1968: Bilans 30 ans plus tard

N°97 de ma série "1968". Après les bilans à chaud, 10 ans plus tard puis 20 ans plus tard, voici les bilans 30 ans plus tard, soit autour de 1998. Prochain article: "21 Août 68: l'armada stalinienne fond sur le peuple tchécoslovaque".

20 Août 2018

Gauche révolutionnaire

Revue Partisans: Mai-juin 68, n° 131, 132 (juin et septembre 1998)

Coll. : Rhodiaceta 1967-1968, Histoires d’une usine en grève, éd. Révoltes (Centre coopératif d’histoire vivante des révoltes et des alternatives sociales), Lyon 1999.

Dressen Marnix : Les Etablis, la chaîne et le syndicat. Monographie d’une usine lyonnaise, Paris, L’Harmattan, 288 p., 2000.

Bruno Astarian Mai 68, les grèves en France, Echanges, 2003

Maurice Rajsfus, Mai 68, sous les pavés, la répression (mai 1968 - mars 1974), Le cherche midi éd., Paris 1998, 252 p.

Francis Marmande: Langue de Mai, belle de Mai, 1998

Les réactions (en 1998) de travailleurs de Rhône-Poulenc Vitry aux positions de la Confédération CGT sur Mai 68 [22 mars 2008] >>Lire

Adolfo Gilly1968: aux frontières de la rupture, (Texte paru dans Nexos (1993), Mexico, traduction : Michel Picquoart)

Combattre Pour le Socialisme (CPS):La grève générale de mai-juin 1968 ,C.P.S. n°73, juin 1998

Daniel Bensaid: 

- L’art d’accommoder les restes (de Mai)

- Nous qui n’étions pas nés en 68

- L’événement et la durée… Retour sur Mai 68

Extrait

« Si l’événement dépasse infiniment la conscience tardive de la majorité de ses acteurs, la raison est forcément ailleurs. Et elle est probablement double. 

Elle tient d’abord à la grève générale : sous les pavés, non pas la plage, mais la grève. On a parlé d’une grève dix fois millionnaire. Dix millions, c’est un chiffre rond. Les enquêtes statistiques a posteriori oscillent entre 6 et 9 millions, soit le double ou le triple de juin 1936. La question n’est pas purement quantitative. La France de 1936 est encore une société fortement rurale. Celle de 1968 est à large majorité urbaine et le salariat y représente déjà 70 % au moins de la population active.

Mai 1968, c’est la première grève générale de la société salariale qui se propage, au-delà des centres traditionnels de production industrielle, aux services, à la communication, à la culture, à toute la sphère de la reproduction sociale. D’où son retentissement. On a voulu voir dans sa symbolique barricadière et ses oriflammes écarlates le signe de la dernière grève du XIXe siècle et l’épilogue de la grande légende prolétarienne. En partie, sans doute, pour moitié peut-être. Mais pour l’autre part et l’autre moitié, c’était aussi l’avant-première grève du XXIe siècle, un soulèvement social généralisé. Les grandes manifestations populaires des 13, 24, 28, 29, 30 mai annoncent à leur manière les immenses cortèges de décembre 1995 jusque dans les sous-préfectures.

L’autre raison, c’est que le Mai parisien semble conjuguer, sur le théâtre même de la Commune, les dynamiques possiblement convergentes de la révolution à l’échelle planétaire. Dès le 22 mars, le mouvement étudiant nanterrois se voulait anti-impérialiste (en solidarité avec les peuples d’Indochine), anti-bureaucratique (en solidarité notamment avec les étudiants polonais), et anticapitaliste bien sûr (en solidarité déjà avec les grévistes de Besançon, Redon, Caen). 1968 est en effet une année élue où semblent pouvoir se rejoindre et se combiner les différentes facettes de la lutte universelle contre toutes les oppressions : le 31 janvier, le FLN vietnamien lance l’offensive du Têt et bouscule le corps expéditionnaire américain ; à Prague commence le printemps du « socialisme à visage humain » ; les étudiants s’insurgent à Mexico.

Tout alors paraît possible.

