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Billet de blog 24 janv. 2022

La démocratie sous le boisseau

Condamné pour détournement de fonds publics, Philippe Martin, ancien ministre de François Hollande, ancien député, a démissionné de ses fonctions de président du Conseil Départemental du Gers (Occitanie). Bataille dans le microcosme pour sa succession, sans voix au chapitre pour les électeurs. Décision demain lors d’une assemblée départementale extraordinaire.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Philippe Martin [Ph. YF]

Comme je l’ai indiqué dans ce billet du 16 décembre (Ancien ministre soupçonné d’emplois fictifs), Philippe Martin était inquiété par le Parquet national financier [PNF] qui l’accuse d’avoir employé de façon fictive, sur son crédit de député, Joëlle Martin, qui fut sa conjointe. Cette dernière aurait été l’assistante parlementaire du député et rémunérée comme telle, alors que personne ne l’a jamais vue dans cette fonction : les faits se sont produits durant les mandats de 2002 à 2013 puis de 2014 à 2017 [l’interruption correspondant à la période où l’homme politique est ministre de François Hollande]. L’affaire était en suspens depuis 2018, date à laquelle les policiers avaient débarqué manu militari dans le Gers et procédé à plusieurs perquisitions.

Le 4 janvier, la 32ème chambre du tribunal judiciaire de Paris a condamné l’ancien ministre, pour « détournement de fonds publics » (pour avoir rémunéré son ex-épouse en emploi fictif d’assistante parlementaire) à deux ans de prison avec sursis. Celle-ci est condamnée à six mois de sursis probatoire pour « complicité et recel de détournements de fonds publics ». Tous deux sont inéligibles pour trois ans et devront verser 70 000 et 30 000 euros d’amende. Ils n’ont pu apporter aucun élément de preuves d'une activité. Cette fonction n’était pas inscrite dans la déclaration de l’ex-député à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique [HATVP]. L’élu devra rembourser 238 000 euros à l’Assemblée nationale pour ces salaires indus.

Il devra également rembourser 194 000 euros pour avoir rémunéré, avec l’argent du Palais-Bourbon, une secrétaire du Parti Socialiste du Gers entre 2005 et 2012. Philippe Martin a estimé que cette secrétaire n’est pour rien dans cette affaire et que son nom n’a pas à être jeté en pâture. Ainsi, bien que ce nom soit connu de quelques-uns sur la place d’Auch, aucun média ne l’a livré : en effet, jusqu’à présent, on ne sait si cette personne, estimée, connaissait l’origine frauduleuse de ses salaires (le montage a pu lui être caché), et même si elle savait, elle réalisait un travail réel de secrétariat (il ne s’agissait pas d’un emploi fictif). D’ailleurs, le Palais Bourbon n’a pas réclamé de dommages-intérêts à son encontre, ce qui peut accréditer l’idée qu’elle n’était pas complice de cette malversation.

Hôtel du Département du Gers [Photo YF]

« Qui a bien pu dénoncer ? »

Malversation d’ailleurs très largement répandue dans le monde politique, et ce depuis fort longtemps : payer des salariés des partis sur des fonds accordés aux parlementaires pour régler leurs frais de mandat, fut monnaie presque courante. En toute impunité. La colère de Philippe Martin n’est peut-être pas sur le fond de ces deux affaires, car là il ne peut s’en prendre qu’à lui-même, et d’ailleurs il a assez vite reconnu ses torts auprès de la Justice puisqu’il a accepté une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC), procédure qui permet d’obtenir une peine moins lourde qu’après un passage, en public, devant le tribunal correctionnel (moindre risque d’une peine de prison ferme). Non, il l’a saumâtre parce qu’il a été dénoncé. Il se plaint d’avoir été victime de deux lettres anonymes adressées au PNF (certains disent trois lettres). Dénonciateur et/ou dénonciatrice bien informés, car si le détournement sur l’emploi de secrétaire au PS était peut-être connu de plusieurs, celui consistant à rémunérer sans raison l’ex-conjointe semble avoir été un secret (longtemps) bien gardé. D’autres assistantes parlementaires de l’ex-député, interrogées, ont attesté n’avoir jamais su que Mme Martin était censée occuper une telle fonction.

