Épique, demos et bras de fer (3/3)

Après tant de péripéties, Ithaque est-elle pour autant visible ? Dans les médias en tout cas, peu expliquent comment une partie de la société espagnole s'est rassemblée autour d'un processus de construction de la nation, lequel a mené récemment à la pratique d'un « patriotisme démocratique ». Cela pourrait pourtant donner corps à un processus destituant/constituant au sein de l'UE.

« L’esprit donne l’idée d’une nation, mais ce qui fait sa force sentimentale, c’est la communauté de rêve ».

La tentation de l'Occident (1926), André Malraux.


 

Les urnes que cherchaient pendant des semaines la police nationale ont finalement fait leur apparition dans plus d'un millier de bureaux de vote. Au-delà des mobilisations de la rue qui auront précédé l'afflux électoral final du « procés », les centaines de milliers de personnes qui sont allées « défendre »  leur vote le 1er octobre, se rappelleront longtemps de cette geste electorale et de l'usage de la force confus dont ont fait preuve les forces de sécurité de l'État. Même parmi les personnes opposées à la tenue du référendum, beaucoup sont choqué·e·s de la façon dont le gouvernement s'y est pris pour déstabiliser la tenue d'un vote, d'une révolte qui a finalement bien eu lieu, contrairement aux mantras répétés par l'exécutif de Madrid. Si bien que lors de la grève générale convoquée par la CGT, l'intersyndicale Alternativa de Catalunya et la plate-forme pour la démocratie, il n'y avait pas que des nationalistes pour dénoncer la répression, loin de là. Dans Barcelone par exemple, il y avait des drapeaux noir et rouge, des drapeaux arc-en-ciel, des drapeaux républicains, des drapeaux or et sang et surtout une grande marée humaine sans drapeaux, contrairement à la manifestation unioniste d'hier. Il y avait aussi des gens très jeunes, des syndicalistes, des féministes, des œillets, des roses et des pancartes, notamment pour interpeler l'Union européenne, des familles, des gens moins jeunes et des sourires ; des sourires polyglottes, et celà s'est vu aussi dans d'autres villes, dans d'autres rassemblements.

Prises de vue aériennes des principales mobilisations du 3 octobre © Yes We Cat Prises de vue aériennes des principales mobilisations du 3 octobre © Yes We Cat

L'auto-organisation intergénérationnelle actuelle semble donc se renforcer autour du rejet de la politique autoritaire d'un gouvernement, d'une indignation commune sans réelle maturité et, plus occasionnellement, d'un questionnement de l'état actuel de la démocratie représentative. Que cela soit possible en Catalogne est sans doute en lien avec l'influence marginale du Parti Populaire au sein des institutions catalanes. Cependant, il ne faut bien sûr pas nier les réalités locales, où l'identité régionale constitue l'un des piliers de la mobilisation politique, aussi bien pour les sociaux-démocrates du PSC, qui sont à l'origine des discussions entamées avec Madrid sur le statut tant controversé de la Catalogne, il y a presque quinze ans, que pour les Candidatures d'unité populaire (CUP) qui défendent l'idée d'une sortie du capitalisme par un pan-catalanisme articulé entre le Roussillon, l'Aragon, Valence et les Baléares. Ce rapport à l'identité est même utilisé par les libéraux de Ciutadans, dont la rhétorique politique met en avant l'hispanité tout en en défendant la singularité de la Catalogne. Néanmoins, au-delà de cette teneur régionale intrinsèquement liée à l'évolution du catalanisme culturel et revendicatif vers un catalanisme politique et souverainiste, n'y a-t-il pas d'autres clés de lecture permettant de comprendre comment l'actuelle mobilisation populaire catalane est-elle parvenue à aglutiner d'autres secteurs des mouvements sociaux autour de sa dynamique d'action politique ? Ne s'agit-il pas d'une radicalisation démocratique ?