Toutes les libérations semblent marcher du même pas, dans la même direction. La poli­tique, l’histoire, la morale semblent à l’unisson. On n’a plus peur de rien. Les vieux comptes vont se régler. Certains réclament tout, tout de suite. »

Chris Harmann: Quand la France prit feu: Mai 68 

http://www.quefaire.lautre.net/Quand-la-France-prit-feu-Mai-68#nb22

Extrait: 

En mai, comme dix millions de personnes évoluaient ensemble, des individus de toutes sortes avec des idées assez conservatrices pouvaient concevoir une solution à leurs problèmes particuliers dans un effort collectif de masse. A la fin du mois de juin ils retrouvèrent de nouveau un monde dans lequel seule l’attitude individualiste pouvait apporter une amélioration personnelle. Les dernières étincelles de lutte étudiante et ouvrière semblaient désormais être source de chaos, de danger, et non plus être la clé pour réorganiser la société.

Cependant il n’y avait objectivement aucune raison pour que le mouvement se désagrège ainsi pendant la première semaine de juin. S’il le fit c’est parce que les organisation politiques et syndicales les plus puissantes au sein de la classe ouvrière concentrèrent tous leurs efforts à un retour au travail dans les services publics clés. Ce faisant, elles amenèrent précisément le changement d’attitude qui permit aux gaullistes de gagner les élections et qui accréditait l’idée selon laquelle aucun changement révolutionnaire n’était possible.

Ensuite, dire qu’il y avait un potentiel révolutionnaire au mois de mai ne signifie pas que le choix se résumait aux élections d’un côté et à la guerre civile de l’autre, comme le déclara de Gaulle le 29 mai. Il y avait une troisième option - l’extension et l’approfondissement du mouvement de manière à ce que le gouvernement soit empêché de recourir aux forces armées de l’État.

Cela aurait signifié encourager les formes d’organisations des grèves qui entraînaient tous les travailleurs, les plus « arriérés’ comme les plus avancés, à modeler eux-mêmes leur propre avenir - par des comités de grève, des assemblées générales régulières dans les usines occupées, des piquets de grève et des rotations d’occupations impliquant un maximum de gens, des délégations envoyées à d’autres usines et à d’autres sections de la société impliquées dans la lutte. Ainsi tout le monde aurait eu la possibilité de participer directement à la lutte et de discuter des leçons politiques à en tirer. Ceci aurait signifié aussi la généralisation des revendications de ceux qui luttaient de façon à ce qu’aucune section de travailleurs ne reprenne le travail avant que des décisions concernant des questions d’ordre vital qui préoccupaient les travailleurs d’autres sections ne soient prises - sur la sécurité de l’emploi, des emplois garantis pour les jeunes travailleurs, le paiement intégral des journées de grève, des droits syndicaux complets dans des usines anti-syndicats comme Peugeot et Citroën, un contrôle démocratique sur les diffusions d’émissions radio et TV par les représentants élus des journalistes et des techniciens.

Bâti sur ces bases, le mouvement aurait empêché le gouvernement de rasseoir son pouvoir. Si le gouvernement cédait aux revendications du mouvement, il ne serait qu’un canard boiteux, et clairement, il deviendrait l’otage du mouvement de masse des travailleurs . S’il ne cédait pas, il resterait incapable de venir à bout de la paralysie du pays assez rapidement pour empêcher ses propres partisans de rechercher une alternative « responsable » qui, à son tour, serait vraisemblablement prise en otage par le mouvement de masse. Dans les deux cas, le gouvernement n’aurait jamais été en état de gagner les élections de la fin juin. Le résultat des élections aurait été devancé par le mouvement dans les usines et dans les rues - comme cela allait être le cas en Grande Bretagne cinq ans et demi plus tard, lorsque un mouvement de moindre ampleur, la grève des mineurs de 1974, se prolongea jusqu’aux élections qui débouchèrent sur un vote contre le gouvernement en place.

Il n’y a, bien sûr, aucune garantie que, si le Parti communiste et la CGT avaient poussé pour cela, ils auraient gagné sur tous les points. Mais ce qui peut être dit avec certitude c’est qu’en refusant de mener campagne pour cela ils ont assuré la fin du mouvement de mai et la victoire électorale des gaullistes. Ils ont aussi fait en sorte que les syndicats français continuent à organiser une fraction moins importante de la classe ouvrière que dans tous les autres pays européens industrialisés malgré l’implication dans une grève la plus importante que les autres pays aient connue jusque là.

Cette troisième option n’aurait pas conduit immédiatement à une révolution socialiste. Mais elle aurait amené une situation politique d’une extrême instabilité dans laquelle une classe ouvrière victorieuse aurait pu prendre conscience de ses propres intérêts et de sa propre capacité à diriger la société. Il est certain que c’est parce que le champ des possibles était si largement ouvert que les dirigeants communistes et de la CGT se hâtèrent d’accepter la voie électorale, la voie la moins dangereuse pour sortir de la crise, même si celle-ci profita à de Gaulle."