Lors du débat national lancé par Emmanuel Macron, Cercle des citoyens le 8 février 2019 réunissant 700 personnes à Auch : Philippe Martin, au premier rang, interpellé par le public, est le seul élu à jouer la "transparence" en révélant qu'il gagne "5000 €" par mois [Photo YF]

Il suspecte une trahison venant de son propre camp et cherche à savoir qui. Façon de détourner la focale alors que ce qui importe dans l’histoire c’est moins de savoir qui a dénoncé que de s’interroger sur ce détournement de fonds délibéré, pratiqué par un élu qui avait en charge depuis 23 ans une collectivité publique avec toutes les exigences morales qu’une telle fonction requiert. Comment exiger rigueur chez les agents du service public et chez les citoyens quand, au sommet, on se permet de tels aménagements avec la légalité. Il n’empêche que ce ne serait pas sans intérêt de savoir si la dénonciation est un règlement de comptes personnel, ou s’il s’agit de l’expression d’une ou de personnes informées, écœurées, qui appellent justice.

Par contre, comme je l’ai noté dans mon précédent article, quelques personnes, à l’Assemblée Nationale principalement, étaient vraisemblablement au courant. Comment se fait-il que des faits datant de 2002 ne soient repérés que 15 ans plus tard, le PNF s'étant saisi en 2017 seulement, alors que Philippe Martin, non cumul des mandats oblige, ne se représentait pas à la députation ? Là est un vrai mystère. Je relevais aussi le fait que, dans chaque département, le représentant de l’État est assez bien informé de ce qui se passe au sein des collectivités locales, y compris de ce qui déroge à la légalité : certes, il ne sait pas tout mais il en connaît un brin. S’il n’agit pas c’est qu’il n’y a pas matière à poursuites (ce sont des abus qui percutent la morale et choqueraient gravement l’opinion publique si elle savait mais ne constituent pas de réelles infractions sanctionnables), ou parce que le pouvoir, informé, exerce plus ou moins une pression sur le fautif ou enfin parce que le pouvoir central a de bonnes raisons de ne pas inquiéter tel élu (le plus souvent de son camp). Sachant que le condamné n’est pas dans les papiers du pouvoir en place, on ne saura jamais si l’information est venue ou non de la préfecture.

[Ph. YF]

Qui est Philippe Martin ?

Après l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, alors qu’il a 28 ans, il devient chef de cabinet du ministre Roger Quilliot (Urbanisme et Logement) puis de son successeur, Paul Quilès. Entre 1986 et 1988, il est directeur aux relations extérieures de la Société d’administration et de réalisation d’investissements (SARI) que présidait Christian Pellerin, le « Roi de la Défense » impliqué et condamné dans des affaires qui défrayèrent la chronique dans ce quartier de l’ouest parisien dans les années 80. Lorsqu’il arrivera plus tard dans le Gers (comme préfet), la droite départementale le qualifiera en coulisse d’« homme de Pellerin ». Il ne s’est jamais exprimé et expliqué publiquement sur cette fonction.

Il est de 1988 à 1992 chef de cabinet de Michel Charasse, ministre du budget de François Mitterrand, chargé des contrôles fiscaux (à ce poste, il a accès à des dossiers de personnalités, y compris de gauche, ce qui lui vaudra les foudres de certains caciques dont Jérôme Cahuzac, et même une rude altercation avec lui dans les gradins du Parc des Princes, que Philippe Martin a évoquée lui-même publiquement, comme l’a fait également Jean Glavany, tout sourire, parlant de Cahuzac voulant « fracasser » Martin). Fidèle à Laurent Fabius, il devient préfet du Gers, où il détonne par un comportement assez décontracté, inhabituel, qui est plutôt apprécié (même si les mauvaises langues disent qu’il est plus souvent dehors qu’à son bureau pour étudier sérieusement les dossiers). Puis préfet des Landes, avant de revenir dans le Gers pour se faire élire sur un canton et à la présidence du Département (1998). Le PS, qui n’est pas fabiusien, lui accorde cependant sa confiance car il a les aptitudes d’un homme politique aguerri et qu’il a des appuis à Paris.

Philippe Martin et Berard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, lors de la venue de ce dernier à Auch, le 28 août 2015, suite à l'incendie qui a détruit la mosquée [Ph. YF]

Il acquiert une image d’un élu ayant des convictions sociales et sait, dans certains cénacles, en parler avec pertinence. Dans la pratique, il essaye de concrétiser, comme lorsqu’il améliore les conditions d’attribution de l’allocation personnalisée d’autonomie (pour les personnes âgées dépendantes). Il soutient aussi, sans y regarder de trop près, une association qui lui fournit chaque année une liste de « pauvres » pour leur verser une prime de fin d’année. Il évite cependant, comme tant d’autres dirigeants de collectivités locales, de faire la promotion de la mission essentielle dont il a la charge, à savoir l’action sociale (excepté en novembre 2011 lors de la venue de Nicolas Sarkozy dans le Gers où, ce jour-là, le Département, fait exceptionnel et jamais renouvelé, pour contrer la com du président de la République bientôt candidat à sa réélection, achète carrément 4 pages de La Dépêche sous couvert de populariser ses actions sociales départementales).