Si beaucoup s'expriment sur le droit à l'auto-détermination des nations, en revanche peu essayent d'expliquer comment une partie de la société espagnole est passée d'un processus de construction de la nation à l'intérieur de l'État (« nation-building ») à la pratique d'un patriotisme démocratique, certes issu du catalanisme. Pourtant, parallèlement à la crise économique ayant suivi l'éclatement de la bulle spéculative, la crise de la démocratie représentative espagnole n'a jamais été aussi aigüe. De plus, jamais le bipartisme espagnol n'avait été autant mis en tension par des dynamiques subversives : sans compter la victoire des candidatures municipalistes en 2015, pas même le PCE n'avait obtenu autant de voix qu'Unidos Podemos en 2016. Par conséquent, d'un point de vue strictement institutionnel, l'actuelle rébellion dont fait preuve la majorité indépendantiste au parlament ne cacherait-elle pas simplement un processus destituant au sein même de l'Union européenne ?

Pour aborder ces mutliples interrogations relatives, d'une part, à l'accéleration du temps politique en Espagne (quatre élections en un an, cinq en deux ans en comptant les élections européennes), mais aussi aux particularités territoriales de la monarchie constitutionnelle de 1978 et de la décentralisation vers les Communautés autonomes, il convient d'effectuer un bref récapitulatif historique, afin qu'apparaissent entrelacées des réalités locales structurelles et des dynamiques collectives renforcées par une radicalisation des demandes démocratiques. Pour ce faire, nous exposerons dans un premier temps quelques données historiques concernant la Catalogne et son rapport à l'État espagnol. Ensuite, nous proposerons une approche micro-historique de certaines mobilisations citoyennes locales allant de 2003, année de la fin de l'hégémonie politico-culturelle du pujolisme en Catalogne (1980-2003), à 2015-2017, période à partir de laquelle la stabilité institutionnelle du pays est devenue incertaine.

 

1. De l'identité linguistique

Le catalan est une langue romane, dont l'origine littéraire remonte au XIe siècle. Pendant la période pré-romantique de la Renaixença, un climat intellectuel ensemencé par la révolution industrielle et les premières revendications catalanistes fait émerger l'idée que la dynamisation de la culture populaire doit se développer autour de la langue. Une partie de la bourgeoisie intellectuelle conceptualise alors l'historiographie catalane, la presse publie des poèmes en catalan, comme La Pàtria (1833).

Durant la seconde partie du XIXe siècle, l'Université de Barcelone fait paraître des livres d'histoire et des dictionnaires en langue catalane, certains milieux littéraires restaurent les concours poétiques (Jocs Florals) et réinventent les mythes populaires avec des figures folkloriques comme les sorcières, les forgerons et les troubadours. À court-terme, le romantisme catalan est aussi fortement traversé durant cette période par la réaction régionale à l'absolutisme (Pacte d'Ostende).

Cependant, ce n'est qu'à partir de 1913 que des linguistes comme Pompeu Fabra fixent les règles orthographiques du catalan (« normativisation »). À la fin du franquisme, le catalan s'impose dans les milieux artistiques, notamment dans l'écriture poétique et théâtrale, mais aussi dans l'expression cinématographique. C'est dans ce contexte qu'Adolfo Suárez, le président de la Transición, permet le retour de Josep Tarradellas en Catalogne, President (ERC) de la Generalitat en exil pendant la dictature (1977).

En pleine démocratisation du pays, la normalisation linguistique du catalan devient alors un des grands chantiers de l'autonomie catalane : en 1983, le Parlement catalan met en place une série de mesures pour mettre un terme au processus de minorisation de la langue catalane et favoriser une attitude sociale positive à son égard. Cette planification linguistique voit par exemple la naissance de la Corporació Catalana de Ràdio i Televisió (CCRTV), financée par la Generalitat.

Enfin, s'il est reconnu comme une des quatre langues officielles de l'État espagnol depuis l'approbation de la constitution de 1978, le catalan ne devient la langue véhiculaire de toutes les administrations qu'en 1998, sauf quelques exceptions comme dans le champ judiciaire ou l'enseignement supérieur par exemple. Dès lors, l'école apparaît aussi comme l'instrument privilégié de la construction nationale, de « l'endoctrinement » pour les plus alarmistes.

