Livia Garrigue
Journaliste à Mediapart

Billet publié dans

Édition

L'Hebdo du Club

Suivi par 193 abonnés

Billet de blog 21 juil. 2022

Livia Garrigue
Journaliste co-responsable du Club de Mediapart
Journaliste à Mediapart

Hebdo #129 - de l'été à l'étuve : « Nos quelques oasis n'en sont plus »

Après un appel à témoignages sur l'épisode caniculaire, des textes embrasés d'une exaspération toute politique nous sont parvenus, décrivant la consomption des paysages. Au travers des conséquences palpables, corporelles, intimes du bouleversement climatique, dans les jardins et potagers qui défleurissent, l'assoiffement des végétaux et des hôpitaux, dans les effluves toxiques, ils et elles témoignent du joug des politiques néolibérales et climaticides sur leurs existences, et de l'indolence politique des élites.

Livia Garrigue
Journaliste co-responsable du Club de Mediapart
Journaliste à Mediapart

Des travailleuses et travailleurs au bord de l’asphyxie, des jeunes dans des petits appartements irrespirables, la perte des récoltes, le manque d’eau dans un hôpital, l’horizon incandescent d’une lande bretonne, des nuées de cendres, la faune et la flore qui s'étiolent… Après l’appel à témoignages sur l’expérience caniculaire lancé par Sabrina Kassa dans le Club de Mediapart le lundi 19 juillet (voir ici l'édition collective qui en a résulté), de nombreux textes — billets, commentaires, messages — nous sont parvenus, esquissant le panorama de dévastation climatique de cet été 2022. Teintés d’une exaspération toute politique, sous forme de récits ou sous forme de vers, urbain·es et ruraux, jeunes et plus âgés, partagent la tourmente de leurs écosystèmes et de leurs existences en temps caniculaires, traversés par la colère face au nonchaloir d’un pouvoir qui laisse calciner leurs horizons. 

« Il pleuvait des cendres, on aurait dit des plumes » 

Le foin qui « ondule » et change de coloris en moins de 48 heures ; la « bizarre odeur de bakélite ou de métal chauffé » décrite par un Nantais : dans les textes des un·es et des autres, c’est d’abord le bouleversement des paysages sensoriels qui se dit. Du décor acoustique à la couleur des champs en passant par l’aura olfactive, c’est tout un rapport au sensible qui se voit chamboulé. L'« odeur âcre de brûlé », lue sous la plume de Nautilus63 (« depuis quelques jours il pleuvait des cendres, on aurait dit des plumes ») ; les murs qui diffusent de la chaleur dans le petit studio parisien d’Océane S ; le tarissement de tout bruissement de vie au dehors, aussi, que décrit une anonyme dans son message : « Je n’entends plus les oiseaux, le merle n’est plus dans les parages », ce « silence ». « Le soir, la chaleur est empaquetée dans la pierre, l'air brûle encore, ajoute-t-elle. J’arrose quand même mes plantes cramées, les fleurs qui surgissent aussitôt fanées. C'est à ce moment là que je les vois surgir, les insectes, les sauterelles, les araignées, réfugiées elles aussi, vers la terre, au plus proche de ce qui reste d'humidité. Des colonies de réfugié·es. » 

 « Mon bout de planète »

Photo envoyée par Solange Kramp suite à notre appel à témoignages, le 18 juillet.

Dans un moment d'abattement, les textes reçus témoignent d’un désir de célébrer son « coin de nature » (ou son « bout de planète », selon la formule de Georges-André, en Auvergne) et d’un souci cajoleur et précautionneux des écosystèmes, qui confine, parfois, à la poésie. Les contributions reçues sont peuplées de terre et de végétaux, d’insectes qui se cachent, de bétail qui cherche de l’ombre, que l'on tente de protéger de la pâmoison. Elles laissent paraître l’attachement intime des êtres à leurs lieux de vie.