Philippe Martin participe quelques fois à des manifestations : ici, à gauche, pour le climat le 4 mars 2021 [Photo YF]

Par ailleurs, tour de force, il parvient à se faire accepter par les écologistes et les agriculteurs : il s’oppose aux OGM et au gaz de schiste, se bat pour la nourriture bio dans les cantines, associe son département au « Développement durable », et publie un rapport, rendu quelques semaines avant d’être nommé ministre, sur la gestion quantitative de l’eau en agriculture qui convient à la FNSEA et au lobby des maïsiculteurs. Tout le monde a compris depuis longtemps que le grand rêve de Philippe Martin est d’être un jour ministre. Il se dit que François Hollande n’apprécie pas trop son côté « fêtard » : cependant, après avoir écarté Nicole Bricq puis Delphine Batho, Hollande nomme Martin au ministère de l’Environnement, en juillet 2013. En réaction aux médias qui s’étendent sur sa jovialité et son humour décapant, j’exprime dans deux articles successifs mon point de vue sur cette nomination, en décrivant les aspects positifs du personnage et de ses conceptions sociales (y compris son soutien, non électoraliste, en faveur des migrants, ce que tant d’autres élus locaux ne font pas) et les lacunes dont il fait preuve dans la gestion de son administration qu’il tient le plus souvent à distance, sachant même la désavouer si nécessaire. Je relevais le hiatus entre une image somme toute sympathique et une réalité plus prosaïque (Philippe Martin, la social-écologie ? et Philippe Martin, suite).

Il ne reste ministre que 9 mois, remplacé par… Ségolène Royal. Son passage au ministère, peut-être parce que trop court, ne laisse pas beaucoup de traces (excepté la conférence environnementale de septembre 2013, mais qui avait été préparée avant sa prise de fonction). On le voit d’ailleurs beaucoup dans le Gers au cours de ces 9 mois. À peine nommé, il est là, par exemple, pour être récipiendaire de la Confrérie du melon de Lectoure. Certains poussent la perfidie jusqu’à affirmer qu’on ne l’a jamais vu autant dans le département que lorsqu’il était ministre.

Philippe Martin ne craignant pas de se confronter aux Gilets jaunes venus l'interpeller devant l'Hôtel du Département le 9 février 2019 [Ph. YF]

En 2014, il laisse donc la place à Mme Royal, sans qu’il ne soit jamais expliqué ce qui justifiait qu’il soit si rapidement écarté (sinon la volonté préétablie de Hollande de la nommer à ce poste, ce qui donne à penser que dès sa nomination, Philippe Martin savait qu’il n’allait assurer qu’un intérim). Mais il ne faut s’étonner de rien quant au sérieux des nominations ministérielles : en février 2016, Sylvia Pinel perdra son maroquin au logement, officiellement pour devenir vice-présidente de la région Occitanie, officieusement pour permettre à Jean-Michel Baylet de devenir ministre, les deux étant bien trop proches pour être ensemble au gouvernement.

En 2015, il organise un voyage au Spitzberg avec des collégiens pour leur montrer la fonte des glaciers. Je publie alors un article qui ironise sur cette démarche coûteuse, « opération promo » de l’ancien ministre (Les petits ambassadeurs de l’ex-ministre de l’écologie). Cet article conduit d’une part Philippe Martin à demander à François Hollande d’être reçu, au retour du glacier, sous les lambris dorés de l’Élysée afin de donner un écho plus prestigieux à son expédition, d’autre part Le Canard enchaîné à s’en saisir. Le journal satirique relève que la petite bande (sauf Philippe Martin qui a « senti le piège ») a consommé de la baleine, mais surtout que plusieurs médias avaient été payés par le Département du Gers pour couvrir l’événement. Tandis que la droite départementale qui n’en pense pas moins se tait, je publie un nouvel article sur La presse achetée

La démocratie mise à mal

Quand les élections départementales ont lieu en 2021 (les 20 et 27 juin), alors que le dossier de Philippe Martin est étudié par des policiers et des magistrats depuis quatre ans, avec un risque fort d’inéligibilité, « on » laisse faire. Et fin juin, sa liste Gers en commun remporte l’élection (ayant gagné avec 22 sièges sur 34, avec une moyenne de 50 % des voix exprimés aux deux tours, avec une abstention à 55 %, ce qui en gros établit la « victoire » à 22 % du corps électoral). Lui-même, avec son binôme, recueille au second tour près de 58 % des voix. Il est réélu haut la main pour la 5ème fois sur le trône de président de l’assemblée départementale, par des conseillers qui savent pourtant que leur mentor est (judiciairement) sur la sellette.