En effet, le bilinguisme est dorénavant associé à la modernité en Catalogne, néanmoins, avec le renforcement de l’enseignement du catalan à l’école, la Generalitat promeut aussi la langue permettant de propager un sentiment d’appartenance linguistique endogène à la communauté juvénile catalane. Le nationalisme se réactualise ainsi à chaque rentrée des classes, car la majeure partie des individus de la jeunesse intériorisent la langue de l’institution qui impose les lois (Ernest Gellner).

Vu depuis une perspective développementaliste, le nationalisme est un moment où se constitue une « communauté de communication », liant entre eux les individus au moyen de la communication culturelle et médiatique. Dans le cas de la Catalogne, le foisonnement des réseaux de communication a rendu les flux de production de messages politiques plus intenses ces dernières années, ce qui a permis une mobilisation sociale autour des éléments de langage fixés par les acteurs du catalanisme politique (« nation-building », Karl Deutsch).

 

2. Brève anthropologie politique du catalanisme 

Le catalanisme surgit au cours de la seconde moitié du XIXsiècle. Influencé par les Lumières et dans le prolongement de la Renaixença, il s'articule certes autour de revendications identitaires et culturelles, mais il peut  se comprendre politiquement comme un vecteur de promotion du fédéralisme. C'est aussi une époque de l'Histoire où beaucoup d'intellectuels espagnols questionnent la validité du modèle territorial et politique de l'Espagne. Pour certains intellectuels, comme Anselm Clavé ou Valentí Almirall, la Suisse est alors un modèle. Le confort matériel que procure à cette époque l'essor industriel de la Catalogne à la bourgeoisie émergente qui détient les moyens de production dans le textile et le papier, lui permet de dédier plus de temps aux espaces de sociablisation autour de la culture locale et de la réflexion politique, matrices essentielles pour des mouvements comme le modernisme ou le noucentisme, et pendant cette période de remise en question générale de la redistribution politico-institutionnelle des pouvoirs de l'État espagnol, consolidé jusqu'alors par des arrangements aristocratiques, des mariages princiers et des pactes oligarchiques au gré des guerres, Estanislao Figueras et Francisco Pi i Margall, catalans et fédéralistes, sont les deux premiers présidents de la Première République d'Espagne (1873-1874).

En pleine confrontation avec Cuba, les républicains y abolissent l'esclavage, puis ils votent la séparation de l'Église et de l'État. Cependant, la révolte cantonale, promue par des fédéralistes « intransigeants » et appuyée à certains endroits par des libertaires, met fin à l'accumulation de pouvoirs obtenue par les républicains. Un coup d'État met fin au fédéralisme et les insurgés remettent le pouvoir aux mains des conservateurs du Parti constitutionnaliste, qui instaurent une dictature jusqu'à la restauration de la monarchie (1874).

S'en retournant alors vers la réflexion théorique, les républicains et les fédéralistes catalans multiplient les ouvrages, comme Pi i Margall, qui publie Las nacionalidades (1877), créent des journaux, comme El Diari Català (1878) ou La Vanguardia (1881), et se réunissent en congrés « catalanistes » (1880 et 1883). Les conservateurs s'émancipent néanmoins de cette dynamique progressiste et fondent l'Unió Catalanista (1891), depuis laquelle ils écrivent un projet de constitution régionale (Bases de Manresa, 1892), mais qui ne sera pas discuté aux Cortès. Dix ans plus tard, après le Traité de Paris paraphé par la Reine régente (1898) et la perte de Cuba et des Philippines au profit des États-Unis, les  républicains et les régionalistes catalans n'assistent pas à la cérémonie d'intronisation du Roi Alphonse XIII (1902), en signe de protestation contre la monarchie et la décadence de l'empire.