Inspiré de tweets de plusieurs internautes dévastés par les incendies dont certains, parmi eux, évoquaient leur histoire dans ces lieux calcinés, Mouloud Akkouche a tenté de rendre compte de ce compagnonnage étrange avec le biotope, avec le grouillement de la faune, les brindilles ou la cime des arbres, à travers le personnage d’une enfant habitant face à une forêt embrasée : « L’écran est en flammes. Son enfance aussi. La forêt de ses premières frayeurs. […]. Plus tard, la forêt est devenue confidente. Elle lui racontait ses joies et ses malheurs. Parfois partageant de longs moments de silence toutes les deux. Elle construisait des cabanes et y dormait avec des copines. Restant des heures à observer les animaux avec les jumelles offertes pour ses dix ans. Sa première chambre avec vue sur la forêt. Elle ouvrait sur ses centaines d'amis. Avec des branches ouvertes comme des bras. Une présence nuit et jour. »

Tronçonner les derniers poumons verts 

Edmey, dans son billet « Viens-t’en le vert, les herbes folles, et les ruisseaux… », emprunte les mots de Marguerite Yourcenar pour dire le spleen du vivant qui se consume : « Les plus forts souvenirs sont ceux du Mont-Noir parce que j’ai appris là à aimer tout ce que j’aime encore : l’herbe et les fleurs sauvages mêlées à l’herbe, les vergers, les arbres… ». Dans son fil de commentaires, les lectrices et lecteurs postent des marais, des branchages, des hérissons, des sous-bois ou des fleurs.

De ces brèches de vie et de biodiversité, à Rouen, sous la plume de Bertrand Rouziès, les autorités de la ville poursuivent leur stratégie d'emmeurement et la spirale destructrice de la bétonisation. « En plein centre de Rouen, par 40°, un promoteur en roue libre, alors que son opération spéculative est rejetée par tout un quartier, un arc associatif historique et des élus municipaux, et qu’un projet alternatif de sauvegarde du site existe, a commencé à détruire le dernier poumon vert de la ville, dont le biotope unique abrite des espèces protégées ou peu communes. Avec la complicité de l’État. » Sont en péril « le rougequeue noir » et « le pigeon colombin », ainsi qu’un biotope singulier en centre-ville juxtaposant prairie et bois, cet enchevêtrement du vivant bientôt emmuré par l'avancée de l'artificialisation des sols. 

« Nos quelques oasis n'en sont plus »

« Ce matin, les regards sont tournés vers le mont Saint-Michel de Brasparts. La lande, déjà noircie par le soleil, part en fumée. » C’est en voie de consomption que Laura Lagache a découvert son « bout de planète » ce lundi 19 juillet, en Bretagne. Elle raconte la « rage » de voir ces « quelques oasis » partir en fumée, « au coeur d'une Bretagne que nos imaginaires projettent verdoyante et préservée des effets du changement climatique. » 

« Ce lundi 19 juillet, l’herbe est grillée et tout est jaune […] Ce lundi 19 juillet, tout est jaune et tout meurt », ajoute Marine V. Pour elle, chez son père agriculteur en Isère, le spectacle de l’altération que la sécheresse et la chaleur infligent à son environnement est une question de survie. Son message, comme d'autres, raconte comment le dépérissement du vivant atrophie les espérances, et corrode les conditions matérielles d’existence. Très concrètement, nous écrit aussi Julien, « on craint avec mon père le jour où la rivière sera à sec ; c’est le seul moyen que l’on a pour le petit coin de campagne, pour moi mon potager, pour lui ses champs de roses pour sa petite affaire d’eau de rose pour arrondir sa future retraite… » 

« Mais qu’est-ce que j’ai foutu ! Pourquoi j’ai fait un bébé ? » 

Parmi les témoignages de ceux et celles qui voient leur monde s’écrouler, figurent les mots des femmes enceintes et des jeunes mères. Maria, enceinte de 9 mois, s’inquiète que sa température corporelle augmente trop. Son menu plaisir, c’est son potager. Mais à l’instar du continuum du vivant qui se consume et flétrit autour d’elle, « il peine à survivre » : « tout ce travail, toutes mes récoltes, je les vois dépérir au soleil ».

Et puis la veille de son message, nous écrit Rebecca, Madeleine, sa fille, a eu deux mois. « Sur 61 jours, elle a passé plus de 30 jours dans le noir, volets fermés ». Dans les jours qui ont suivi sa naissance, la petite a dû être hospitalisée suite à une déshydratation. Rebecca décrit, depuis, les coups d’oeil répétés au thermomètre, et l'« éco-anxiété » qui a fait irruption dans son quotidien, pénétrant chaque minute de ses journées, sentiment inédit pour elle, qui ne s’était jamais vraiment sentie concernée par les effets du changement climatique. Et elle se surprend à penser : « Mais qu’est-ce que j’ai foutu putain ! Pourquoi j’ai fait un bébé ? » 