Philippe Martin soutenant Franck Montaugé aux municipales de 2014 [Ph. YF]

Après sa démission, les tractations sont allées bon train. Le secrétaire général du PS du Gers, Michaël Aurora, conseiller du maire d’Auch depuis longtemps (d’abord Franck Montaugé, devenu sénateur, puis Christian Laprébende), élu conseiller départemental pour la première fois lors de cette élection de juin 2021, s’imagine aussitôt propulsé à la tête du Département, soit une perspective de promotion foudroyante. D’ailleurs, les militants du PS le désignent comme candidat officiel. Celles et ceux, rares, qui suivent (j’ai les noms), retiennent leur souffle : le vieux conflit qui oppose la gauche de la ville (Auch) à la gauche du département (Gers), entre Franck Montaugé et Philippe Martin (même si l’un a été un temps le suppléant de l’autre) va-t-elle se terminer par KO ?

Philippe Dupouy [site CD32]

C’est aller un peu vite en besogne, car les élus départementaux de Gers en commun n’ont pas dit leur dernier mot : si, tactiquement, ils n’ont pas présenté d’opposant à Michaël Aurora au sein de la section PS, il n’empêche qu’ils ont un autre candidat, Philippe Dupouy, élu depuis 17 ans sur le canton Gimone Arrats (et actuel suppléant de la députée PS Gisèle Biémouret). Jeune retraité, il se targue d’être Gersois jusqu’au bout des ongles (croyant pouvoir se vanter de n’avoir jamais quitté le département et d’avoir accompli toute sa carrière comme cadre au Crédit Agricole). Il s’appuie sur la légitimité d’un programme présenté l’an dernier aux électeurs, affichant sa volonté de poursuivre l’œuvre de Philippe Martin.

Michaël Aurora [son compte FB]

Tout le contraire de ce que voulait faire Michaël Aurora, décrit par beaucoup y compris dans son camp comme un homme d’appareil, manquant de charisme, pas tendre en aparté ni avec ses adversaires, ni avec ses petits camarades, qui annonçait vouloir rénover la politique locale tellement marquée par les orientations et les pratiques de Philippe Martin. Comprenant qu’il ne fera pas le plein des voix, le secrétaire général du PS jette l’éponge, pire, il annonce qu’il refuse d’être désormais vice-président de l’Assemblée, alors qu’il l’était depuis six mois sous Philippe Martin ! Compte tenu de son implication ancienne dans les arcanes du parti socialiste local, il aurait eu quelques difficultés à prétendre qu’une secrétaire fut rémunérée longtemps grâce aux largesses du député Martin sans qu’il le sache. Il est particulièrement colère de la tournure des événements, d’autant plus que son mentor, Franck Montaugé, n’a pas accueilli avec sérénité ce fiasco qui l’éclabousse.  

Philippe Martin se réjouit que sa succession ne se fera pas contre lui. Au-delà du fait qu’il est plus réconfortant pour lui de savoir que son œuvre sera poursuivie, et qu’il pourrait d’ailleurs bien revenir au terme de son inéligibilité, il préfère certainement qu’aucun dossier chaud ne sorte à l’initiative du nouveau chef de l’exécutif local, aucune autre affaire du passé ne doit éclater, sinon ce sera la chute du sursis à la peine de prison (ce qui est sans doute un vœu pieu car les affaires sortent aujourd’hui comme à Gravelotte et l’impunité n’est plus assurée, Claude Guéant, qui a refusé de payer ses condamnations, en sait quelque chose). En annonçant sa démission le 6 janvier, il joue sur l’ambiguïté : il dit avoir espéré un « dénouement heureux », car il s’était défendu auprès des enquêteurs pour leur démontrer que « ce n’était pas fondé », mais a préféré finalement « reconnaître » et s’« excuser » ! Il confie à France Bleue Occitanie (19 janvier) qu’il est en paix avec lui-même, il est bien possible que l’épée de Damoclès qui pesait sur lui était lourde à porter. Il avoue que dans cette affaire il n’est pas « d’une fierté totale » : cela pourrait passer pour un acte de contrition salutaire, mais c’est aussitôt pour dire qu’il a le regret de ne s’être pas défendu devant les juges et d’avoir été victime d’une dénonciation anonyme, preuve d’une « société malade ». Il tente une défense qu’il n’avait pas invoquée lors de ses premières déclarations : son épouse, impliquée dans la vie politique locale, lui aurait été « utile » pour l’exercice de son mandat parlementaire. Dépité, il constate que des élus mis en cause, restent, eux, à la tête de grandes villes du Sud-Ouest. C’est pas juste.