Le projet de fédéralisme asymétrique promu par les régionalistes n'est repris que trente ans plus tard, à l'occasion de la rédaction du statut de Núria (1932), pendant la Deuxième République (1931-1936). Discuté aux Cortès après que Francesc Màcia ait unilatéralement proclamé l'indépendance de la République de Catalogne, suite à la victoire de la gauche républicaine aux élections municipales de Barcelone de 1931, il offre alors une grande autonomie admnisitrative à la Generalitat, (loi sur l'avortement de 1937, par exemple). Malgré cette notable avancée des postulats fédéralistes, le Guerre d'Espagne qui s'ensuit empêche la consolidation de ce type de fédéralisme. À la fin du franquisme, les régionalistes conservateurs de Catalogne deviennent autonomistes et nationalistes (CDC), au même titre que les républicains (ERC). 

 

3. La demande fédéraliste actuelle

Des partis comme Esquerra Republicana Catalana (ERC) ou le Parti Socialiste Unifié de Catalogne (PSUC) ont souvent essayé de penser le catalanisme politique en fonction des intérêts du prolétariat et des « classes moyennes » après la Transition. Ils ont toutefois rarement été décisifs dans les dynamiques institutionnelles, contrairement au Parti Socialiste Catalan (PSC), très proche du PSOE. Cependant, les premières vagues de délocalisations des années 2000 et la résurgence d'un pouvoir réactionaire sous Aznar (1996-2004) contribuent alors au renouveau de la gauche catalane. En 2003, le PSC met la main sur la Generalitat en coalition avec les verts (ICV-EUiA) et les républicains (ERC). Présidé par l'ancien maire de Barcelone, Pasquall Maragall (PSC), ce gouvernement tripartite est notamment réuni autour d'un objectif commun : promouvoir la décentralisation et faire approuver un nouveau statut pour la Catalogne, après 23 années de pujolisme. José Luis Rodríguez Zapatero (PSOE) gagne les élections générales l'année suivante, et met en application sa promesse de campagne phare : le respect d'une « Espagne plurielle ». Assez influencé par le modèle suisse, l'Estatut de Miravet est approuvé par le Parlament (2005) puis amendé et approuvé par le Parlement national l'année suivante (2006), alors que Mariano Rajoy et le PP mènent une bataille médiatique pour l'en empêcher.

ERC quitte alors le gouvernement tripartite de la Generalitat car le statut d'autonomie approuvé par Madrid ne reconnaît plus la Catalogne comme une nation, mais seulement comme une nationalité (art. 1). Il est néanmoins adopté par les votant·e·s de la région lors du référendum du 18 juin 2006 (73,9% en faveur, 20,7%  contre), malgré la campagne d'ERC et des Candidatures d'unité populaire (CUP) pour le non. Dans la foulée, le PP et plusieurs Communautés autonomes déposent des recours au Tribunal constitutionnel en dénonçant une « constitution parallèle » (Saenz de Santamaría). La presse catalane met en garde contre d'éventuelles retouches (« La dignité de la Catalogne »), qui pourraient générer du ressenti.

Finalement, après le début de l'éclatement des bulles spéculatives de 2007, le TC valide un statut quelque peu modifié (6 voix contre 4) : 27 articles modifiés (sur plus de 200), 12 invalidés, ainsi que 7 dispositions additionnelles (2010). Il y ajoute aussi une clause interprétative à propos de dix articles et impose des dispositions additionnelles sur le financement. Après ce verdict, un million de personnes prennent la rue pour protester (10 juillet 2010 : « Som una Naciò »), sur fond de profonde crise économique et sociale. La fenêtre d’opportunité est alors grande ouverte pour la contestation du statu quo, le rapport à l'État de droit change au sein de l'intelligentsia catalane et la Diada devient une manifestation beaucoup plus revendicative.

Selon le politologue Ricard Vilaregut, auteur d'une thèse sur la mémoire et l'émergence de l'indépendantisme catalan, le « process indépendantiste » se divise en trois phases :

- 2005/2010 : émergence de la « plate-forme pour le droit de décider » (PDD). Les défenseurs du droit à l'auto-détermination  modifient ainsi un concept qui fédérait peu, pour véhiculer un nouveau récit d'émancipation fondé sur « la radicalité démocratique » et le droit de décider sur tous les sujets (souverainisme). Avec le support d'ERC, la PDD organise la manifestation du 18 février 2006, « Som una nació i tenim el dret a decidir » (« nous sommes une nation et nous avons le droit de décider »), puis la manifestation du 1er décembre 2007 : « Som una nació i diem PROU! Tenim dret a decidir sobre les nostres infraestructures » (« nous sommes une nation et nous disons STOP! Nous avons le droit de décider à propos de nos infrastructures »). À cette dernière se joignent ERC, CiU, ICV, EUiA et la CUP. C'est le début d'une confrontation ouverte avec l'État.