L'expérience caniculaire des prolétaires

La puissance de corrosion des corps et des physiologies se lit aussi dans le témoignage de Karen, jeune livreuse à vélo de 27 ans à Toulouse. Même si elle décrit combien son corps semble « s’adapter » aux températures, son texte donne un aperçu de l’expérience caniculaire des prolétaires. Pédaler sous 40°C, c’est l’emballement du rythme cardiaque, la soif, la transpiration, le bitume qui se fait brasier. « La chaleur du macadam est étouffante, notamment lorsque l'on s'arrête au feu rouge et que l'effort physique qui nous a déjà réchauffé·e monte et nous prend à la gorge. Les scooters, motos, voitures, bus, camions qui passent près de moi renvoient une chaleur monstrueuse. C'est dur de partager la route avec eux. » Et ce client, lorsqu’elle prévient qu’elle ne pourra pas grimper jusqu’à lui, qui lâche : « ah bah oui mais je fais comment moi, du coup ? ». 

Photo envoyées par Solange Kramp suite à notre appel à témoignages, le 18 juillet.

Ouvrier paysagiste occasionnel, notre contributeur Mačko Dràgàn dit aussi l’inégalité des conditions face à la chaleur (la chaleur « à s’en suriner la peau à l’opinel pour faire passer un peu d’air »), sur une modalité bien plus orageuse. Acerbe, il décrit un trajet dans un tram niçois : « Une mamie d’allure friquée et fripée s’assoit à côté de moi puis se relève aussitôt, raconte-t-il, sans doute car je suis couvert de terre et que je pue probablement mes grands morts. Tant pis pour elle, les gueux puent, et vu les températures ça va pas s’arranger. Puissent nos aisselles de prolo venir polluer leurs villas climatisées.  »

Le souci collectif envers les travailleurs, les vulnérables et les désargenté·es traverse les messages et contributions. Un habitant de la région parisienne se reconnaissant volontiers « privilégié » face à la chaleur, destine ses pensées aux plus fragiles (les « personnes en détresse », notamment à Porte de la Villette). « J'ai le cœur gros en pensant à toustes celleux qui sont exposés par fatalité ou nécessité », lit-on également dans un commentaire. Stéphanie Gosset, quant à elle, imagine des solutions collectives (hébergement dans les centres commerciaux qui font tourner la clim à vide, dans des gymnases…). 

« La ville plate, minérale, les vieux arbres virés, le béton, le granit, le bitume... »

Dans les témoignages des urbains se lit l’inadaptation de l'habitat et des villes aux épisodes de chaleur, fournaises de béton inondées de soleil sans oasis d'ombre, et l’incurie des politiques publiques. Jean-Kévin, qui travaille dans un data center où les machines soufflent un « vent brûlant », au coeur de l'étuve du système capitaliste à la manière d'une mise en abîme, retrace son retour à vélo, après une journée de boulot : « Elle est belle ma ville "grenouille" qui voulait devenir "boeuf". La ville plate, minérale, les vieux arbres virés, les ralentisseurs, le béton, le granit, le bitume : la fournaise. » D’autres évoquent les étouffoirs qui leur servent de petits appartements parisiens, et partout le bitume, l'absence de végétation et d'îlots d'ombre, se fait ressentir dans les textes (lire à ce sujet l'article de Jade Lindgaard), exacerbant les injustices climatiques – un terme utilisé par un contributeur, Apchap : « je suis du côté gagnant de l'injustice climatique. »

« Nous ne sommes rien »

Partout, la conscience de l’inégalité parmi les « caniculé·es » (pour reprendre l'idiome inventé par Joseph Siraudeau dans son beau billet) s’indexe à la colère face au somnambulisme coupable des pouvoirs publics. Pour un habitant de Niort, c’est sur la rareté des transports publics que se cristallise sa colère : « Par cette chaleur, je pense aux personnes qui attendent aux arrêts, sans siège, sans abris-bus, avec des sièges anti-mendicité, pendant des demi-heures longues. Des vieux comme moi sans canne, des vieilles avec déambulateur, des mamans, grands-mères avec poussettes, des jeunes désargentés, des réfugiés, des pauvres. Pauvres de dépendre, sous plus de 40 degrés, d’un bus. » Conclusion : « Nous ne sommes rien. Dans cette ville moyenne qui veut être bien sous tous rapports, où tout est politique sans jamais le dire. »