Philippe Martin abandonne également sa fonction de conseiller départemental élu avec son binôme sur le canton Baïse-Armagnac. C’est son suppléant, Philippe Bret, qui le remplace mais qui n’avait pas prévu de se retrouver dans une telle situation : en effet, directeur du CAUE (Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement du Gers), structure qui bénéficie des subsides du Département, il ne peut être conseiller départemental sans démissionner de sa fonction de directeur. Les temps sont durs.

Microcosme

Au sein du Conseil Départemental, parmi les agents, ainsi que dans la population, les avis sont partagés. Philippe Martin a toujours été perçu comme ayant de l’entregent, du savoir-faire, et apprécié pour cela. C’est bien la raison pour laquelle l’ancien préfet du Gers avait le feu vert du PS pour occuper cette fonction, même s’il n’était pas majoritaire au sein du parti. En 23 ans, il a été actif dans bien des domaines (et certains redoutent que le Département soit désormais plus timoré) : sur le numérique (quitte à faire des montages discutables, avec Gers Numérique et Gers Fibre), sur la culture (avec Memento, art moderne dans un ancien couvent), sur la création d’un nouveau collège, sur la désertification médicale, sur la mise en place du Budget participatif (une première pour un Département), sur son appui en faveur des jeunes mineurs étrangers, et aussi dans la gestion de la crise sanitaire.

Philippe Martin aux côtés de Christian Laprébende, maire d'Auch, présentant le Budget participatif départemental en 2018 [Ph. YF]

D’autres ne se laissent pas griser par le bagout de l’ex-président et sur ses actions qui sont la moindre des choses quand on assume de telles responsabilités. Le talent ne signifie pas forcément conviction : il a mis en place un système quelque peu verrouillé. Beaucoup n’ont pas été étonnés des malversations récemment révélées, des rumeurs sur son utilisation des moyens que lui offre le Conseil Départemental courent depuis si longtemps. Par ailleurs, sa façon de recaser ses proches collaborateurs sur des postes ad hoc, tout cela choque la grande majorité des observateurs qui aspirent à une pratique morale, sans faille, du service public. De tels comportements accréditent l’idée communément répandue et injuste envers les élus : « tous pourris », et éloignent d’autant plus les citoyens de la politique, sans parler du discrédit que cela porte à la « gauche ». Du coup la perspective de son remplacement faisait naître d’infimes espoirs, vite déçus en apprenant que le candidat qui a toutes ses chances est un affidé du président déchu, publiquement adoubé par lui.

Les plus anciens se souviennent qu’un ancien président avait été déjà publiquement mis en cause pour son utilisation abusive des moyens de la présidence, et le prédécesseur de Philippe Martin, Yves Rispat (1931-2015), droite RPR, qui à la fin de son mandat en 1998 faisait régner la terreur dans les services, a été condamné pour détournement de fonds dans le cadre d’associations qu’il présidait, avec retrait de sa Légion d’Honneur. La déférence que Philippe Martin a toujours témoignée envers Yves Rispat, au sein de l’assemblée départementale, a beaucoup intrigué.

De façon générale, ce petit théâtre d’ombres est un déni de démocratie, même si toutes ces tractations se font dans la légalité. Les Gersois, informés par La Dépêche, seul quotidien local (propriété de Jean-Michel Baylet), l’hebdo Le Journal du Gers, France 3, France Bleue et Hit FM 32, ne sont en rien consultés sur ces péripéties qui se déroulent dans la coulisse. Ils ne se sont prononcés ni pour M. Dupouy ni pour M. Aurora. Beaucoup ignorent les enjeux, tout se joue dans le microcosme, hors de la scène publique. Démocratie sous le boisseau.