- 2010/2015 : consolidation du « process » comme un mouvement émanant de la société civile qui s’organise autour de revendications explicitement indépendantistes, lequelles trouvent leur écho dans les débats médiatiques. La blogosphère indépendantiste élargit ses cerles (Vila Web), les campagnes et les manifestations montrant une désaffection envers l'État se multiplient (« Som una nació i volem Estat propi », « Nous sommes une nation et nous voulons un État »). Alors que les Espagnol·e·s s'appauvrissent (15M), la PAH (plate-forme pour le droit au logement) prône la désobéissance civile face aux expulsions, la rue se mobilise régulièrement contre le gouvernement du Parti Populaire (loi sur l'avortement, coupes budgétaires, etc.), le roi Juan Carlos I abdique et l’ANC (Assemblea Nacional Catalana) dynamise la participation citoyenne par le bas autour de la demande d’une démocratie participative et plus directe. L'ensemble de ces initiatives obtiennent rapidement une territorialisation réelle car une part importante des « classes moyennes » subit les coupes budgétaires imposées par la Troïka dans les services publics.

- 2015/2017 : c'est « la résolution du processus », avec l’irruption de l’indépendantisme de rupture dans l'agenda des formations politiques catalanes qui partageaient auparavant une culture du pacte. À l'échelle nationale, Podemos défend le droit de décider et souhaite un référendum (que n’avaient jamais proposé les partis catalanistes). À l'échelle locale, Barcelona en Comú, et d’autres municipalités (par exemple, la CUP à Badalona) revendiquent le souverainisme/municipalisme (premières élections avec des formations politiques directement influencées par le 15-M en Catalogne). Finalement, les candidatures indépendantistes remportent les élections régionales en Catalogne et l'exécutif catalan amorce un processus législatif de « déconnexion » avec les soutiens des Candidatures d'unité populaire (gauche radicale). Le référendum d'auto-détermination est déclaré inconstitutionnel mais a quand même lieu : 43% de participation, 90% pour la république (2 044 038 personnes sur 5 313 564 appelées aux urnes, soit 38% du cens).

Dans ce village, les urnes étaient cachées dans les arbres avant la tenue du vote. © Yes We Cat Dans ce village, les urnes étaient cachées dans les arbres avant la tenue du vote. © Yes We Cat

 


 

En Catalogne, le processus de « nation-building » en cours s’élabore depuis presque quatre décennies, essentiellement à partir de la langue, de la culture, du système éducatif et des médias. Cependant, même s'il est inconstestable qu'il existe donc une unité identitaire préservée au fil du temps par le catalanisme, la centralité accordée récemment aux organisations de la société civile a permis d’accomplir un saut qualitatif non négligeable en termes de mobilisation sociale ces dix dernières années. De plus, le rejet social provoqué par l'image du PP, dont beaucoup de cadres sont impliqué·e·s dans des affaires de corruption, a également contribué à alimenter l'envie de rupture. Les mouvements sociaux de l’indépendantisme catalan ont par ailleurs axé leurs campagnes sur la collectivité et ses droits, en stimulant le « plébiscite de tous les jours » (Renan). À propos des résultats de la consultation, si l'on considère uniquement le résultat du vote affirmatif (2 millions de voix), rien ne semble indiquer qu'une majorité de Catalan·e·s souhaitent se retrouver autour d'un réel processus de « déconnexion ». En revanche, il existe bien un front démocratique prêt à défendre la tenue de ce type de consultation, comme le montre la participation massive aux Comités de défense du référendum (CDR) et à l'opération Escoles Obertas. Cela peut s'expliquer en partie par le fait que figurent parmis les partisan·e·s d'un référendum légal, beaucoup d'individus qui ne partagent pas nécessairement les postures indépendantistes mais qui sont sensibles à l'idée d'une sorte de rupture constituante par rapport à l'appareil d'État et à la Constitution de 1978 (« patriotisme démocratique »). La conclusion immédiate de cette rupture sentimentale vis-à-vis de la mouture constitutionnelle existante pourrait se traduire ces prochains moins par la création d'ateliers constituants.