De texte en texte, on décèle combien cette chaleur étouffante et ces oasis qui partent en fumée sont politiques. Dans les conséquences palpables, corporelles, intimes, du bouleversement climatique, dans les potagers des un·es, les jardins qui défleurissent, l'assoiffement des végétaux et des hôpitaux, dans les effluves toxiques qui détruisent et brouillent leurs décors, ceux et celles qui témoignent voient partout le joug des politiques néolibérales et de rôle de l'indolence politique des élites - ce « capitalisme financier et sa haine du monde et du vivant », écrit Gastonk. À l'instar de Michel Norit, qui s'est saisi de l'appel à témoignages pour parler non pas de lui mais du courage de la population vulnérable de sa ville, (ce « courage chaque jour renouvelé de toute la population qui doit survivre ou vivre avec peu »), ils opposent le soin, la recréation de liens, imaginent des remèdes collectifs et dessinent d'autres imaginaires. 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Justice
À Nice, « on a l’impression que le procès de l’attentat a été confisqué »
Deux salles de retransmission ont été installées au palais Acropolis, à Nice, pour permettre à chacun de suivre en vidéo le procès qui se tient à Paris. Une « compensation » qui agit comme une catharsis pour la plupart des victimes et de leurs familles, mais que bon nombre de parties civiles jugent très insuffisante.
par Ellen Salvi
Journal — Santé
Crack à Paris : Darmanin fanfaronne bien mais ne résout rien
Dernier épisode de la gestion calamiteuse de l’usage de drogues à Paris : le square Forceval, immense « scène ouverte » de crack créée en 2021 par l’État, lieu indigne et violent, a été évacué. Des centaines d’usagers de drogue errent de nouveau dans les rues parisiennes.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — Justice
Un refus de visa humanitaire pour Hussam Hammoud serait « une petite victoire qu’on offre à Daech »
Devant le tribunal administratif de Nantes, la défense du journaliste syrien et collaborateur de Mediapart a relevé les erreurs et approximations dans la position du ministère de l’intérieur justifiant le rejet du visa humanitaire. Et réclamé un nouvel examen de sa demande.
par François Bougon
Journal — Euro
La Réserve fédérale des États-Unis envoie l’euro par le fond
Face à l’explosion de l’inflation et à la chute de l’euro, la Banque centrale européenne a décidé d’adopter la même politique restrictive que l’institution monétaire américaine. Est-ce la bonne réponse, alors que la crise s’abat sur l’Europe et que la récession menace ?
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
« Mon pauvre lapin » : le très habile premier roman de César Morgiewicz
En constant déphasage avec ses contemporains, un jeune homme part rejoindre une aieule à Key West, bien décidé à écrire et à tourner ainsi le dos aux échecs successifs qui ont jusqu’ici jalonné sa vie. Amusant, faussement frivole, ce premier roman n’en oublie pas de dresser un inventaire joyeusement cynique des mœurs d’une époque prônant étourdiment la réussite à n’importe quel prix.
par Denys Laboutière
Billet de blog
Suites critiques aux « Suites décoloniales ». Décoloniser le nom
Olivier Marboeuf est un conteur, un archiviste, et son livre est important pour au moins deux raisons : il invente une cartographie des sujets postcoloniaux français des années 80 à aujourd’hui, et il offre plusieurs outils pratiques afin de repenser la politique de la race en contexte français. Analyse de l'essai « Suites décoloniales. S'enfuir de la plantation ».
par Chris Cyrille-Isaac
Billet de blog
Un chien à ma table. Roman de Claudie Hunzinger (Grasset)
Une Ode à la Vie où, en une suprême synesthésie, les notes de musique sont des couleurs, où la musique a un goût d’églantine, plus le goût du conditionnel passé de féerie à fond, où le vent a une tonalité lyrique. Et très vite le rythme des ramures va faire place au balancement des phrases, leurs ramifications à la syntaxe... « On peut très bien écrire avec des larmes dans les yeux ».
par Colette Lallement-Duchoze
Billet de blog
Nazisme – De capitaine des Bleus à lieutenant SS
Le foot mène à tout, y compris au pire. La vie et la mort d’Alexandre Villaplane l’illustrent de la façon la plus radicale. Dans son livre qui vient de sortir « Le Brassard » Luc Briand retrace le parcours de cet ancien footballeur international français devenu Allemand, officier de la Waffen SS et auteur de plusieurs massacres notamment en Dordogne.
par Cuenod