmanuel-gregoire-et-francois-vauglin-font-un-bras-d-honneu ; https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/110923/les-ramblas-d-anne-hidalgo-symptome-parmi-d-autres-du-bonapartisme-municipal ; https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/260623/le-xie-arrondissement-de-paris-t-il-besoin-de-ramblas
[7] Manuel Delgado-Ruiz, « The ideology of public space and the new urban hygienism : tactical urbanism in times of pandemic » in Fernando Carrión Mena, Paulina Cepela Pico, eds, Urbicide. The Death of the City, Cham, Springer, 2023, pp. 127-144 ; https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/110923/les-ramblas-d-anne-hidalgo-symptome-parmi-d-autres-du-bonapartisme-municipal
[8] Le Monde, 21 mai 2021.
[9] Le Monde, 10-11-12 novembre 2024.
[10] Les bus parisiens roulaient en moyenne, en heure de pointe, à 8,85 km/h en mars 2024, à 9,54 km/h en janvier 2022, à 15 km/h en 2000 (Le Monde, 10 janvier 2025). Selon les spécialistes, ce ralentissement est largement dû à la priorité donnée au vélo. David Belliard concède lui-même que « le bus a pu apparaître comme une variable d’ajustement ». Par ailleurs, la limitation de la vitesse à 30 km/h ralentit les bus publics et contraint leurs compagnies à acheter de nouveaux véhicules et à recruter des chauffeurs pour maintenir leur rythme de rotation (Le Temps, 22 septembre 2023).
[11] Le Monde, 10 janvier 2025.
[12] Voir l’entretien avec Thierry Paquot in Libération, 18-19 septembre 2021.
[13] https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/010424/sur-ses-ramblas-dans-le-xie-arrondissement-de-paris-anne-hidalgo-passe-en-force
[14] Le Monde, 7 août 2024.
[15] Le Monde, 18 décembre 2024.
[16] Interview de Pierre Aidenbaum, Le Point, 8 décembre 2014 (p. XIII du supplément « Marais »). Voir mon commentaire : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/020412/halte-au-betonnage-culturel-et-la-marchandisation-du-marais ; http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/270314/3e-arrondissement-l-autisme-comme-nouvelle-vertu-publique ; https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/131017/lettre-ouverte-de-mi-mandat-m-aidenbaum-maire-du-3e-arrondissement-de-paris
[17] https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/060524/sur-leurs-ramblas-anne-hidalgo-et-francois-vauglin-encagent-les-enfants
[18] Le Monde, 3 janvier 2024 et 27 septembre 2025.
[19] Le Monde, 5 décembre 2023 et 22 mars 2025.
[20] Le Monde, 15-16 août 2025.
[21] Le Monde, 25-26 mai 2025.
[22] Le Monde, 17 mai 2025.
[23] « J’assume de travailler avec le privé. Un maire qui ferait sans ne tiendrait pas deux secondes. Le privé doit jouer son rôle dans les transformations de la ville » (Libération, 6 mars 2020.)
[24] Voir la remarquable enquête de Françoise Fromonot, La Comédie des Halles. Intrigue et mise en scène, Paris, La Fabrique, 2019.
[25] Voir l’enquête dans Le Monde, 8 août 2023 et 9 août 2023.
[26] Le Monde, 26-27 janvier 2025 et 29 août 2025.
[27] Source : la note de la Fondation Jean-Jaurès de Jérôme Fourquet et de Marie Gariazzo du 4 septembre 2025, résumée dans Le Monde, 5 septembre 2025.
[28] Le Monde, 16 septembre 2025.
[29] Le Monde, 24 novembre 2021 et 13 octobre 2021.
[30] Libération, 2 novembre 2023. Voir à ce propos la charmante fable d’Eugène Green, L’Arbre de la connaissance (2025).
[31] Le Monde, 21 juin 2025.
[32] Libération, 19 août 2025 ; Giulia Mensitieri, « Le plus beau métier du monde ». Dans les coulisses de l’industrie de la mode, Paris, La Découverte, 2018.
[33] Libération, 12 septembre 2025 ; Le Monde, 1er février 2025.
[34] Le Monde, 8 juillet 2025 ; Libération, 12 août 2025.
[35] Le Monde, 22 janvier 2025 et 1er février 2025.
[36] Libération, 1er-2 mars 2025.
[37] Le Monde, 10 janvier 2025.
[38] Le Point, 30 décembre 2025.