On peut donc en conclure qu'il existe, en Catalogne, un bloc social destituant. Par contre il est difficile de mesurer réellement à quel point il est hégémonique, si c'est le cas, notamment car cette demande sociale demeure transversale, politiquement hétérogène. Finalement, pour que cette dynamique de destitution ait réellement une chance de s'inscrire dans le paysage politique national, il faudrait qu'elle parvienne à modéliser son expérience collective, afin de permettre une possible expansion du phénomène destituant vers une autre Communauté autonome. Le Pays basque semble tout indiqué pour que cela ait lieu. Comme l'écrit Josep Maria Antentas, professeur de sociologie à l'Université Autonome de Barcelone, le permier point commun pourrait être la demande démocratique de souveraineté (l'exécutif basque avait formulé la demande d'un nouveau statut pour le Pays basque, mais « le plan Ibarratxe » a été réfusé par les Cortès), le second le constat qu'il existe un adversaire politique commun (la monarchie constitutionnelle, le Tribunal constitutionnel, les partis auto-proclamés « constitutionnalistes »). Cependant, étant donné le passé confictuel dans la région vis-à-vis du franquisme et de l'État central (ETA), les dirigeants basques devraient y songer longuement avant d'entamer un tel processus de remise en question des autonomies.   

Si l'on aborde finalement l'Histoire comme une histoire de la confrontation des classes sociales, la réalité de l'Espagne actuelle s'illustre donc par cette étrange paradoxe qu'évoquait Antonio Gramsci en son temps, quand il écrivait qu'un vieux monde n'en finissait pas de mourir mais que, pourtant, un nouveau tardait à naitre pour de bon car en fait, le problème fondamental de cette étincelle d'espoir qu'ont entrevu les partisan·e·s de l'indépendance démocratique et de la réinvention des lois, demeure dans la peur qu'elle génère au sein de l'ensemble des classes moyennes du reste du royaume. En effet, quand les classes moyennes prennent peur, elles deviennent parfois réactionnaires, et c'est un peu ce qui est en train de se produire depuis ces dernières années sous l'impulsion de la rhétorique ethno-culturelle du Parti Populaire (l'argument de « cinq cents ans d'Histoire » a notamment été repris par Mario Vargas Llosa à l'occasion de la manifestation de dimanche qui appelait à retrouver le « seny », la sagesse en catalan). Pourtant, Manuel Azaña expliquait déjà, du temps de la Deuxième République, que le problème institutionnel de la Catalogne devait être résolu politiquement, et non en opposant l'idée d'un sentiment espagnol aux affaires de la Catalogne, ni de quelque autre région que ce soit. Des paroles prononcées il y a 85 ans, mais qui sont à pleurer de réalisme aujourd'hui.

« La politique espagnole face au catalanisme, -ou la politique de Madrid, comme le disaient les Catalans-, a consisté à nier son existence. Le catalanisme n'existait pas, pas plus que le problème catalan ; et lorsque déjà le régionalisme, le nationalisme et même le séparatisme progressaient, de façon importante, dans divers endroits de la société catalane, chacun dans son ordre, la consigne de la politique officielle et monarchique était encore et toujours que cela n'avait pas d'importance, qu'il s'agissait de quatre pelés et un tondu. » Il en concluait alors que « la plus grande folie et la plus grande profanation qu'on pourrait faire en Espagne serait, par esprit d'opposition, de répondre au nationalisme catalan ou à n'importe quel régionalisme par un nationalisme castillan » (Discours sur le statut d'autonomie de la Catalogne, 1932).

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