Henri Maler: Mai 68 n'a pas eu lieu

Extrait: 

«  Mai 68 et les quelques années qui l'ont suivi ont multiplié à travers les mouvement des O.S., notamment - les contestations de l'exploitation du travail et avec le mouvement féministe et le M.L.A.C. -les rébellions contre l'oppression des femmes. On nous affirme que, depuis, la mise en question de la finalité du travail aurait été non pas refoulée, mais remplacée par la revendication de n'importe quelle activité. Mais comment comprendre que l'angoisse face au chômage n'ait pas aboli la désaffection à l'égard du travail ? On laisse entendre que l'égalité des sexes serait conquise, du moins en dehors de la sphère politique. Mais d'où vient la force qui pousse les femmes, comme en novembre 1995, à redescendre dans la rue pour défendre leurs droits? 

Mai 68 fut une sédition de libertés insoumises et solidaires. On tente de nous faire avaler qu'elles sont devenues replètes et solitaires, qu'elles ne sont enfermées que dans des prisons de verre où elles jouissent paisiblement du vide qui les entourent. Mais d'où vient la force des mouvements collectifs, sans doute minoritaires, qui les arrachent à leur indifférence ? Le mouvement des repus (de 68) aurait été licencié par les mouvements des exclus (de 97). Pourtant, le mouvement des sans-papiers reprend les luttes des travailleurs immigrés des années 70. Et l'on ne craint pas de dénoncer le rôle, dans les mouvements de chômeurs, de quelques attardés ou successeurs d'un passé révolu. 

Les virtualités de l'événement n'ont pas de dépositaires attitrés : les acteurs de Mai qui en auraient préservé ou dilapidé le trésor. Elles s'emparent de tous les rebelles sans considération de biographie, de génération, d'identité. Ces virtualités ne sont pas un héritage notarié : les rêves de Mai dont il faudrait effectuer l'inventaire et distribuer les parts. Elles traversent les événements qui les transforment ; elles préparent des secousses qui divergent de leur origine et parfois les renient. Leurs trajets se confondent avec leurs mutations. Leur puissance est celle d'une histoire transversale qui ne connaît ni les bégaiements du toujours identique ni les successions du toujours différent, mais découvre et produit des affinités."

Daniel Bensaid: Mai 68, les pousses de l’utopie

Extrait: « 1968 est un événement à part entière dans la mesure où le plafond bas de la routine s’est déchiré pour laisser entrevoir autre chose, un coin de ciel, une part de rêve. Cet événement n’était pas purement accidentel. Sans être prédit, il était annoncé pour qui sait « entendre l’herbe pousser ». Par la radicalisation des luttes ouvrières (Caen, Redon, Le Mans) contre les ordonnances gaullistes, par les explosions étudiantes et lycéennes contre l’ordre moral et les pesanteurs hiérarchiques, par une accumulation moléculaire d’expériences qui font tomber les écailles de la soumission. C’est parce que l’explosion, tout en dépassant nos espérances, ne nous a qu’à demi surpris (que les amateurs relisent la collection de l’Avant-garde jeunesse, notre journal de l’époque) que nous nous y sommes trouvés dès la première heure comme un poisson dans l’eau. »

Gauche réformiste

Georges Séguy: Pourquoi le mouvement de Mai 68 fut un succès social et un écchec politique? 