. élection du président du Conseil Départemental du Gers : mardi 24 janvier, 9h30.

[site CD32]

Précisions :

J’ai été chef des services sociaux du Département du Gers dans les années 90, sur une de ses circonscriptions. Le hasard a fait que j’ai décidé de partir sur Toulouse (Institut de formation de la Croix-Rouge Française) peu avant l’élection de Philippe Martin à la présidence du Département, en 1998. Je fondais, comme d’autres, beaucoup d’espoir sur lui après les années calamiteuses de la majorité de droite dirigée par Yves Rispat. Quand je reviens en 2006 pour être directeur de l’action sociale territoriale, j’ignore si Philippe Martin a joué un rôle dans ce recrutement : je comprends que les recruteurs, qui ne me connaissent pas, se fondent sur mon expérience de professionnel de terrain, puis de cadre de l’action sociale et enfin de directeur d’un centre de formation de travailleurs sociaux. Un certain nombre d’informations que je détiens proviennent de cette expérience de cinq années comme directeur, mais aussi beaucoup de ce que j’ai appris en vivant à Auch, chef-lieu du département. Par ailleurs, bien qu’ayant quitté le Conseil Départemental depuis 11 ans, j’ai conservé des liens avec des agents encore en poste ou étant partis. Lors d’un article critique sur le voyage au Spitzberg du président Martin, un lecteur, qui avait profité de ses largesses, est venu commenter en me demandant quel contentieux j’avais avec Philippe Martin, mon ancien patron, pour ainsi le discréditer. Je lui avais répondu qu’il n’était pas mon « ancien patron » mais le président du Conseil Départemental où j’ai exercé, nuance. Je n’ai pas de contentieux personnels avec Philippe Martin, même si dans mes fonctions j’aurai apprécié plus de soutien de sa part au travail que j’engageais avec les 170 agents de ma direction (en particulier sur le développement social local), mais ses préoccupations étaient ailleurs. J’ai de l’estime pour certains aspects de sa personnalité et de ses actions, mais comme d’autres je suis déçu qu’il ait si souvent gâché ses aptitudes, contre l’intérêt du service public. Par ailleurs, il y a un assez large consensus sur la place d’Auch pour dire qu’il a été longtemps très mal entouré et conseillé. Depuis une dizaine d’années, j’assure de nombreuses chroniques locales sur les mouvements sociaux, sur la vie politique, sociale et culturelle, et aussi des chroniques plus générales au sein de ce blog Social en question (de plus, quelques revues et magazines sollicitent mes écrits). C’est à ce titre que je commente cet événement qui ne doit pas être perçu comme une histoire clochemerlesque, mais bien comme une question qui interpelle les citoyens, qu’ils soient Gersois ou non.      

Additif :

Ce mardi matin 25 janvier, l’assemblée départementale extraordinaire s’est réunie pour procéder à la succession de Philippe Martin. Auparavant, hommage a été rendu à Jean Laborde, une personnalité locale décédée récemment à près de 100 ans. Grand résistant, il fut président du Conseil Général du Gers de 1976 à 1982, député de 1973 à 1993, et maire d’Auch de 1977 à 1995. Une minute de silence a été observée pour commémorer la mémoire d’un homme qui était estimé, et à propos duquel personne n’a jamais imaginé qu’il pût se compromettre dans des pratiques illégales (le Monde du 21 janvier a rapporté ce commentaire d’un de ses anciens adjoints : « Si quelqu’un était intervenu pour proposer un pot-de-vin au maire, il serait ressorti à coups de pied dans le cul »). Ses obsèques ont eu lieu dans l’intimité, sans officiels.  

La doyenne de l’assemblée a lu une allocution dithyrambique envers Philippe Martin qui, dit-elle, « a choisi de quitter ses fonctions », puis il a été procédé à l’élection du nouveau président à bulletin secret. Sans surprise : chaque camp a fait le plein de ses voix : la candidate de droite Isabelle Tintané a obtenu 12 suffrages et Philippe Dupouy 22 (il aurait pu lui manquer une voix mais alors le scrutin n’aurait plus été tout à fait secret). En dehors des élus et des fonctionnaires de la collectivité, seule la presse est présente et... un chroniqueur social d’un blog Mediapart. La population, quelque peu concernée par cet événement, n’est pas là.

Pendant la minute de silence en hommage à Jean Laborde, grand résistant, ancien président du Conseil Général du Gers [Ph. YF]

Billet n° 656

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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