Extrait: « Ma culture politique m'a longtemps incité à tenir le gauchisme pour une perversion de la pensée révolutionnaire. Par la suite, en étudiant de près l'histoire du syndicalisme français, j'ai constaté que le rôle et l'action de ceux que l'on a sommairement qualifiés d'«anarcho-syndicalistes» avaient positivement contribué à l'orientation de classe et à l'indépendance de la CGT. Je pense qu'il n'était pas juste de cataloguer globalement dans la rubrique «complices de la bourgeoisie» les différentes composantes du mouvement dit gauchiste qui émergèrent avant, pendant, et après mai 68. Ce genre de condamnation formelle et sans appel ne fut guère propice à la réflexion sur les évolutions idéologiques qui ont marqué le mouvement ouvrier international au cours de ce siècle et, singulièrement, sur les retombées des divergences intervenues au sein du mouvement communiste après la Seconde Guerre mondiale, notamment au cours des années soixante (…) Les dirigeants de la gauche non communiste ont eu le tort de penser qu'ils pouvaient succéder pour leur propre compte à un pouvoir gaulliste qu'ils croyaient moribond. La gauche communiste n'a sans doute pas fait tout ce qui dépendait d'elle pour prévenir l'impasse inévitable d'une telle ambition et faire triompher, sur le plan politique, l'aspiration au «tous ensemble» qui animait le mouvement social. Lors d'une rencontre entre la CGT et la FGDS, le 20 mai, François Mitterrand exprimait sa crainte qu'une négociation avec le gouvernement ne redonne à ce dernier une autorité qu'il avait déjà largement perdue, et souhaitait que, dans l'hypothèse d'une alternative de gauche, les syndicats modèrent leurs revendications, notamment en matière de réduction de la durée du travail. Nous avons vivement rejeté cette stratégie, mais j'ai toujours pensé qu'elle était significative de la réticence qu'inspirait à la gauche non communiste l'éventualité d'une accession au pouvoir grâce à une alliance avec le PCF et sous la pression d'une puissante grève dirigée par la CGT, ce qui l'obligerait à aller, sur un plan économique et social, au-delà des limites que ses dirigeants n'entendaient pas dépasser. Dommage que la conception de la «gauche plurielle» n'ait pas été admise trente ans plus tôt (…) Autant les idées qui ont germé en mai 1968 - respect de la personne humaine, droit d'expression, citoyenneté, au risque de commettre un anachronisme - paraissaient alors utopiques, autant elles se sont avérées finalement des idées fortes qui ont continué à faire leur chemin dans les esprits et dans les mentalités. Ces idées-là ont changé beaucoup de choses dans les conceptions générales de la vie et des perspectives d'évolution de la société. Elles sont maintenant largement partagées par tous ceux qui s'interrogent sur la question de savoir comment peut évoluer cette société: au plan national, au plan européen, au plan mondial. Je pense qu'à plus ou moins brève échéance on trouvera à l'état de projets concrets ce qui était en germe en 1968 et qui n'a jamais cessé de se développer dans les consciences, pour aboutir à des perspectives concrètes réalisables par la lutte. »

Jacques Sauvageot:  sur la signification de 68 (video)

Droite

De Gaulle, Phillipe: De Gaulle mon père : Entretiens avec Michel Tauriac, Paris, Plon 2004

Foccart, Jacques: Le Général en mai, Journal de l'Élysée, vol. II., 1968-69, Fayard, 1998.

 

Autre

Geneviève DREYFUS-ARMAND, Robert FRANCK, Marie-Françoise LEVY, Michelle ZANCARINI-FOURNEL (dir.) Les années 68. Le temps de la contestation, Paris/Bruxelles, IHTPE-CNRS / Complexe, coll. « Histoire du temps présent », 2000, 525p.

Christine FAURE, Mai 68. Jour et Nuit, Paris, Découvertes Gallimard, n°350, 1998, 127p.

 Viansson-Ponté Pierre : Histoire de la République gaullienne ; t. I, 1958-1962, 1971 ; t. II : 1962-1969, 1974, Paris, Fayard ; rééd. Pluriel 1994.

Isabelle Sommier: Mai 68 : sous les pavés d'une page officielle, Sociétés Contemporaines, Année 1994 20 pp. 63-82

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

  • Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici
  • Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France ». 42 articles déjà parus à consulter ici
  • Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles d’ici la fin de l’année. Déjà publiés: 
  1. Mai 68: une situation révolutionnaire ?
  2. Bilan et leçons de la grève générale de 68
  3. Lettre d'un enfant de 1968 à un jeune de 2018
  4. Un bilan de 68 par Ludivine Bantigny et Alain Krivine
  5. La deuxième vague féministe, fille légitime de 68 
  6. 18 Juillet 68: les CRS chargent les festivaliers d’Avignon
  7. 1968, année de l'autogestion ?
  8. Une féministe révolutionnaire ouvrière chez Renault Flins- vidéo
  9. 28 juillet 68: Mao dissout les « Gardes Rouges »
  10. 1968: toute une jeunesse transformée
  11. Le contexte international de 68
  12. Mieux soixante-huitard que jamais 
  13. 1968: Bilans à chaud
  14. 11 Août 68: Opération Teresita à Santiago du Chili
  15. 1968: Bilans 10 ans plus tard
  16. 1968: Bilans 20 ans plus tard 

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